L’économie tunisienne a enregistré une croissance de 2,6 % en glissement annuel au cours du premier trimestre 2026 (janvier, février et mars) par rapport à la même période de 2025. C’est ce qu’indiquent les données publiées par l’Institut national de la statistique (INS). Mais derrière cette progression apparente, les comptes nationaux trimestriels révèlent une dynamique plus fragile : le produit intérieur brut, en volume, s’est en réalité contracté de 0,3 % par rapport au quatrième trimestre 2025. Entre amélioration annuelle et essoufflement conjoncturel, les chiffres dessinent une trajectoire ambiguë, presque hésitante.
C’est dans cet interstice – entre reprise statistique et recul conjoncturel – que se loge la véritable question économique du moment. Car l’économie, en Tunisie comme ailleurs, ne se laisse plus lire comme une courbe linéaire. Elle devient une succession de tensions, de respirations courtes, de déséquilibres qui s’ajustent sans jamais totalement se résorber.
Il existe des périodes où l’économie cesse d’être un langage réservé aux techniciens pour devenir une expérience quotidienne. L’inflation appartient précisément à ces moments-là. Elle ne se contente pas d’habiter les indices ou les modèles des banques centrales ; elle s’invite dans les marchés, dans les factures, dans les arbitrages silencieux des ménages, dans les repas que l’on simplifie et parfois dans les projets que l’on reporte sans le dire.
Lorsque les prix des matières premières s’emballent à l’échelle mondiale, ce ne sont pas seulement des équilibres macroéconomiques qui vacillent, mais des équilibres de vie. La hausse du blé, du pétrole ou du sucre, fixée sur des marchés lointains, devient en Tunisie une réalité immédiate, presque intime : comment préserver un niveau de vie stable dans une économie où une part essentielle des prix dépend de décisions prises ailleurs ? C’est là que la question initiale prend toute sa profondeur : l’inflation étouffera-t-elle la croissance, ou est-elle déjà en train de redessiner, silencieusement mais sûrement, les contours de la vie économique et sociale ?
Une inflation venue d’ailleurs, mais vécue ici
L’une des caractéristiques les plus marquantes de cette période est la nature importée de l’inflation. Elle ne naît pas d’un excès de consommation interne ou d’une création monétaire incontrôlée à l’intérieur du pays. Elle arrive de l’extérieur, portée par les marchés mondiaux de l’énergie, des céréales et des métaux.
Dans une économie comme la Tunisie, cette réalité prend une dimension presque intime. Le prix du pain, de l’huile ou du carburant n’est pas seulement un sujet économique : c’est un marqueur social. Lorsque ces prix augmentent, ce n’est pas uniquement le budget de l’État qui se tend, mais aussi celui des familles. On parle souvent « d’inflation importée », mais cette expression technique masque une réalité plus sensible : une dépendance structurelle aux fluctuations mondiales. Et cette dépendance transforme chaque choc international en épreuve domestique.
Le monde en 2008 : une mémoire encore vive
Pour comprendre les tensions actuelles, il faut revenir à 2008, non pas comme un souvenir abstrait, mais comme une expérience économique globale. À cette époque, la flambée du pétrole jusqu’à 140 dollars le baril avait précédé une chute brutale de l’économie mondiale. Les marchés financiers s’étaient effondrés, mais les prix élevés des matières premières avaient déjà fragilisé les équilibres. Cette séquence rappelle une vérité souvent oubliée : les crises ne commencent pas toujours dans la finance, elles se nourrissent parfois de tensions plus discrètes, comme celles des prix de l’énergie et des denrées.
Pour les pays émergents et/ou en transition, et plus encore pour les économies importatrices comme la Tunisie, ce type de choc agit comme un multiplicateur de fragilité. Il réduit la marge de manœuvre budgétaire, comprime la consommation et rend toute reprise plus incertaine.
Les banques centrales face à un monde qui leur échappe partiellement
Dans ce contexte, les banques centrales tentent de jouer un rôle de stabilisation. La Chine, l’Inde, le Brésil et d’autres économies émergentes relèvent leurs taux pour contenir les tensions inflationnistes. Les économies développées, elles, hésitent entre soutien à la croissance et anticipation des risques inflationnistes. Mais derrière ces décisions techniques se cache une question plus large : jusqu’où la politique monétaire peut-elle compenser des déséquilibres qui ne sont pas monétaires ?
Les taux d’intérêt peuvent influencer la demande, mais ils ne peuvent pas produire du pétrole, stabiliser les récoltes mondiales ou réduire les tensions géopolitiques. Cette limite devient de plus en plus visible dans un monde où les chocs viennent autant de l’offre que de la demande. Pour la Tunisie, cette réalité est encore plus aiguë : la politique monétaire nationale évolue dans un espace contraint, où une grande partie des pressions inflationnistes est importée et donc partiellement incontrôlable.
L’économie réelle face à la fatigue des ménages
Derrière les débats sur les taux d’intérêt et les indices des produits, il existe une réalité plus silencieuse : celle des ménages. Lorsque les prix augmentent plus vite que les revenus, ce n’est pas seulement un problème statistique. C’est une transformation du quotidien. On ajuste les achats, on modifie les priorités, on renonce parfois à des dépenses jugées secondaires mais qui participent à la qualité de vie.
En Tunisie, cette pression est d’autant plus forte que les salaires évoluent lentement et que les mécanismes de compensation sont limités. L’inflation devient alors une forme de contrainte diffuse, qui ne frappe pas brutalement mais s’installe progressivement.
C’est dans ces ajustements invisibles que se joue une partie essentielle de la stabilité sociale.
La mécanique mondiale des prix et ses effets en cascade
Les marchés des matières premières fonctionnent comme des amplificateurs. Une tension géopolitique, une perturbation climatique ou une reprise de la demande dans une grande économie suffit à provoquer une hausse globale des prix. Cette hausse se transmet ensuite par vagues : énergie, transport, production industrielle, alimentation. À chaque étape, une partie de la hausse est absorbée, mais une autre est répercutée.
Pour les économies comme la Tunisie, cette chaîne est particulièrement contraignante. Le pays importe une part significative de son énergie et de ses intrants agricoles. Ce qui signifie que chaque variation internationale se transforme en pression interne. Cette dépendance structurelle pose une question fondamentale : comment construire une résilience économique dans un monde où les prix sont déterminés ailleurs ?
Le dilemme tunisien : stabilité sociale ou équilibre macroéconomique
Face à ces tensions, les autorités économiques se retrouvent confrontées à un dilemme récurrent. D’un côté, maintenir les subventions et les mécanismes de soutien permet de préserver le pouvoir d’achat et d’éviter des tensions sociales immédiates. De l’autre, ces politiques pèsent sur les finances publiques et aggravent les déséquilibres budgétaires.
Ce dilemme n’est pas seulement technique. Il est profondément social et politique. Il interroge la capacité d’une société à absorber les chocs sans fragiliser son tissu social. C’est ici que le débat économique rejoint le débat de société : jusqu’où peut-on protéger les ménages sans compromettre la stabilité financière de l’État ?
La croissance sous contrainte : une dynamique fragilisée
L’inflation élevée agit comme un frein silencieux à la croissance. Elle réduit le pouvoir d’achat, limite la consommation et augmente l’incertitude des entreprises. Mais elle a aussi un effet plus subtil : elle brouille les anticipations. Dans un environnement où les prix sont instables, les décisions d’investissement deviennent plus prudentes, parfois reportées. Les entreprises hésitent, les ménages arbitrent, les États compensent. L’économie continue de fonctionner, mais avec une forme de fatigue structurelle. Dans ce contexte, la croissance n’est pas forcément interrompue, mais elle devient plus fragile, plus irrégulière, plus coûteuse à maintenir.
Les marchés financiers et la distance avec le réel
Pendant que les prix des matières premières augmentent, les marchés financiers peuvent continuer à afficher des performances positives, soutenus par des politiques monétaires accommodantes. Cette coexistence entre tension réelle et abondance de liquidité crée une forme de décalage. Les actifs financiers semblent évoluer dans un univers parallèle, où la liquidité compense temporairement les déséquilibres économiques.
Mais ce décalage ne peut pas durer indéfiniment. À un moment ou à un autre, les contraintes du réel finissent par se répercuter sur les valorisations financières. Pour les économies intégrées comme la Tunisie, ce mécanisme est important : il influence les conditions de financement, les flux d’investissement et la perception du risque pays.
Vers une économie de l’adaptation permanente
Face à ces défis, une idée s’impose progressivement : les économies modernes ne peuvent plus viser uniquement la stabilité ou la croissance, elles doivent apprendre à vivre dans l’instabilité. Cela implique de renforcer les capacités d’adaptation, de diversifier les sources d’approvisionnement, d’améliorer l’efficacité énergétique et de repenser certains modèles de redistribution.
Pour la Tunisie, cela signifie également une réflexion sur la structure de son économie : comment réduire la vulnérabilité aux chocs externes sans compromettre la cohésion sociale ?
In fine, une économie vécue, pas seulement mesurée
L’inflation n’est pas seulement un phénomène monétaire. C’est une expérience collective. Elle se manifeste dans les décisions des banques centrales, mais aussi dans les gestes quotidiens des ménages.
La question de savoir si elle étouffe la croissance dépasse donc le cadre des modèles économiques. Elle interroge la capacité d’une société à maintenir un équilibre entre contraintes globales et aspirations internes.
En Tunisie, cette tension est particulièrement visible. Entre dépendance extérieure et exigences sociales, entre équilibre budgétaire et protection du pouvoir d’achat, l’économie se construit dans un espace de compromis permanent.
Et peut-être que la véritable question n’est plus seulement celle de la croissance, mais celle de la dignité économique : comment continuer à avancer dans un monde où les équilibres sont de plus en plus fragiles, sans perdre le lien entre les chiffres et les vies qu’ils représentent.
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* Dr. Tahar EL ALMI,
Economiste-Economètre.
Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,
Psd-Fondateur de l’Institut Africain
D’Economie Financière (IAEF-ONG)