Malgré un recul mesuré de l’offre européenne et une pression inflationniste liée à la dépréciation du dinar, le secteur de la friperie affiche une résilience remarquable et continue d’élargir sa base de clientèle à l’ensemble des catégories sociales. Dans une interview exclusive accordée à L’Économiste maghrébin, Sahbi Maalaoui, président de la Chambre syndicale des industries et commerces de friperie, dresse un bilan du secteur, pointe les blocages structurels qui l’entravent et formule des propositions concrètes pour moderniser son cadre réglementaire.
Force est de constater que le marché de la fripe en Tunisie s’est imposé comme un segment structurel du commerce textile, porté par la baisse du pouvoir d’achat et la transformation des comportements de consommation. Mais derrière sa dynamique de croissance et son rôle social d’amortisseur, le secteur révèle aussi des déséquilibres profonds : dépendance aux importations, poids de l’informel, pression fiscale limitée et gouvernance fragmentée. Estimé à plusieurs centaines de millions de dinars de chiffre d’affaires annuel, il échappe en grande partie à une régulation homogène, posant la question de sa soutenabilité économique et fiscale à moyen terme.
D’ailleurs, Sahbi Maalaoui n’a pas manqué de faire état de la dimension sociale fondamentale de la friperie dans le pays.
En effet, le président de la Chambre indique que la filière génère environ 200 000 emplois, répartis entre commerçants de détail, grossistes, ouvriers d’usine, équipes de transformation et opérateurs à l’exportation. Cette réalité justifie l’implication de cinq ministères dans sa gouvernance : Intérieur, Finances (représenté par la Douane), Industrie, Commerce et Affaires sociales.
Ce poids social explique, selon lui, pourquoi toute réforme du secteur doit être abordée avec la plus grande prudence.
Dans ce cadre, il affirme que les commerçants font état, au cours de l’année en cours, d’un repli des volumes de marchandises en provenance d’Europe, phénomène qu’il attribue notamment à la crise économique que traverse le continent européen. Ceci a engendré par ailleurs « une tension sur les prix due à la dépréciation du dinar tunisien, laquelle renchérit mécaniquement le coût des marchandises importées ».
A noter au passage que le fonctionnement du marché tunisien de la fripe repose quasi exclusivement sur l’importation. Le pays ne dispose pas d’une filière locale de recyclage textile à grande échelle, ce qui rend le secteur structurellement dépendant des flux extérieurs.
Mais en dépit de ces tensions, Maalaoui affirme que la marchandise (fripe) est toujours disponible sur les marchés, même si un fléchissement de qualité a été perçu par les consommateurs. À l’approche de la saison estivale, il se veut rassurant, indiquant que les articles d’été devraient être accessibles aux trois catégories de consommateurs, à savoir modestes, moyens et aisés.
Quatre-vingts ans de présence, une clientèle élargie à toutes les classes sociales
En retraçant la trajectoire historique du secteur, le président de la Chambre précise que la friperie est présente en Tunisie depuis environ quatre-vingts ans et qu’elle fait partie intégrante des habitudes quotidiennes du citoyen tunisien. « Si elle était initialement associée aux catégories sociales défavorisées et moyennes, au cours des cinq dernières années, les classes aisées la fréquentent désormais régulièrement », dit-il. « Cette évolution s’est accompagnée d’une structuration de l’offre, avec l’émergence de concepts de “super friperies“ et de friperies haut de gamme répondant à des exigences plus élevées ».
Du coup, il chiffre à plus de 90 % la part des Tunisiens qui s’habillent en friperie, qu’ils soient modestes, de classe moyenne ou aisés.
Trois facteurs expliquent l’attrait durable pour la friperie
Sahbi Maalaoui identifie trois raisons principales qui continuent d’orienter le consommateur tunisien vers la friperie. La première, explique-t-il, c’est la qualité. « Le Tunisien, réputé pour son sens du goût, préfère acquérir un article de friperie de haute qualité plutôt qu’un article neuf d’origine turque ou chinoise ». Il note du reste que «… les Tunisiens résidant à l’étranger, lorsqu’ils rentrent au pays, expriment souvent leur préférence pour les achats en friperie au détriment des articles neufs, en raison de cet écart de qualité ». Concernant la deuxième raison, elle a trait au prix : « la friperie reste structurellement moins chère que le neuf, avec des tarifs jugés raisonnables et accessibles ».
Quant au troisième facteur, c’est la traçabilité, et c’est nouveau, et ce qui montre l’évolution dans les habitudes de consommation. La Chambre souligne « la capacité du consommateur à vérifier l’authenticité d’un article via des applications mobiles permettant de scanner les pièces et d’en consulter le prix d’origine en euros, ce qui renforce la confiance dans l’achat ».
La Chambre, précise-t-il, encourage par ailleurs la production nationale et la main-d’œuvre tunisienne, tout en reconnaissant que l’essentiel des articles neufs disponibles sur le marché reste d’origine turque ou chinoise.
Le système contingentaire, un cadre dépassé à réformer d’urgence
Par ailleurs et sur le plan réglementaire, il pointe des dysfonctionnements structurels, évoqués à de nombreuses reprises lors de réunions avec les ministères concernés. Il met en cause en particulier la loi de 1995, qui interdit le commerce de gros de friperie entre gouvernorats. En effet, « en vertu du système contingentaire actuellement en vigueur, chaque gouvernorat se voit attribuer un quota par le ministère du Commerce, distribué ensuite aux grossistes, qui l’écoulent auprès des détaillants ».

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Vers un système général de libre circulation
C’est sur la base de ce diagnostic que le responsable professionnel plaide pour une réforme structurelle consistant à remplacer le “système contingentaire“ par un régime général de libre circulation, permettant à chaque gouvernorat de s’approvisionner en fonction de ses besoins réels, indépendamment des quotas attribués. Cette proposition a été soumise au ministère du Commerce, souligne-t-il. Elle a été élaborée en concertation avec un bureau d’études affilié à l’Union tunisienne de l’industrie et du commerce (UTICA). L’objectif est d’adapter enfin le cadre réglementaire aux réalités économiques et géographiques du pays.
In fine, on ne peut donc pas réduire le marché de la fripe en Tunisie à une simple réponse à la crise du pouvoir d’achat. Car il constitue, comme on vient de le voir, un segment économique à part entière, générant des revenus, des emplois et une offre accessible pour les ménages.
Cependant, son fonctionnement repose sur une architecture déséquilibrée: dépendance aux importations, forte informalité en aval, très faible intégration fiscale et régulation incomplète des circuits de distribution. Cette configuration crée une tension structurelle entre utilité sociale et gouvernance économique. À court terme, le secteur joue un rôle d’amortisseur indispensable, mais à moyen terme, son absence d’encadrement plus fin pourrait accentuer les distorsions concurrentielles et limiter sa contribution au budget de l’État.
La question n’est donc plus celle de sa légitimité économique, mais de sa capacité à être progressivement intégré dans un cadre régulé, sans remettre en cause son rôle social.