Dans un contexte géopolitique marqué par l’instabilité croissante au Moyen-Orient, la Tunisie dispose d’atouts comparatifs susceptibles d’attirer les entreprises qui quittent Dubaï et les pays du Golfe, mais elle doit lever de toute urgence les obstacles structurels qui freinent son attractivité. C’est ce qu’a estimé Khalil Laabidi, conseiller en investissement et fiscal et ancien directeur général de la FIPA, dans une déclaration accordée à L’Économiste maghrébin.
Selon notre interlocuteur, les crises géopolitiques majeures, si elles constituent des tragédies humaines, redistribuent également la carte mondiale des investissements. Il observe ainsi un mouvement de départ d’entreprises établies à Dubaï et dans les pays du Golfe, des pays historiquement perçus comme stables mais désormais considérés comme des zones à risque de contagion. Ces entreprises, précise-t-il, activent leurs plans de contingence et cherchent des destinations alternatives, parmi lesquelles Singapour occupe une place de choix en tant que cinquième écosystème mondial de startups. Khalil Laabidi rappelle à cet égard que la Tunisie s’était trouvée dans une situation comparable lors du déclenchement du conflit russo-ukrainien, et que le phénomène actuel est d’une ampleur et d’une dangerosité supérieure.
Face à cette recomposition, l’ancien directeur général de la FIPA identifie trois piliers sur lesquels la Tunisie doit s’appuyer pour capter ces flux d’investissement. Le premier est la proximité géographique. Le pays se situe à deux heures à deux heures trente de vol en moyenne des capitales européennes, ce qu’il qualifie d’avantage comparatif considérable par rapport à des destinations asiatiques. Toutefois, explique-t-il, cet atout naturel risque d’être neutralisé par les faiblesses logistiques du pays. Il cite à ce titre le Chandler Good Government Index 2025 (CGGI), qui classe la Tunisie au 106e rang sur 120 pays en matière de logistique, soulignant que ce classement constitue un signal d’alarme tout autant qu’une marge de progression importante, à condition de consentir des investissements significatifs dans les ports, les routes, les autoroutes et les services diplomatiques économiques.
Il s’appuie sur le Global Startup Ecosystem Index 2025, qui place la Tunisie au 82e rang mondial et au 7e rang africain, avec une croissance de l’écosystème startup de 15,3 % par an, et au 4e rang continental en matière d’entrepreneuriat numérique.
Le deuxième pilier mis en avant par notre interlocuteur est le capital humain et le dynamisme de l’écosystème des startups. Il s’appuie sur le Global Startup Ecosystem Index 2025, qui place la Tunisie au 82e rang mondial et au 7e rang africain, avec une croissance de l’écosystème startup de 15,3 % par an, et au 4e rang continental en matière d’entrepreneuriat numérique. Ces performances constituent, selon lui, un argument de poids que le pays ne valorise pas suffisamment, faute d’une diplomatie économique active et de budgets de communication adéquats.
Le troisième pilier évoqué est le cadre juridique. Khalil Laabidi reconnaît que la Tunisie dispose d’un arsenal législatif destiné à attirer les investisseurs étrangers, mais il pointe une distorsion profonde entre les textes et leur application sur le terrain. Il cite le rapport Business Ready 2025 de la Banque mondiale, selon lequel le problème tunisien n’est pas l’absence de lois mais la lenteur de leur exécution. Le conseiller fiscal mentionne notamment des textes d’application du code de l’investissement toujours en attente, ainsi que la non-création d’une instance unique d’investissement pourtant attendue.
« La guerre au Moyen-Orient est une tragédie certes, mais elle crée un appel d’air. La Tunisie a les ailes pour voler, mais faut-il urgemment dégager les obstacles sur la piste de décollage. »
L’ancien directeur général de la FIPA s’étend également sur d’autres facteurs de fragilité. Il note la dégradation de l’indice de liberté des affaires, passé de 85 dans les années 1990 à 57 % aujourd’hui, ainsi que les lourdeurs bureaucratiques et la lenteur de la digitalisation des services publics. Notre invité contraste cette situation avec celle de Singapour, qui traite un dossier d’investissement en vingt-quatre heures. Sur le plan continental, il rappelle que la concurrence est vive : le Rwanda occupe la première place africaine dans le classement Business Ready avec un score de 67,94, suivi du Maroc.
Pour saisir cette opportunité, selon notre interlocuteur, des actions immédiates s’imposent : le lancement de missions économiques ciblées vers les pays du Golfe, la mise en place d’un traitement prioritaire et effectif des dossiers d’investissement en provenance de ces zones, ainsi que des efforts de communication sur la stabilité macroéconomique et la qualité des fondamentaux institutionnels du pays. Khalil Laabidi conclut en résumant la situation par une formule : « la guerre au Moyen-Orient est une tragédie certes, mais elle crée un appel d’air. La Tunisie a les ailes pour voler, mais faut-il urgemment dégager les obstacles sur la piste de décollage. »