La percée des partis arabes bouleverse les équilibres politiques en Israël et prive Benyamin Netanyahou de majorité. Acculé, le Premier ministre conteste le scrutin, crie à la fraude et accuse le Qatar d’ingérence étrangère. Analyse.
La minorité arabe, désormais faiseuse de rois ? Comme nous l’avions anticipé dans notre article intitulé « Israël : les Arabes israéliens, arbitres des élections législatives ? », publié le 23 octobre, les partis arabes ont enregistré une percée significative lors des élections législatives du mardi 27 octobre. Avec 19 sièges au total, ils disposent désormais d’un poids décisif dans les tractations politiques et pourraient bien devenir les arbitres de la formation du prochain gouvernement.
Les partis arabes, faiseurs de rois ?
Et c’est d’autant plus que le Likoud, le parti du Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, arrive certes en tête du scrutin, mais sans parvenir à décrocher la majorité à la Knesset. Sa coalition sortante, composée de formations de droite et d’extrême droite, totalise 53 sièges sur les 120 que compte le Parlement. En face, le principal bloc d’opposition, conduit par le centriste Gadi Eisenkot et réunissant la gauche, le centre ainsi que la droite laïque ultranationaliste, obtient 48 sièges.
Mais la véritable surprise du scrutin vient des deux formations arabes, Ra’am et la Liste unifiée. Avec 19 sièges à elles deux, les deux formations arabes réalisent une percée notable, favorisée notamment par une forte mobilisation de l’électorat arabe israélien. Un résultat qui rebat les cartes parlementaires ; désormais, aucun des deux grands blocs ne semble en mesure de gouverner sans le soutien d’un ou plusieurs partis arabes. Ces derniers se retrouvent ainsi en position d’arbitres, leur ralliement pouvant s’avérer déterminant dans les négociations pour la formation du prochain gouvernement.
Le Qatar dans le viseur de Netanyahou
Mais, c’était sans compter sur la mauvaise foi du Premier ministre sortant qui joue sa survie politique. À l’instar de Donald Trump, qui a déjà exprimé des réserves sur la régularité des élections américaines de mi-mandat prévues le 3 novembre, ou encore de Flávio Bolsonaro, qui dénonce depuis son exil américain une prétendue fraude électorale au Brésil, le Premier ministre israélien a lui aussi choisi de contester les résultats.
Jeudi 29 octobre, Netanyahou a ainsi affirmé, sans avancer le moindre élément de preuve, que la progression des formations arabes était en partie due à des fraudes électorales. Une accusation qui prend désormais une dimension géopolitique. En effet, après avoir mis en cause la régularité du scrutin et dénoncé de supposées fraudes dans les localités arabes, Benyamin Netanyahou et son parti, le Likoud, pointent désormais du doigt le Qatar, qu’ils soupçonnent d’avoir financé des opérations de mobilisation de l’électorat arabe israélien afin de favoriser les deux formations arabes, Ra’am et la Liste unifiée.
Selon le Likoud, Doha aurait ainsi contribué à gonfler artificiellement la participation des électeurs arabes et, par conséquent, à renforcer le poids parlementaire de ces partis. Netanyahou est même allé jusqu’à évoquer une tentative de prise de contrôle étrangère de la Knesset.
Pour étayer ses accusations, Netanyahou a notamment mis en avant la présence du député arabe Ahmad Tibi au Qatar quelques jours avant le scrutin, ainsi que de présumés transferts de fonds destinés à financer des campagnes de mobilisation électorale.
Saisie de ces soupçons, la Commission électorale centrale a demandé au Shin Bet, le service de renseignement intérieur israélien, d’enquêter sur d’éventuels financements étrangers et des tentatives de corruption électorale.
Pour sa part, le Qatar a catégoriquement rejeté ces accusations, dénonçant une campagne de désinformation destinée à le transformer en bouc émissaire des difficultés politiques de Netanyahou. De leur côté, les responsables des partis arabes récusent toute implication dans cette affaire.
En tout cas, pour l’heure, aucune preuve ne permet d’établir une implication de Doha dans le financement des partis arabes ou dans une manipulation du scrutin. La Commission électorale a d’ailleurs indiqué ne disposer d’aucun élément attestant une atteinte systématique à l’intégrité des élections, tandis que la police a rejeté les accusations de scrutin « volé ».
Basses manœuvres
Reste qu’au-delà de la bataille judiciaire, l’enjeu est éminemment politique. En associant les partis arabes à une supposée ingérence étrangère, Netanyahou cherche aussi à fragiliser leur légitimité et à rendre politiquement plus coûteuse toute alliance entre ces formations et le bloc d’opposition de Gadi Eisenkot.
Faut-il enfin signaler qu’à ces accusations, dont le bien-fondé reste à démontrer, le Premier ministre sortant cherche avant tout à barrer la route à son principal rival, Gadi Eisenkot. Ce dernier a certes exclu toute participation des partis arabes à sa coalition, mais pourrait néanmoins envisager de former un gouvernement minoritaire à la Knesset, avec leur soutien extérieur, sans qu’ils prennent part au gouvernement. C’est précisément ce scénario que Netanyahou entend rendre politiquement impossible.
Pour Eytan Gilboa, professeur de sciences politiques à l’Université Reichman, près de Tel-Aviv, l’objectif du Premier ministre est clair : « délégitimer toute coopération arabo-juive ». Une analyse que partage Ahmad Tibi, l’un des dirigeants de la Liste unifiée, qui voit dans cette campagne une manœuvre destinée à intimider Eisenkot et à le dissuader de constituer un gouvernement reposant sur le soutien extérieur des partis arabes, qu’il s’agisse de la Liste unifiée ou de Ra’am.
En définitive, le Premier ministre a opté pour une stratégie qui pourrait compliquer la constitution d’une majorité alternative et lui offrir un sursis politique : en cas de départ du pouvoir, il pourrait se retrouver davantage exposé aux procédures judiciaires engagées contre lui dans ses affaires de corruption. Autrement dit, pour Netanyahou, perdre le pouvoir c’est risquer de passer directement par la case prison.