Diplomates spécialisés et actifs sur le terrain, négociateurs au profil hybride : le politologue Riadh Sidaoui et l’ enseignant-chercheur en droit public et en sciences politiquesKhaled Dabbabi définissent, dans des déclarations à L’Économiste Maghrébin, les exigences de la diplomatie tunisienne.
Le politologue tunisien Riadh Sidaoui affirme que la diplomatie tunisienne traverse une période particulièrement délicate, confrontée à des missions complexes tant sur le plan économique que politique face aux profondes mutations de la scène internationale. De son côté, Khaled Dabbabi, enseignant-chercheur en droit public et en sciences politiques, déclare que négocier au nom de l’État tunisien exige un profil hybride, à la croisée de la technocratie de haut niveau et de la diplomatie d’État.
Selon Riadh Sidaoui, la complexité accrue des négociations et des dossiers stratégiques cruciaux impose désormais une restructuration des compétences diplomatiques. Pour faire face au redéploiement des équilibres géopolitiques mondiaux, notamment en Afrique, la Tunisie doit pouvoir compter sur des négociateurs hautement qualifiés et particulièrement actifs sur le terrain. Khaled Dabbabi explique que la conjoncture actuelle est marquée par l’urgence financière, le besoin de réformes structurelles et une forte sensibilité sociale. Il ne s’agit pas, souligne-t-il, de simples tractations comptables, mais d’accords qui engagent la souveraineté et la stabilité du pays.
Rompre avec la routine, miser sur l’expertise
Riadh Sidaoui insiste sur la nécessité de rompre avec les méthodes traditionnelles et la routine bureaucratique. Le politologue souligne que les diplomates tunisiens ne doivent plus se cantonner à un rôle passif ni se contenter d’exécuter des protocoles de routine depuis leurs bureaux climatisés. L’action diplomatique moderne exige au contraire, dit-il, une forte initiative privée, de l’imagination et de la créativité pour aller chercher les opportunités et établir un contact direct. Il ajoute que cette proactivité est d’autant plus capitale pour la gestion des dossiers économiques, qui requièrent une maîtrise parfaite et approfondie des enjeux.
Pour Khaled Dabbabi, le premier critère est une double expertise, macroéconomique et institutionnelle. Le négociateur ne peut pas se contenter d’être un bon diplomate : il doit parler d’égal à égal le langage technique des bailleurs de fonds, qu’il s’agisse du FMI, de la Banque mondiale ou des créanciers bilatéraux. Cela suppose la maîtrise des finances publiques, avec une compréhension pointue de la dette souveraine, de la politique monétaire, de la balance des paiements et de la restructuration économique. Il précise que cela implique aussi une connaissance de l’architecture financière internationale, c’est-à-dire savoir comment les institutions de Bretton Woods modélisent leurs exigences, ainsi que des précédents juridiques et économiques d’autres pays ayant traversé des crises similaires.
Sur le choix des cadres, Riadh Sidaoui défend l’application rigoureuse du principe de « l’homme qu’il faut à la place qu’il faut » au sein du corps diplomatique. Il met en avant l’importance fondamentale de la spécialisation régionale et culturelle. Un diplomate affecté dans un pays doit, selon lui, maîtriser la langue, l’histoire, la culture et les coutumes locales afin de s’immerger aisément et de défendre efficacement les intérêts de l’État. Pour illustrer la pertinence de cette approche fondée sur l’expertise et la spécialisation, il évoque l’exemple de Mongi Hamdi.
Riadh Sidaoui rappelle par ailleurs que les grandes puissances internationales, à l’instar de la Chine, des États-Unis ou de la Russie, appliquent systématiquement ces critères de spécialisation pour leurs représentants dans le monde arabe. Leurs diplomates sont formés pour connaître parfaitement la langue et la culture arabes, ce qui leur permet d’intégrer facilement les réseaux locaux et de traiter les dossiers avec efficacité. Face à un environnement mondial en pleine recomposition, la Tunisie doit, selon lui, adopter cette même rigueur méthodologique pour faire valoir ses dossiers vitaux.
Front intérieur, levier géopolitique et intégrité
Khaled Dabbabi range en deuxième position l’intelligence de la réalité sociale et politique interne. Un accord international n’a de valeur que s’il est applicable sur le terrain, observe-t-il. Pour lui, le grand risque pour la Tunisie est de signer des réformes, comme la levée des subventions ou la restructuration des entreprises publiques, qui déclencheraient des crises sociales. Le négociateur doit donc rester connecté au « front intérieur » et comprendre les lignes rouges des partenaires sociaux, notamment l’UGTT et l’UTICA, ainsi que celles de la population. Une capacité de vulgarisation et de pédagogie lui est également nécessaire pour justifier les concessions indispensables auprès de l’opinion publique tunisienne, tout en traduisant les contraintes sociales du pays en arguments recevables par les créanciers.
Le troisième critère avancé par l’universitaire relève de l’acuité géopolitique et stratégique. La Tunisie n’est pas qu’un dossier financier, rappelle-t-il, mais un point stratégique en Méditerranée. Un excellent négociateur sait donc utiliser les enjeux sécuritaires, migratoires et de stabilité régionale pour rappeler aux partenaires européens, comme l’Italie ou l’Union européenne, et aux partenaires régionaux, comme l’Algérie ou les pays du Golfe, que l’effondrement économique de la Tunisie coûterait à la région bien plus cher que son sauvetage. Il lui faut aussi savoir naviguer entre les alliés traditionnels, c’est-à-dire l’Occident, et les nouveaux partenaires potentiels sans créer d’incidents diplomatiques, afin d’optimiser le pouvoir de négociation du pays.
Khaled Dabbabi met enfin en avant des qualités humaines et psychologiques spécifiques, car la pression inhérente à la situation de la Tunisie requiert un sang-froid exceptionnel. La première est le pragmatisme militant, qui consiste à mettre de côté l’idéologie politique pure pour se concentrer sur le « possible », en défendant farouchement la souveraineté nationale tout en acceptant les concessions mathématiquement inévitables. À cela s’ajoutent la résilience et la patience, les cycles de négociations en cours étant longs et souvent ponctués de blocages diplomatiques ou de revirements politiques : le négociateur doit absorber la frustration sans rompre le dialogue.
Dernière qualité citée par l’enseignant-chercheur : l’intégrité absolue. Dans un climat de crise et de méfiance politique, la crédibilité personnelle du négociateur, sa réputation d’incorruptibilité et son dévouement exclusif à l’État constituent son premier capital de confiance, tant face aux étrangers qu’aux Tunisiens.