C’est un contrat pharaonique qui intervient en plein conflit au Moyen-Orient. Le gouvernement américain vient d’approuver une vente de 24,3 milliards de dollars portant sur 48 avions de combat furtifs F-35 à l’Arabie saoudite. Que se cache derrière ce deal ?
Est-ce le prix à payer après le refus de Donald Trump d’accéder aux demandes pressantes de Mohammed ben Salmane ? Alors que le prince héritier saoudien souhaitait une intervention militaire américaine directe contre les rebelles houthis au Yémen en pleine prise de la ville stratégique sur la mer Rouge, Mokha, et leur progression vers Dhubab et l’île de Perim, au cœur du détroit de Bab el-Mandeb, le président américain a jusqu’ici refusé d’ouvrir un nouveau front au Moyen-Orient. À l’approche des élections de mi-mandat, Trump semble plutôt vouloir éviter un nouvel enlisement militaire et contenir l’engagement direct des États-Unis dans la région.
Consolation
Dès lors, comment Donald Trump entend-il réparer auprès des dirigeants du royaume wahhabite ce que Riyad a vécu comme une véritable trahison de la part de son allié américain ?
Le feu vert donné par Washington à la vente potentielle de 48 chasseurs furtifs F-35A Lightning II à l’Arabie saoudite ressemble, à tout le moins, à un spectaculaire geste de bonne volonté. Comme un promoteur immobilier qui cherche à compenser un client après lui avoir refusé ce qu’il réclamait, Trump semble appliquer à la géopolitique une logique de négociation bien rodée : pas de frappes américaines contre les Houthis, mais en contrepartie, l’accès aux F-35, fleurons de l’arsenal militaire américain.
En d’autres termes, plutôt que de risquer une nouvelle guerre au Yémen, le locataire de la Maison Blanche semble privilégier le commerce des armes. A savoir pas de soldats américains au sol ni de nouvelles frappes, mais des milliards de dollars de contrats et l’accès à une technologie militaire de pointe.
Bref, du « donnant-donnant » cher au cœur du milliardaire républicain rompu aux négociations à coups de milliards de dollars.
Ainsi, le département d’État a approuvé, jeudi 17 septembre 2026, une éventuelle vente à Riyad de 48 F-35A équipés de moteurs Pratt & Whitney ainsi que des éléments de soutien tels que la formation, les systèmes de communication et de navigation, les pièces de rechange et la logistique ; et ce pour un montant estimé à 24,3 milliards de dollars dans le cadre du dispositif Foreign Military Sales (FMS). Une opération colossale, qui renforcerait considérablement les capacités militaires saoudiennes tout en constituant une importante manne pour l’industrie américaine de défense.
Mais le contrat est encore loin d’être signé. Le dossier a été transmis au Congrès le 17 septembre, ouvrant une période d’examen de 30 jours durant laquelle les parlementaires peuvent s’opposer à la transaction.
« Ce contrat renforcerait la capacité de dissuasion saoudienne ainsi que l’interopérabilité avec les forces américaines et alliées, sans pour autant modifier l’équilibre militaire régional », a indiqué le département d’Etat pour justifier le projet de vente conformément à la politique américaine de longue date selon laquelle Israël doit disposer d’un avantage militaire sur ses adversaires régionaux potentiels.
Réticences
Rappelons à ce propos que la Royal Saudi Air Force (RSAF) manifeste son intérêt pour le F-35 depuis au moins une dizaine d’années. Mais jusqu’ici, la concrétisation d’une telle vente s’est heurtée à plusieurs obstacles, notamment la législation américaine qui impose notamment de préserver l’« avantage militaire qualitatif » (Qualitative Military Edge) d’Israël, alors seul opérateur du F-35 au Moyen-Orient, sur l’ensemble de ses voisins.
Le principe du Qualitative Military Edge signifie que les États-Unis s’engagent à faire en sorte qu’Israël conserve une supériorité militaire qualitative sur les menaces auxquelles il pourrait être confronté dans la région. Il ne s’agit pas nécessairement de garantir à Israël davantage d’armes en quantité, mais de préserver un avantage technologique et opérationnel.
C’est pourquoi, lorsqu’une administration américaine envisage de vendre des armes sophistiquées à un autre État du Moyen-Orient, elle doit notamment déterminer que cette vente « n’affectera pas négativement » le QME israélien. Le Congrès reçoit également une notification des ventes importantes et dispose d’une période d’examen.
C’est dire la sensibilité du dossier d’autant plus que le F-35 concentre plusieurs technologies très avancées telles que furtivité, capteurs, fusion de données, guerre électronique et capacités de renseignement. Israël est le premier et, jusqu’à cette éventuelle vente à Riyad, le seul opérateur du F-35 au Moyen-Orient. Or, une livraison à l’Arabie saoudite soulève donc directement la question de savoir si Riyad pourrait disposer d’une capacité comparable à celle d’Israël.
À cette exigence stratégique s’ajoutait une autre préoccupation de Washington, à savoir le risque que certaines technologies sensibles de cet avion de combat de cinquième génération, développé par Lockheed Martin, puissent fuiter vers la Chine par l’intermédiaire de Riyad.
En effet, le New York Times rapporte il y a quelques jours que des analystes des services de renseignement américains avaient évoqué la possibilité que Pékin puisse acquérir la technologie du F-35 grâce à ses partenariats avec Riyad.
« L’administration Trump ne devrait pas donner suite à son projet de vente d’avions de chasse F-35 à l’Arabie saoudite alors que nos propres services de renseignement nous avertissent que cela pourrait mettre les joyaux de la technologie militaire américaine à la portée du Parti communiste chinois », a mis en garde un élu démocrate, Raja Krishnamoorthi, membre de la commission du renseignement à la Chambre des représentants.
Enjeu stratégique
Rappelons enfin que, jusqu’ici, Washington a réservé le F-35, fleuron de l’aviation de combat américaine, à un cercle restreint d’alliés jugés particulièrement proches, notamment plusieurs membres européens de l’OTAN et Israël. La Turquie, pourtant membre de l’Alliance atlantique, en a fait les frais. En 2019, les États-Unis l’ont exclue du programme F-35 après qu’Ankara a décidé d’acquérir le système de défense antiaérienne russe S-400. Une décision qui illustre à quel point Washington considère l’accès à cet avion de cinquième génération comme un enjeu stratégique et non comme une simple transaction commerciale.