Le bras de fer commercial entre Washington et Ottawa franchit un nouveau cap après l’imposition de nouveaux droits de douane américains. Loin de céder, le Premier ministre canadien, Mark Carney, riposte.
Le Canada, que Donald Trump rêve de voir devenir le 51ᵉ État américain, pourra-t-il longtemps tenir tête à son puissant voisin du Sud ? Avec près de 8 900 kilomètres de frontière commune, la plus longue frontière terrestre non militarisée au monde, les deux économies sont étroitement imbriquées.
Et si la dépendance canadienne à l’égard du marché américain est indéniable, les experts soulignent qu’une guerre commerciale qui risque de s’éterniser ne serait pas sans conséquences pour les États-Unis. Loin de là. Car l’enlisement de cette guerre commerciale pourrait aussi faire mal à des pans de l’économie des États-Unis. Très mal.
Rappelons à ce propos que depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche en janvier 2025, le Canada se retrouve en première ligne de l’offensive commerciale lancée par le président républicain, qui ne cesse de répéter son ambition de faire de son voisin du nord le « 51ᵉ État » américain. Mais après un an et demi de tensions croissantes, le bras de fer entre Washington et Ottawa vient de franchir un nouveau seuil. La nouvelle salve de surtaxes américaines frappe en effet des produits jusque-là protégés par l’accord de libre-échange liant les États-Unis, le Canada et le Mexique, remettant directement en cause les fondements de l’intégration économique nord-américaine.
Mark Carney, le nouveau héros canadien
Pour rappel, c’est Donald Trump qui a ouvert les hostilités en annonçant, le 22 août, de nouveaux droits de douane de 50 % sur certains produits canadiens, soit environ 20 milliards de dollars de produits canadiens. Ottawa n’a pas tardé à riposter, promettant une réponse « au dollar près » et des mesures de rétorsion ciblant notamment l’acier, la pâte à papier et les produits laitiers. Une escalade qui intervient après l’échec des négociations commerciales entre les deux pays.
Paradoxalement, Mark Carney tire pour l’instant profit de cette confrontation. La popularité du Premier ministre atteint des sommets, portée notamment par son refus de céder aux pressions de son homologue américain. En adoptant une ligne ferme face à Washington, Carney semble avoir transformé le bras de fer commercial en enjeu de souveraineté nationale, renforçant ainsi sa position politique intérieure.
Arrogance
Manifestement surprise par la résistance de Mark Carney, dont la popularité s’appuie désormais sur un soutien politique dépassant les clivages partisans, l’administration Trump, qui ne brille pas par la subtilité de ses analyses, a choisi de hausser le ton. Le ministre américain des Transports, Sean Duffy, a ainsi averti, dimanche 22 août, que le Canada ne pouvait se permettre de s’engager dans un conflit commercial avec les États-Unis, dont les conséquences seraient, selon lui, « dévastatrices ». Convaincu qu’Ottawa finirait par céder, il prédit même le retour prochain de Mark Carney à la table des négociations, mais cette fois la queue entre les jambes. « S’imaginer qu’ils puissent entrer en guerre avec Donald Trump et gagner cette guerre avec les États-Unis, c’est bête de leur part », a-t-il lancé, avec un mépris à peine dissimulé, sur Fox News. Une déclaration qui en dit long sur l’arrogance de Washington vis-à-vis d’Ottawa ; mais aussi sur la sous-estimation de la détermination canadienne.
Talon d’Achille
Mais au-delà des déclarations parfois tapageuses, la véritable question n’est désormais plus de savoir si le Canada est capable de riposter aux États-Unis, Ottawa vient d’en apporter la démonstration. Car l’enjeu est autrement plus redoutable. Le Canada pourra-t-il tenir dans la durée face à un voisin dont l’économie pèse près de dix fois plus lourd et dont le marché demeure, de loin, le principal débouché de ses exportations ?
La réponse est nuancée. Le Canada dispose d’une économie riche, de ressources naturelles considérables, d’un secteur énergétique puissant et d’un système financier solide ; sans oublier que le pays possède un avantage souvent sous-estimé puisqu’il contrôle des ressources dont les États-Unis ont besoin : énergie, minerais critiques, uranium, potasse, produits agricoles.
Mais sa proximité géographique avec les États-Unis est son talon d’Achille en raison de dépendance commerciale envers son puissant voisin. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2025, 72,5 % des exportations canadiennes de marchandises étaient encore destinées au marché américain, même si cette proportion a diminué par rapport aux 76,3 % enregistrés en 2024. Le Canada a commencé à diversifier ses débouchés, notamment vers l’Europe et l’Indo-Pacifique, mais cette réorientation reste encore insuffisante pour remplacer rapidement le marché américain.
De même, par mesure de rétorsion, Ottawa peut fermer ses portes aux produits américains. Mais Washington dispose d’un levier beaucoup plus puissant, à savoir la capacité de perturber l’accès des entreprises canadiennes à leur principal marché extérieur.
C’est particulièrement vrai pour les secteurs intégrés aux chaînes de production nord-américaines, à l’instar de l’automobile, l’énergie, du bois, l’agriculture, les minerais, l’industrie manufacturière. Sauf que, dans plusieurs domaines, les deux économies (canadienne et américaine) ne sont pas simplement partenaires, elles sont imbriquées.
Realpolitik
Pour résumer, entre fermeté politique, représailles économiques et dépendance commerciale, le Canada dispose d’armes pour résister à Washington. Mais dans un bras de fer prolongé, le rapport de force reste largement favorable aux États-Unis.
Réaliste, et conscient que son pays ne pourrait gagner une guerre commerciale classique contre les États-Unis, il compte démontrer que toute offensive américaine aura un coût pour les entreprises et les consommateurs américains et rendre ainsi le coût politique et économique de l’affrontement suffisamment élevé pour pousser l’imprévisible milliardaire américain à revenir à la table des négociations.
Bien joué.
