Les récentes prises de position de la centrale syndicale affirmant qu’elle « ne restera pas inerte » face à la détérioration des conditions de vie et au délabrement des services publics remettent en lumière une ligne de fracture récurrente dans le paysage national. Alors que la Tunisie amorce la formulation des orientations stratégiques du Plan de développement 2026–2030 sous une contrainte budgétaire d’une sévérité inédite, cette résurgence des tensions sociales signale un péril majeur : l’enfermement dans une posture de confrontation binaire au moment précis où l’urgence exige une rigueur d’exécution sans faille.

Sortir de l’illusion monétaire : la contrainte prudentielle et comptable
Pendant plus d’une décennie, le traitement du dialogue social s’est trop souvent résumé à des arbitrages salariaux de court terme, déconnectés des gains de productivité et de la réalité des bilans publics. L’analyse d’ingénierie financière impose de poser des constats factuels.
La spirale de l’inflation : injecter des revalorisations salariales financées par la dette ou le recours ultime à la création monétaire, sans amélioration de la productivité globale des facteurs, génère une poussée inflationniste mécanique qui détruit immédiatement le pouvoir d’achat qu’on entendait préserver.
Le coût de l’inertie dans le secteur public : ériger le maintien en l’état des entreprises d’État en dogme intouchable revient à acter leur décapitalisation progressive. Sans assainissement préalable des bilans, sans rationalisation des charges d’exploitation et sans modernisation des systèmes d’information, les pertes accumulées continueront d’absorber les rares marges de manœuvre budgétaires au détriment des investissements d’avenir.
La leçon du secteur bancaire : responsabilisation et maturité institutionnelle
L’expérience des négociations au sein du secteur bancaire et financier offre un enseignement doctrinal essentiel : lorsque les partenaires sociaux (organisations patronales, syndicats et régulateurs) acceptent de raisonner dans le cadre strict des ratios prudentiels, de la gestion des risques et de la rentabilité opérationnelle, un compromis soutenable devient possible.
Transposer cette exigence de gouvernance à l’échelle macroéconomique implique de refondre la méthode de négociation.
Substituer les contrats de performance aux revendications brutes : toute revalorisation salariale ou injection budgétaire doit être adossée à un contrat de performance mesurable, intégrant des indicateurs clés (KPI) de qualité de service, de réduction des coûts de non-qualité et de digitalisation des processus.
L’audit technique comme préalable décisionnel : avant d’engager des réformes structurelles ou d’arrêter des choix de restructuration, les parties doivent s’accorder sur des audits financiers et organisationnels impartiaux. La rigueur institutionnelle commence lorsque la négociation s’appuie sur des chiffres certifiés et non sur des postures idéologiques.
Une méthode d’exécution pour le Plan 2026–2030
L’avertissement lancé par l’UGTT ne doit pas être abordé sous l’angle du risque de paralysie, mais comme la preuve qu’un vide méthodologique persiste. La Tunisie ne peut plus s’offrir le luxe de dialogues de sourds où l’État formule des intentions sans capacité d’absorption, et où la centrale syndicale conteste sans proposer de trajectoires de soutenabilité.
Pour sécuriser l’exécution des réformes du Plan 2026–2030, il est urgent d’instaurer un cadre de concertation tripartite permanent (État, syndicats, représentations du secteur privé et bancaire) articulé autour d’une logique de gestion de projet :
- Cartographier les risques d’exécution inhérents à chaque réforme de structure.
- Définir des trajectoires de transition adaptées protégeant les populations vulnérables tout en préservant les grands équilibres financiers.
- Instaurer un suivi rigoureux des engagements assorti d’une obligation de reddition de comptes pour chaque partie prenante.
Le redressement économique de la Tunisie ne se fera ni contre le monde du travail ni en contournant l’épreuve des faits. Il se réalisera par la précision des diagnostics, la clarté des choix de gouvernance et la rigueur partagée dans l’exécution.