Adopté définitivement en juillet 2026 par le Conseil national des régions et des districts (CNRD), le Plan de développement 2026-2030 se veut bien plus qu’un catalogue de projets. Habib Zitouna, président de l’Association des économistes tunisiens (Asectu) et professeur d’économie à l’FSEGT, nous en livre sa lecture.

Habib Zitouna fait remarquer que ce document est d’abord un outil de restauration de la gouvernance des politiques économiques : il impose une coordination entre administrations, réduit l’arbitraire budgétaire et donne une visibilité nécessaire aux investisseurs et aux citoyens. Mais son succès dépendra de la crédibilité de son financement et de sa capacité à être réellement “approprié” par la société.
Un plan fait pour coordonner, pas seulement pour promettre
Le premier apport du plan est institutionnel. Dans un pays où la fragmentation des décisions et les changements de priorités ont souvent affaibli l’action publique, disposer d’un référentiel commun oblige les différents acteurs à travailler sur les mêmes objectifs et les mêmes projets. “Le meilleur ami de la gouvernance, c’est la coordination”, résume-t-il.
Le Plan met “sur la table” les politiques, les objectifs et surtout les projets, devant tout le monde : ministères, agences, collectivités, entreprises publiques.
Cette transparence forcée réduit les conflits de périmètre, limite les doubles emplois et permet de mieux articuler les interventions. Un projet d’infrastructure, par exemple, ne peut plus être pensé uniquement par un ministère technique : il doit s’inscrire dans une logique territoriale, budgétaire et sectorielle cohérente. Le Plan devient ainsi un langage commun, une boussole pour l’action publique.
Discipline budgétaire : moins de négociations annuelles, plus de prévisibilité
Deuxième élément majeur : la discipline budgétaire. Chaque année, les administrations soumettent au ministère des Finances des demandes de financement pour de nouveaux projets. En l’absence de cadre pluriannuel, ces demandes ouvrent la porte à des négociations opaques, à des arbitrages de dernière minute et à des comportements de « projet improvisé », souvent déconnectés des priorités nationales.
Le Plan 2026-2030 change la règle du jeu. En fixant une liste prédéfinie de projets à financer, il réduit l’espace de l’arbitraire et facilite la budgétisation de l’investissement public. Les administrations savent, avec plusieurs années d’avance, quels projets sont prioritaires et comment ils s’inscrivent dans la trajectoire macroéconomique. Cette prévisibilité est cruciale pour les entreprises, les banques et les partenaires extérieurs, qui cherchent avant tout de la stabilité et de la lisibilité.
Une innovation territoriale : conseils locaux, districts et projets par gouvernorat
Sur le plan méthodologique, ce cycle introduit une innovation importante : l’implication accrue des conseils locaux, des conseils régionaux et des districts dans l’élaboration des diagnostics, des visions et des propositions de projets. Le Plan se décline par gouvernorat, avec une attention particulière aux disparités territoriales. L’objectif est de sortir d’une logique trop centralisée et de mieux ancrer les investissements dans les réalités locales.
Les « entreprises communautaires » sont également intégrées, notamment pour la création d’entreprises. L’idée est de faire du Plan non seulement un instrument de l’État, mais aussi un levier pour les initiatives locales, les coopératives et les jeunes porteurs de projets. Cette approche participative vise à renforcer la légitimité du Plan et à améliorer son taux de réalisation sur le terrain.
Pour autant, le Plan reste quinquennal fixe (2026-2030), avec une évaluation à mi‑parcours prévue dans un an ou deux et un nouveau plan dans cinq ans. L’idée est celle d’un plan “glissant”, un plan qui serait renouvelé à la fin de chaque période (chaque année ou une fois tous les deux ou trois ans), sa durée restant constante pendant qu’il glisse dans le temps. Il assure l’adaptation des orientations du Plan à l’évolution de la conjoncture nationale et internationale. Trois documents publics structurent l’ensemble : les politiques de développement, le développement régional et les orientations générales.
Priorités : inclusion, modernisation, sécurité et efficacité de l’État
Le contenu du Plan s’articule autour de plusieurs axes prioritaires. En tête : l’inclusion sociale et régionale, avec une volonté affichée de réduire les disparités entre gouvernorats et de mieux intégrer les territoires marginalisés. Viennent ensuite la modernisation économique et le développement des infrastructures, considérés comme des conditions indispensables pour soutenir la croissance et la compétitivité.
Le Plan accorde également une place centrale à la sécurité énergétique, hydrique et alimentaire, dans un contexte de stress climatique et de volatilité des prix internationaux. L’environnement et la transition écologique sont intégrés comme des enjeux transversaux. Enfin, l’efficacité des services publics et la modernisation des institutions ferment la boucle : sans réforme de l’administration, les autres axes risquent de rester des intentions.
Financement : croissance d’abord, PPP marginaux, dette en filigrane
La grande question reste : comment financer tout cela ? À cette interrogation, Habib Zitouna a répondu que les chiffres officiels donnent une première réponse. Le budget de l’État prendra en charge 61 % des investissements (environ 61,8 milliards de dinars), les établissements et entreprises publics 30 % via l’autofinancement et le partenariat public‑privé (PPP) seulement 9 % (environ 8 milliards de dinars, avec 74 projets). Le PPP reste donc marginal, malgré les discours sur son potentiel.
Le modèle de financement repose avant tout sur la croissance économique : plus de croissance signifie plus de recettes fiscales, plus de revenus pour les entreprises et les citoyens, donc plus de ressources pour financer les projets. Les prévisions tablent sur une croissance moyenne d’environ 4,2 % à l’horizon 2030, supérieure à celle observée ces dernières années. Cette croissance est censée être tirée par l’investissement, avec un objectif de hausse de 9,8 % de l’investissement total (public et privé). Yandis que la consommation devrait croître en moyenne de seulement 3 %.
Les réformes institutionnelles, l’amélioration de l’efficacité des services publics et la discipline budgétaire sont présentées comme des leviers pour atteindre ces objectifs. En revanche, les scénarios d’endettement restent peu explicites dans la communication publique.
Appropriation citoyenne : la condition politique du succès
Pour Habib Zitouna, la réussite du Plan ne dépend pas seulement de sa qualité technique, mais aussi de son appropriation par les citoyens. Une communication claire, des indicateurs compréhensibles et des mécanismes de reddition des comptes sont essentiels pour créer une adhésion et éviter que le Plan ne reste un exercice administratif. La transparence et le suivi régulier sont tout aussi déterminants. Ainsi le texte prévoit un rapport annuel intégré au budget économique et un rapport d’évaluation à mi‑parcours, mais leur utilité réelle dépendra de la publication effective des données et de la capacité à ajuster les trajectoires.
Enfin, des scénarios de gouvernance explicites, identifiant les risques et les mécanismes de correction, renforceraient la crédibilité du Plan. À court terme, il conclut que son impact le plus tangible sera institutionnel : meilleure coordination, budgétisation plus prévisible, cadre de référence pour les administrations. L’impact économique dépendra de la capacité à déclencher l’investissement privé et à restaurer la confiance. Si la croissance atteint 4,2 % et que les réformes améliorent l’efficacité publique, le Plan peut servir de socle à une trajectoire de développement plus inclusive. Sinon, il risque de rester un document de plus, bien ficelé, mais peu traductible en résultats concrets.