Chaque été, l’administration tunisienne adopte le régime de la séance unique, généralement à partir du 1er juillet. Instaurée à l’origine pour limiter la consommation énergétique durant les fortes chaleurs, cette organisation du travail, si elle répondait autrefois à des impératifs climatiques, voit aujourd’hui sa pertinence économique de plus en plus remise en question.
Dans un entretien accordé à L’Économiste Maghrébin, Rahim Kallal, enseignant universitaire à l’IHEC de Carthage, décrypte les répercussions de ce dispositif sur la productivité, la compétitivité des entreprises, les relations avec les partenaires européens et l’efficacité du service public. Son constat met en perspective le fait que la séance unique ne se mesure pas uniquement en kilowattheures économisés, mais également en opportunités économiques potentiellement perdues.
Une administration moins accessible
L’universitaire part du constat que le principal effet de la séance unique réside dans la réduction des horaires d’ouverture des services publics. En concentrant l’activité administrative sur une plage horaire limitée, les administrations doivent faire face à un afflux important d’usagers, entraînant des files d’attente, des retards dans le traitement des dossiers et une saturation des guichets.
Cette situation affecte directement les entreprises, en particulier les PME, qui dépendent quotidiennement des administrations pour obtenir des autorisations, des certificats ou des validations administratives. Lorsque ces procédures prennent du retard, c’est l’ensemble de l’activité économique qui s’en trouve ralenti.
Un décalage avec les partenaires européens
Par ailleurs, Rahim Kallal souligne les conséquences du décalage horaire entre la Tunisie et ses principaux partenaires commerciaux. L’Union européenne représentant plus de 70 % des exportations tunisiennes. Alors, la fermeture précoce des administrations, des banques et de certains services publics réduit les plages de coordination avec les entreprises européennes. Ce qui limite la fluidité des échanges.
Il estime, en outre, que les économies d’énergie attribuées à la séance unique sont souvent surestimées. En effet, précise-t-il, la consommation électrique n’est pas supprimée mais simplement déplacée. Car les agents utilisent la climatisation à leur domicile après avoir quitté plus tôt leurs lieux de travail.
Productivité et qualité du service public en question
L’universitaire met également en avant les effets de cette organisation sur les conditions de travail et la qualité du service rendu.
La concentration de l’activité sur quelques heures accroît la pression sur les agents publics dès le début de la journée. À cela s’ajoute un rythme de travail continu de plus de six heures, sans véritable pause, susceptible d’entraîner une baisse de concentration et une fatigue cognitive pouvant affecter la rapidité de traitement des dossiers ainsi que la qualité des décisions.
De plus, les difficultés de mobilité constituent un facteur de perte d’efficacité. Les embouteillages, les retards et les départs anticipés réduisent parfois le temps de travail réellement productif.
Rahim Kallal précise toutefois que cette situation ne peut être imputée aux agents publics. A cet égard, il rappelle que le volume annuel de travail demeure globalement équilibré grâce aux horaires appliqués durant la période hivernale.
Rotation des équipes et digitalisation parmi les solutions
Pour l’universitaire, le débat ne doit pas opposer bien-être des travailleurs et efficacité économique. Il plaide pour une modernisation de l’organisation du travail reposant sur plusieurs leviers.
Il propose notamment la mise en place d’un système de rotation permettant aux administrations de rester ouvertes jusqu’en fin d’après-midi, sans allonger la journée de travail de l’ensemble des agents.
Il estime également qu’une amélioration des transports publics est indispensable afin d’accompagner toute évolution des horaires de travail.
Enfin, il considère que la généralisation des services administratifs numériques constitue la réforme la plus structurante. La digitalisation permettrait aux citoyens et aux entreprises d’effectuer leurs démarches en ligne à toute heure, réduisant ainsi la dépendance aux horaires des guichets.
Vers une réforme plutôt qu’une suppression
Rahim Kallal ne préconise donc pas une suppression immédiate de la séance unique. Parce que, estime-t-il, une telle décision pourrait provoquer des tensions sociales et créer de nouvelles difficultés durant les périodes de fortes chaleurs.
Il juge toutefois que le statu quo ne répond plus aux exigences d’une économie moderne. Ainsi, il recommande d’élargir les horaires de fonctionnement des secteurs stratégiques tels que les douanes, les ports, la logistique, les services financiers et les principales institutions économiques afin d’assurer une continuité de service.
Pour les autres administrations, il préconise le maintien de la séance unique sous certaines conditions, notamment le recours au travail par rotation, au télétravail, à une plus grande flexibilité des horaires et à la poursuite de la transformation numérique.
L’universitaire appelle également à une évolution des pratiques managériales. Tout en invitant l’administration à privilégier une logique de résultats plutôt qu’une simple logique de présence.
En conclusion, Rahim Kallal affirme que le débat sur la séance unique dépasse la seule question des horaires de travail. L’enjeu principal, insiste-t-il, réside dans la capacité de l’administration à assurer un service public accessible, réactif et mieux synchronisé avec les besoins des citoyens, des entreprises et des partenaires économiques. Une telle évolution constituerait, selon lui, un levier essentiel pour renforcer la compétitivité et soutenir la croissance économique du pays.