Gilles Kepel reçu à Carthage : un entretien truffé de sous-entendus

A l’envoyé spécial d’Emmanuel Macron, Gilles Kepel, venu s’enquérir de la vision de Kaïs Saïed pour l’avenir immédiat et proche de la Tunisie; le chef de l’Etat s’est fendu d’un discours alambiqué sur les notions philosophiques et juridiques de la légitimité et de la légalité. Vaste programme.

Que le chef de l’Etat français Emmanuel Macron dépêche un émissaire spécial à Tunis, c’est dans l’ordre des choses. Mais que la personne en question soit Gilles Kepel -un éminent arabisant, auteur de plusieurs ouvrages de référence sur le monde arabo-musulman et les mouvements islamistes- et que, de plus, cette visite coïncide au lendemain du premier tour de l’élection présidentielle française, cela ne fait que piquer notre curiosité.
Gilles Kepel Est-il porteur d’un message pour le locataire du palais de Carthage? Ou est-il venu simplement sonder l’impénétrable pensée de l’artisan du coup de force quant au processus démocratique en Tunisie, objet  de sérieuses préoccupations du premier partenaire commercial de la Tunisie? A la fois le pays destinataire de près 29,3% des exportations tunisiennes; ainsi qu’à l’origine de 14,3% des importations tunisiennes. Sans omettre évidement les relations « spéciales » tissées entre les deux pays par l’Histoire et la géographie.

Un communiqué rébarbatif

De quoi les deux universitaires de formation ont-ils parlé durant environ une heure et quart en langue arabe puis en français? De Jean-Jacques Rousseau, cité par le Président, qui affirmait dans le « Du Contrat social » paru en 1762, que « L’homme est né libre et partout il est dans les fers » ?
Officiellement, le président de la République Kaïs Saïed qui recevait mardi 12 avril à Carthage son illustre invité en présence du ministre des Affaires étrangères, Othman Jerandi, du conseiller principal du chef de l’Etat, Walid Hajjem et de l’ambassadeur de France, André Parant, n’a pas manqué de saluer l’esprit d’amitié et de bonne entente entre les deux pays. « Les rapports restent toujours des rapports de bon voisinage, avec de bonnes perspectives ».
Selon le communiqué de la Présidence de la République Tunisienne, « Les deux parties ont échangé des vues sur nombre de questions liées à la situation générale dans la région et dans le monde. A la lumière des transformations effrénées et des crises récurrentes. Et leurs impacts à l’échelle régionale et internationale ». La rencontre entre les deux hommes était  « une occasion renouvelée d’affirmer la foi commune dans les valeurs de liberté, de démocratie et de préservation des droits de l’Homme ». Quoi de neuf dans ce communiqué insipide qu’on peut mélanger à toutes les sauces?
Pour sa part, Gilles Kepel affirmait au terme de la rencontre, que l’entretien avec le chef de l’Etat a été l’occasion « d’échanger sur la situation internationale et l’avenir de nos relations. Dans un cadre international profondément bouleversé et qui demanderait une remise à niveau d’un certain nombre de concepts […] La radicalisation et l’extrémisme violent ainsi que la migration clandestine et leurs conséquences sur la France et d’autres pays européens ont été également évoqués ». Ainsi poursuit le communiqué qui ne brille pas non plus par son originalité.

Saïed: « L’ère de Jules Ferry est révolue »

Mais là où cela devient piquant, c’est quand, dans une vidéo partagée par la présidence de la République, le Président rappela à son hôte que « les relations entre la Tunisie et la France sont privilégiées. Nous avons dépassé ensemble le 19ème siècle, l’ère de Jules Ferry est révolue ». Absolument, acquiesce le directeur de la Chaire Moyen-Orient Méditerranée à l’Institut d’études politiques de Paris, visiblement en diapason avec cette allusion lourde de sens.
Le Président se réfère en effet à Jules Ferry, dont la statue trônait sur l’avenue principale de Tunis avant d’être déboulonnée aux premières heures de l’indépendance. Un homme d’Etat français à la fois promoteur de l’école publique laïque, gratuite et obligatoire et adepte de l’expansion coloniale française. Lequel, dès le mois d’avril 1881, déclenche une opération militaire contre les Kroumirs en Tunisie. Opération qui aboutit le 10 mai à l’obtention par la France d’un protectorat sur la Tunisie.

Légitimité et légalité

Par ailleurs, s’adressant directement à l’ambassadeur de France en Tunisie, il souligne, énigmatique: « S’agissant des rapports avec la Tunisie, nous avons des rapports de bon voisinage. Avec de nouvelles perspectives qui impliquent une légitimité réelle du pouvoir ».
Et de souligner avec insistance: « La distinction doit être claire entre la légitimité et la légalité… Parfois il n’y a qu’une pseudo légalité. Pour que la légalité soit légitime, elle doit être l’expression de la volonté générale du peuple, l’expression de la volonté du titulaire de la souveraineté ». Ajoutant que « les idées ont évolué, mais les concepts restent figés ». Qui est le destinataire de la pique présidentielle?
Traduction pour ceux qui se perdent dans ce jargon juridique: moi, Kaïs Saïed, contrairement à mes prédécesseurs, je tire ma légitimité de la vox populi.
Parfaitement. Sauf que pour nos dirigeants qui se targuent de tirer leur légitimité de la volonté populaire, l’Histoire nous aura enseigné que la légitimité drapée du populisme est de nature à ouvrir la porte aux dérives autoritaires; y compris la dictature.

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