Hammam d’hab, quand un roman tunisien plaide pour la tolérance entre les religions

Hammam d'hab

Hammam d’hab (Hammam de l’or en français) du romancier Mohamed Issa Meddeb. Voici un roman tunisien en langue arabe qui célèbre la tolérance entre les religions et qui dresse un réquisitoire contre le fanatisme, l’extrémisme et la haine de l’autre. Paru aux Éditions Meskiliani en 2019, le roman se compose de 277 pages réparties en 13 chapitres. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien qu’il avait été admis dans la long-list du Prix International du Roman Arabe Booker 2020 (International Prize for Arabic Fiction-IPAF). Retour sur un plaidoyer littéraire pour le vivre-ensemble.

D’abord un rappel historique et littéraire s’impose avant d’aborder Hammam d’hab. L’apport des écrivains tunisiens juifs dans la littérature tunisienne est incontestable. Il suffit de rappeler trois figures de proue qui témoignent de cette richesse et diversité pour s’en rendre compte. Albert Mimi (1920-2020), auteur d’un essai réquisitoire contre la colonisation intitulé Portrait du Colonisé précédé de Portrait du Colonisateur (1957) et Agar (1955) roman qui décortique la problématique du mariage mixte et la confrontation entre deux religions et deux civilisations. La féministe, avocate et écrivaine Gisèle Halimi (1927-2020), qui a consacré toute sa vie à l’émancipation des femmes et à la décolonisation. Parmi ses faits d’armes, nous citons sa lutte pour le droit de l’avortement et la criminalisation du viol. Ses livres Choisir la cause des femmes (1978) et Le lait de l’oranger (1988) illustrent bien un combat sans répit et de longue haleine.

Rappel historique

Nous citons, également, l’écrivain et militant de gauche contre le régime de Bourguiba et celui Ben Ali Gilbert Naccache (1939-2020) qui nous a légué une œuvre autobiographique considérée comme l’une des œuvres majeures de la littérature carcérale avec Cristal (1982). Ce rappel historique est bel et bien nécessaire. Car notre propos est d’introduire au lecteur un roman qui s’inscrit dans le cadre de ce qu’on pourrait appeler la littérature des minorités.

Mohamed Aissa Meddeb n’est pas de confession juive. Cependant, il puise son roman dans une partie de l’histoire de la minorité juive tunisienne. C’est un roman où ce pan d’histoire se mêle au célèbre mythe de Hammam d’hab (bain maure qui existe réellement au quartier populaire de Beb Bouika à Tunis et qui continue jusqu’au jour d’aujourd’hui d’alimenter le mystère et l’imagination collective. Car il est connu comme avaleur des vierges).

Ainsi, le roman interpelle le lecteur à plus d’un titre. L’interpellation du lecteur commence avec la couverture du roman où il peut voir trois cierges sur fond de couleur rouge. Le symbolisme de la couleur rouge et des cierges dans la culture juive et chrétienne envoutent le lecteur qui ne manquera pas de succomber au charme du roman.

La passion dévastatrice brise la différence confessionnelle

L’histoire d’amour entre Sâad, jeune tunisien de confession musulmane et Hélène, tunisienne de confession juive, n’est qu’un prétexte. Et ce, pour aborder un pan d’histoire de la communauté juive en Tunisie et mettre en valeur le thème de la tolérance entre les religions. Deux personnages que tout oppose. Le rapport entre les deux personnages a été construit à partir d’une opposition.

Sâad est un étudiant en histoire qui a raté son cursus universitaire pour devenir chasseur de trésor archéologique; tout en rejetant l’histoire tunisienne. Il a même été condamné à cinq ans de prison à cause de son implication dans une affaire de fouille archéologique. Alors qu’Hélène est une étudiante juive brillante en histoire. Revenant de la France vers Tunis, elle part à la recherche du patrimoine perdu des juifs tunisiens caché à Hammam d’hab. Au moment de la chasse aux juifs tunisiens par les nazis en Tunisie, n’ayant comme seul indice qu’une vieille carte.

Dure est la fouille dans l’histoire

D’ailleurs tout au long du roman, elle ne cesse de fouiller dans les souvenirs et dans des lieux lourds de symboles et de sens. A titre d’exemple, le cadre spatio-temporel du premier chapitre est la célèbre synagogue de Tunis. Si les évènements du roman se déroulent des années 90 jusqu’à 2010, quelques mois avant le déclenchement de la révolution tunisienne, l’histoire de la minorité juive tunisienne traverse le roman du bout en bout.

En effet, les différents personnages évoquent, entre autres, des pans d’histoire sanglante. La déportation des juifs tunisiens par les nazis pendant la deuxième guerre mondiale en Tunisie. Mais aussi les agressions contre les juifs tunisiens. Et le pillage de leur bien sur fond de défaite de l’armée arabe contre l’entité sioniste. Des actes ignobles qui ont poussé une bonne majorité de cette minorité à quitter la Tunisie.

D’ailleurs, la famille d’Hélène revient à Tunis, des années après la fuite en question. La construction des personnages romanesques met en avant la tolérance entre les religions. L’un des exemples les plus expressifs est celui d’Ori. Un juif adopté par une famille tunisienne musulmane, après le massacre de sa famille par les nazis pendant la deuxième guerre mondiale. Ainsi, si « l’autre est l’enfer » comme disait l’un des personnages de la pièce de théâtre de Jean-Paul Sartre Huis clos (1943), l’autre dans Hammam d’hab est un alter ego et une source de diversité culturelle.

Car, on y voit des juifs et des musulmans qui cohabitent en paix et en harmonie. On y voit Hélène la juive qui triomphe pour la cause palestinienne. Mais on y voit, également, une étudiante musulmane  voilée qui accuse Hélène d’être « espionne pour le compte d’Israël ». D’ailleurs, l’écrivain a construit les personnages de son roman pour, entre autres, déconstruire des clichés récurrents. A savoir que « tous les juifs sont sionistes » et que « tous les musulmans sont judéophobes ».

Inutile de tenter de gommer l’histoire

Notre roman vient rappeler une autre vérité historique dont certains tentent d’effacer les traces. Les juifs tunisiens ont contribué à l’essor de la Tunisie à certain moment. Cette vérité est palpable tout au long du roman. Puisque Mohamed Aissa Meddeb s’attarde sur des scènes des activités commerciales des juifs tunisiens.

Mais essayer de gommer ce pan d’histoire n’est qu’une illusion. D’ailleurs, le roman est celui de la fouille dans l’histoire, celui de la recherche du temps perdu et celui d’exorcisme des souvenirs d’antan. Si Hélène s’acharne à récupérer les manuscrits cachés à Hammam d’hab, c’est « pour conserver l’histoire juive tunisienne ». Mais, hélas au moment de la récupération de « son trésor », l’écrivain lui a réservé un sort similaire à celui des vierges englouti à Hammam d’hab.

Lara, le symbole d’une nouvelle génération

L’écrivain mise sur une nouvelle génération éprise de tolérance et de respect mutuel. Lara, qu’on découvrira tout au long du roman, est la fille d’Hélène et de Sâad. C’est le fruit de l’union entre deux religions le judaïsme et l’Islam. Fille tolérante et n’ayant aucun complexe par rapport à son identité plurielle. Elle symboliserait l’espoir de la paix entre les deux religions.  

La tolérance et l’amour de l’autre vaincra

Ainsi, Hammam d’hab est un cri de rage contre l’extrémisme, le fanatisme et la haine de l’autre. Pourtant, malgré ces phénomènes qui prévalent dans le monde arabo-musulman depuis les évènements du 11 septembre, la tolérance entre les religions ne date pas d’hier dans notre civilisation. Déjà le théologien, poète, soufi et philosophe andalou Ibn Arabi (1165-1240) chantait les louanges de la tolérance entre les religions:

« Auparavant, je méconnaissais mon compagnon
Si sa religion de la mienne n’était proche.
A présent, mon cœur est capable de toute image:
Il est prairie pour les gazelles, cloître pour les moines,
Temple pour les idoles, Kaaba pour les pèlerins,
Tables de la Thora et livre saint du Coran.
L’Amour seul est ma religion,
Partout où se dirigent ses montures
L’Amour est ma religion et ma foi ».

Dans ce roman, nous retrouvons, également, la voix de l’écrivain français Antoine de Saint-Exupéry (1900-1944). Cet écrivain disait dans son roman posthume Citadelle (1948): « Si tu diffères de moi, mon frère, loin de me léser, tu m’enrichis ».

Puisse la littérature être un pont entre les différentes cultures et civilisations. Puisse-t-elle inculquer les valeurs de tolérance et d’amour de l’autre.

 

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here