Les recalés de la démocratie en séminaire

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Sur la photo, un docte aréopage au complet. Une vingtaine de personnes, dont deux femmes, assis autour d’une table rectangulaire, tous à égalité de position même si certaines places sont plus inhibitrices que d’autres. Une structure de communication où le choix des sièges ne joue aucun rôle important, ne confère à aucun participant la possibilité de diriger le groupe. En fait, une réunion sans leadership, sans aucune mise en valeur d’un sujet central, la distance jouant tour à tour un rôle d’isolement et de proximité. Gommant les strates hiérarchiques qui les divisaient lorsqu’ils étaient aux affaires, ils se retrouvent tous logés à la même enseigne, celle du regret mélancolique du passé.

De quoi s’agit-il? Le communiqué, laconique, parle d’une rencontre de concertation entre des partis politiques et des personnalités nationales tenue le lundi 1er mars 2021. Et ce, pour discuter de la situation générale dans le pays et les solutions pour une sortie de crise. Rien que ça! De touchantes retrouvailles donc après une longue séparation. Neuf factions, en majorité des avatars et des dissidences de Nidaa Tounes. Les accompagnent des groupes qui relèvent plus de l’association culturelle et du scoutisme qui œuvrent pour la paix et pour une société juste; que des organisations politiques partageant les mêmes idées et la même idéologie et bénéficiant d’un soutien populaire. Aujourd’hui groupuscules réduits à pas grand-chose, ils attendent une salutaire métamorphose qui les transformera en une opposition capable de constituer une alternance crédible et bien identifiée.

Dans cette dynamique de groupe, qui fait penser aux réunions des Alcooliques Anonymes qui luttent contre l’abstinence, il est surtout question de partager les mêmes soucis, souffrances et expériences douloureuses suite à leur éloignement du pouvoir. Quant à la crise que traverse le pays, il leur suffirait de concilier les objectifs du retour aux commandes avec celui du regroupement stratégique pour régler aussitôt l’affaire.

Bien avant leur déroute électorale, ces partis portaient tous un idéal transformé en mot d’ordre, voire en slogan à l’intention de ceux qui s’en réclameront un jour: Machrou, Afâk, Al-Badîl, Amal, etc. De pures inepties, car on ne voit pas à quoi serviraient des partis politiques qui n’auraient pas de projet, de stratégie, ne dessinent pas un nouvel horizon peu importe le programme qu’ils entendent réaliser et auxquels adhèreraient leurs partisans: comme la bonne marche du commerce, les soins gratuits ou l’arrivée des trains à l’heure.

Ces nombreuses voix, fondées sur les sentiments plutôt que sur la raison, et qui ressassent haut et fort les valeurs de la démocratie, de la croissance et de la bonne gouvernance en dépit de la réalité déplaisante, en disent long sur la pauvreté du champ intellectuel de ce qu’on appelle l’élite politique, incapable de sécréter autre chose que des mensonges, refoulée dans un ghetto intellectuel, celui des marchands du prêt-à-penser, représentant un groupement tout juste capable de faire vivre le pays au jour le jour.

Alors de quoi avaient discuté ces anciens valeureux serviteurs de l’Etat, chacun d’eux se prenant pour un animal politique? Certainement pas des sujets qui fâchent comme l’état dans lequel ils avaient laissé le pays à leur départ ni de leur responsabilité dans le succès du mouvement islamiste et l’arrivée de Kaïs Saïed, un parfait inconnu, à la tête de l’Etat.

Vont-ils parler de leur passé ou de l’avenir? Rassembler leurs souvenirs? Compter leurs échecs ou faire preuve d’une surprenante résurrection de bon sens et de réalisme? Comment vont-ils dès lors s’y prendre pour éviter au pays l’effondrement auquel ils avaient résolument contribué par leur division et leurs rivalités du temps où ils jouaient aux ténors de la politique, mais sans talent ni savoir-faire? Chacun des participants a sa petite idée sur la question et invoquerait opportunément son propre modèle comme la voie originale vers la sortie de crise d’un pays réduit à l’état de survie; alors que des richesses indues s’affichent de façon ostentatoire.

Alors, comment comptent-t-ils dans ce cas concilier les facteurs de blocage à la croissance économique et les effets du comportement humain? Comment entendent-ils associer l’économie de marché et l’intervention plus que jamais réclamée de la puissance de l’Etat? Comment faire pour que les salaires des fonctionnaires ne soient point compromis? Que faire pour éviter le doublement du budget de la défense et de la police dans une période d’extrême instabilité sécuritaire due à la dégradation des conditions économiques et sociales de larges franges de la  population? Comment arrêter la dégringolade du dinar et la détérioration des termes de l’échange? Comment faire pour atténuer les défaillances et la ruine des grands secteurs d’activités et éviter les risques de faillite des entreprises publiques? Enfin comment assurer l’intégrité morale et professionnelle des agents publics et mettre fin à la corruption en bande organisée?

Autant de questions qui restent pendantes et résument leur incurie outillés et incapables d’y faire face. Par ailleurs, comment ces gestionnaires de crise comptent-ils procéder pour imposer les moyens de régulation adéquats? En donnant des consignes fermes à leurs représentants à l’ARP? Ils n’en ont pas ou pas assez. En assénant les déclarations à l’emporte-pièce d’Anciens Combattants  qui restent inaudibles et bien en deçà de la virulence des commentaires échangés dans les réseaux sociaux? Bien malin celui qui pourrait parier sur l’avenir d’un pays où le pronostic vital est engagé au vu des incertitudes produites par un chef d’Etat trop coriace, un gouvernement qui n’en est pas un et un chef de gouvernement fragilisé et qui vit dans la crainte d’un limogeage? Ignorer cela rend évidemment plus facile de s’illusionner sur ses propres idées qui font de cette réunion rien de plus que des conversations de cafés de commerce. Coupables pendant leurs années de pouvoir car, après tout, nous ne faisons que subir les effets délétères des legs passés à leurs successeurs encore plus mal.

Concernant les personnalités présentes, abusivement qualifiées de nationales, parce qu’elles ont occupé des fonctions politiques, partisanes ou s’étaient retrouvées naguère dans la mouvance du président Béji Caïd Essebsi. Ils ignorent que la société est devenue indifférente à leur sort, elle regarde ailleurs et se désintéresse complètement de leur soif d’ambition et leur désir de reconquête du pouvoir. Leur activité ne suscite plus de sympathie et l’opinion publique s’est désolidarisée de leur verbalisme politique et de l’exhibition pathétique de leur soi-disant souci de l’intérêt général et du bien public. Bref, cette combinaison humaine d’éléments épars n’est qu’un effort naïf pour ressusciter des conquêtes hier minées par des querelles d’ego et des compétitions malsaines devenus aujourd’hui parfaitement vaines. Dans un monde, caractérisé par la précarité et l’insécurité, menacé d’agressions à grande échelle, l’idéologie politique a été abandonnée au profit de la survie et ce qu’on attend des politiques, c’est moins d’améliorer les choses que d’empêcher qu’elles n’empirent.

N’est pas homme (ou femme) politique qui veut.  Il faut pour cela des dispositions particulières acquises ou innées: une morale irréprochable ou bien une totale absence de scrupules. Il faut être un talentueux orateur, charismatique, jouissant d’une certaine légitimité historique, avoir une propension à servir autrui et le sens de l’intérêt général ainsi qu’une vision audacieuse pour l’avenir de la société et l’administration de l’Etat. A cela, il faut ajouter que la fortune et la politique ne font pas toujours bon ménage.

Dans ce meeting extraordinaire, s’imposent certaines personnalités à la perception immédiate du lecteur. Invitées à défendre l’alternance, elles sont réputées plus tenaces, en dépit de leurs nombreux revers, se prennent malgré tout pour des leaders charismatiques, car leur  ego est si démesuré qu’ils en égorgeraient plus d’un afin de se réapproprier le pouvoir. Or pour tous ceux qui se soucient de l’avenir du pays, il est une vertu indispensable à son salut. Un salut qui passe d’abord par la recherche de ceux qui sont supérieurement doués, moralement irréprochables, promouvoir les meilleurs mais aussi écarter les moins bons. Or, en démocratie, le peuple ne distingue pas le vrai du faux, le possible de l’impossible; il accepte les promesses les plus irréalisables comme les accusations les plus fallacieuses en plus du fait qu’il est devenu si facile de corrompre! Par ailleurs, la démocratie tend à abaisser le niveau de l’élite en la pliant à l’ignorance et l’inculture de la foule de citoyens. Liberté et égalité tournent alors à la démagogie, forme dégradée et excessive de la démocratie.

Vu de dos, sur la photo, on devine la présence de Moncef Marzouk, cloué sur place, impassible, il ronge son frein en maudissant le destin. N’est-il pas fait pour haranguer les foules, être acclamé comme sauveur de la nation? Son intempérance effrénée à diriger avec le goût pour l’intrigue et la rivalité politicienne s’accorde mal avec ce regroupement qui lui rappelle les petits comités de quartier ou une assemblée générale de copropriété. Mohsen Marzouk ne  justifie d’aucun apprentissage relatif à la conduite de l’Etat, n’ayant connu ni revers, ni succès en politique, hormis son engagement opportun pour un président et  accessoirement pour un parti. Il ne s’agit donc pas de présenter un personnage hors normes, aux talents variés, mais un être qui suscite non pas l’admiration devant une séduction si consciente de ses moyens, mais plutôt l’inquiétude face à une ambition si démesurée au point d’inspirer la crainte plutôt que l’adhésion. Tout cela converge pour tracer le portrait d’une personnalité trouble, incapable de transmettre le sentiment que nous sommes en présence de quelqu’un capable d’acquérir dans le futur une stature politique d’envergure.

De l’autre côté de la table, lui faisant face, se démarque un Néji Jalloul toujours alerte, tel un chien-loup gras et renifleur. Un parvenu qui avait jadis acquis une identité sociale tant convoitée qui le plaça au-delà de lui-même, au-delà de son être, au-delà de ses moyens mais qui fut une courte validation publique de ses talents. Pour lui, cette communauté de la survie tombe à pic, et bien qu’elle peine à croire à des lendemains radieux, refuse de consentir à la défaite. Or, cette résistance lui assignant un avenir qui, aussi incertain soit-il, redonne une actualité aux espérances du passé, lui accorde un peu de visibilité, entretient  le vague souvenir de son passé politique.

Enfin, on reconnaît à sa chevelure blonde, les bras croisées et quelque peu détachée, Selma Elloumi, personnalité influente dans le domaine de la gestion d’entreprise et riche, elle est devenue puissante puisqu’elle a participé dans des structures dirigeantes d’un grand parti, a agi sur l’orientation du gouvernement en tant que ministre du Tourisme et occupé la fonction de cheffe de cabinet à la présidence de la République. Le moment venu, elle n’a pas lésiné sur les moyens financiers en vue de soutenir sa propre candidature à la présidentielle. Le suffrage universel étant parsemé de périls, elle n’a réalisé qu’un score de 0,15%, inférieur à celui de Néji Jalloul. Une vraie débâcle!

Présent aux législatives, son parti, qui avait des candidats et pas de militants, excepté peut-être Boujemaa Remili, n’a obtenu aucun siège et ne dure que grâce à  la ténacité sonnante et trébuchante de sa dirigeante d’exister politiquement. En mal de militants, Al Amal est en danger de mort car, comme tant d’autres,  son émergence est l’expression de la crise des partis marginaux. Elle a bien fait d’ailleurs de l’appeler « L’espoir », qui n’est autre que la transaction d’un éternel désir de pouvoir avec une représentation chimérique de la réalité réelle.

Réunis en conclave, héritiers rivaux qui ont été délestés de leur patrimoine, privés de la part de la succession qui d’après eux leur revenait légalement, ils ont discuté de formules de sorties de crise, affirmant leurs compétences étatiques et leur légitimité à prendre la relève, exprimant des haines d’apaches tenaces et impitoyables contre les  vainqueurs du jour. Clientèle hétéroclite, ils ont aujourd’hui le culot de prétendre sauver le pays alors que la porte, entrebâillée naguère devant les hommes du peuple, les fatalités de la politique n’ont pas tardé pas à l’ouvrir toute grande au populisme qui y passe avec autant de facilité que l’islamisme.

Coincés entre ceux qui ont le pouvoir aujourd’hui, et ceux qui espèrent le conquérir demain, il ne nous reste que la liberté de faire prévaloir nos opinions. « En voyant cette foule besogneuse de médiocrités se précipiter dans une carrière qui ne peut être parcourue avec succès que par un petit nombre d’élus, il faut dire aux critiques : Frappez, soyez impitoyables, Dieu reconnaîtra les siens. »

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