Jamil Sayah: « La Révolution n’a jamais commencé ni jamais cessé »

Jamil Sayah est Professeur de droit public à l’Université Grenoble-Alpes et chercheur au Cerdap2. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont « Frontières et mobilité » et « L’acte II de la Révolution tunisienne : La Constitution » aux éditions de L’Harmattan. Et le tout dernier  » L’acte III de la Révolution tunisienne »  nous parle de son ouvrage ainsi que le bilan de dix ans après la révolution. Interview :

-A travers votre livre : “ L’acte III de la Révolution tunisienne”, quel est le message que vous voulez transmettre?

Jamil Sayah: L’objectif de cet ouvrage qui vient après deux autres livres consacrés à la Révolution tunisienne La Révolution tunisienne : la part du Droit » et « L’acte II de la Révolution tunisienne : la Constitution », les deux publiés chez l’Harmattan), est d’attirer l’attention sur le danger qui guette aussi bien notre pays dans sa stabilité que les acquis (ou ce qu’il en reste) de la Révolution. Comme il arrive souvent en histoire, les effets éclairent les causes mêmes dont ils dérivent. On aurait pu s’en douter déjà que l’hostilité témoignée à l’encontre des droits et les libertés conquis par nos compatriotes constitue en réalité un acte de défiance à l’égard de la Révolution et ses acquis. Plus tard, cette fraction de l’opinion n’a cessé de systématiser les haines et chercher à combattre de toutes ses forces les avancées vers l’émancipation réalisée par notre peuple. Elle a démontré sans équivoque que les intérêts nationaux qui paraissent évident (eu égard à la situation économique et sociale de notre pays) comptent peu à ses yeux en face de la guerre qu’elle mène partout dans le pays contre l’esprit révolutionnaire. Manipulation, pression, violence se présentent et s’imposent comme une nouvelle stratégie strictement utilitariste qu’en son nom il serait possible de supprimer le sens même de ce qui fait la spécificité de la Tunisie : la modernité. Pour eux, la démocratie et la sécularisation de l’Etat étant le but visé, le sabotage et la violence avec toutes ses formes en étaient le moyen avec l’indifférence avouée à leur issue.

-Votre livre « L’acte III de la Révolution tunisienne », pourquoi le choix de ce thème?

Jamil Sayah: On sait que toute Révolution sécrète une contre-révolution. Et comme toute les révolutions dans le monde, la nôtre a libéré de son enclos des forces contre-révolutionnaires qui cherchent à réduire les acquis de la Révolution à leur plus simple expression. On dirait une armée d’occupation avec ses chefs, ses lieutenants, ses sous-officiers faibles ou sadiques, ses civils complaisants ou animés par la haine de la Révolution. Leur échelle des valeurs rejoint dans le vide, à l’autre bout du cercle, celle du fascisme et de la terreur. Leur démarche consiste à discréditer la nouvelle donne post-révolutionnaire en œuvrant tout simplement à sa déformation pour qu’elle soit sa propre caricature. Ils unissent leurs voix pour se réjouir et grossir tous les faux-pas de la Révolution. Cette dernière doit apparaître dans le domaine des applications pratiques, comme une utopie politique sans lendemain. Car il est impossible qu’elle puisse donner corps à ses valeurs fondamentales. La terreur et la violence est leur seul langage. L’idée d’un Etat protecteur des libertés et pourvoyeur des Droits est à éliminer.  Quant à la Liberté, l’acquis le plus fondamental de la Révolution, elles vont lui faire subir les transformations nécessaires pour qu’elle cesse d’être la source d’un bonheur collectif retrouvé, mais l’origine d’une anarchie globale (à tous les niveaux de l’action et de l’organisation de la société et des institutions) à rejeter.

-Quels sont, selon vous, les modes opératoires des forces de la “contre-révolution”?

Jamil Sayah: Tous les moyens sont bons : le légal et l’illégal, le licite et l’illicite. Depuis la Révolution, dans quelle société vivent les Tunisiens ? Répondre à cette question est une gageure à laquelle les analystes se risquent peu préférant étudier le spectacle politique auquel s’adonne une élite politique en souffrance. L’important dès lors n’est pas la vérité de ce qu’on dit, mais l’impact, lequel tient à la violence, à la bizarrerie, à l’incongruité, à la surprise, à l’énormité de la parole. Sauf si l’on feint d’être aveugle, il n’est pas possible de ne pas constater aujourd’hui qu’en Tunisie les qualités requises pour être élu ne sont pas identiques à celles qu’exige l’art de gouverner, et sont même antinomiques. C’est ce qui explique qu’accèdent à la députation ou au gouvernement des personnages dont on ne peut pas dire d’emblée qu’ils ont le sens de l’Etat, mais dont il est sûr qu’ils possèdent d’autres « dons » : la haine de la révolution et ses acquis (liberté, égalité et démocratie). L’horizon de l’action politique semble alors se limiter au court terme, voire au présent immédiat. Et, si la prospective, voire la futurologie ont quelques adeptes, la réflexion politique sur l’avenir n’est guère soutenue par de fortes attentes qui la stimuleraient, lui imposant d’avoir du souffle, de l’enthousiasme, de témoigner d’une réelle capacité à imaginer l’avenir. Le citoyen demande qu’on lui prépare une vie totalement autre, et en même temps qu’on se montre en mesure de lui apporter des réponses aux interrogations de son temps. Mais le regard des politiques sous l’emprise d’une contre-révolution en perpétuelle action est ailleurs.

-En lisant, l’avant-propos, vous avez évoqué à maintes reprises “la contre-révolution est désormais partout”, quels sont les arguments qui permettent de dire que ce mode de pensée reste d’actualité, dix ans après la révolution? 

Jamil Sayah: En effet, la contre-révolution est partout. Elle mobilise et convoque tous les moyens. Cette réalité politique tend à s’incarner en une multiplicité d’instituions, de partis et de courants politiques qui participent tous à l’animation et à la structuration d’une instabilité continue et d’un chaos permanent. La stratégie du non-répit. Dès lors, on comprend mieux pourquoi toute échéance politique importante déclenche un réflexe contre-révolutionnaire qui vise à la saboter ou la neutraliser. Chaque problème collectif à résoudre sécrète son clivage. Il y a toujours au moins deux points de vue différents, sinon opposés, qui entretiennent, de façon souvent conflictuelle et artificielle, la dialectique de l’affrontement jusqu’à la violence. Cette conception machiavélique et intolérante de la politique est responsable de cette sorte de guerre civile permanente qui empoisonne notre vie publique (depuis la chute de la dictature), ainsi que de la montée incessante du sentiment d’insécurité chez nos compatriotes. Conséquence, la Tunisie connaît non seulement une crise d’Etat, mais également une crise dans l’Etat. Le sens donné aux mots n’est pas ici neutre. Le terme de crise désigne aussi bien une manifestation violente d’un état morbide, qu’un changement incertain qui présage un autre. Par une conjonction d’acteurs contre-révolutionnaires et d’éléments différents, mais convergents, on assiste à un phénomène de mise à mort d’un semblant de démocratie avec une impasse économique aiguë et une réglementation incomprise, ce qui engendre une crise politique et civique sans précédent.

-Dix ans après la révolution, quel bilan faites-vous?

Jamil Sayah : Chamfort disait : « Le pessimiste se plaint du vent, l’optimiste attend qu’il change, le réaliste, lui, règle les voiles ». Le premier « se trompe en voyant la vie plus noire qu’elle ne l’est », le deuxième « en la voyant plus rose ». Il ne faudrait pas grand-chose pour que l’un se révèle un rabat-joie et l’autre un jocrisse. Afin d’éviter d’adopter, dans ces quelques lignes, l’une ou l’autre posture, nous allons plutôt essayer de « régler les voiles ». Alors la Révolution tunisienne est-elle un songe idyllique, cauchemar ou rêve fécond ? Au-delà des appréciations changeantes persiste un constant renvoi au réel qui parfois bride le rêve d’un jour meilleur. En un sens, la Révolution n’a jamais commencé ni jamais cessé. Il y a pourtant, à la chute de l’ancien régime, un développement extraordinaire et admirable des libertés. D’où vient-il ? D’une révolution de la conception du pouvoir et de la politique. De la perte et du retour. Du décalage dans l’espace et du rattrapage dans le temps. Ce qui était défait, on le sait, c’est le « benalisme ». Perdu à jamais.   Mais ce qui est venu et ce qui va venir, nous angoisse car encore incertain et insaisissable. C’est pourquoi, la Révolution tunisienne n’est pas finie ; elle se poursuivra. Nous ne sommes, en fait, qu’au début de ce processus, dit révolutionnaire… Et ce processus ne pourrait être compréhensible que dans son rapport à son temps, dans son historicité qui se jauge à sa réception par les contemporains. Si cet aspect est peu connu, peu étudié, ce que le processus d’une révolution est souvent placé à l’écart de l’écriture de l’histoire par les historiens des révolutions. Pourtant, il constitue un moteur de l’histoire des peuples.

 

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