Ali Kooli : 2021, une année dangereuse

Ali Kooli

Dans une interview accordée à l’Economiste Maghrébin (« Spécial Finance 2020 » qui paraîtra vendredi 30 avril 2020), le Ministre de l’Economie, des Finances, et de l’Appui à l’Investissement Ali Kooli était très franc.

Ali Kooli a donné une image fidèle sur la situation des finances publiques et les préoccupations du Gouvernement.

Les raisons d’un déficit colossal

L’homme qui a pris les rênes du ministère n’a pas eu un héritage facile. Certes, ce n’est pas lié à son prédécesseur, mais à toute la politique économique du pays depuis 2011. La fragilité des finances de l’Etat est la responsabilité de tous les Gouvernements qui se sont succédé, et ne peut être attribuée à une seule personne.

A cela s’ajoute une crise sanitaire inédite dont les coûts ont été importants et en dépassement des prévisions. Cela nous donne aujourd’hui un déficit budgétaire colossal à 14%, surtout si nous tenons compte des dettes de l’Etat envers ses fournisseurs, y compris les entreprises publiques.

Pour Ali Kooli, ce n’est plus acceptable que l’Etat ne paie pas ses factures envers ces entreprises. Le Ministère a pris des dispositions pour consacrer une enveloppe de 4 milliards de dinars destinés à rembourser une partie de ces factures. Cet effort fourni envers les organismes publics doit être réitéré avec les organismes  privés pour que ces prestataires ne soient pas lésés.

« Pour Ali Kooli, ce n’est plus acceptable que l’Etat ne paie pas ses factures envers ces entreprises »

A l’origine de cette dégradation, il y a, bien évidemment, la pandémie qui a lourdement pesé. D’une part, les recettes fiscales se sont rétractées de 6 milliards de dinars, soit 20% de ce qui a été prévu. Ce chiffre ne serait réalisé que grâce aux mesures rectificatives prises dans le cadre de la loi de Finances Complémentaire. Sans ces mesures, le gap aurait été de 8 milliards de dinars.

En parallèle, les dépenses ont explosé avec de nouveaux postes non budgétisés de l’ordre de 6 milliards de dinars. Une partie est due à la Covid-19, une autre à des imprévus, une anomalie purement tunisienne. A titre d’exemple, les subventions des céréales, initialement estimées à 1,8 milliard de dinars, devraient terminer 2020 à 2,5 milliards de dinars.

La comptabilité publique doit évoluer selon Monsieur Kooli. Jusqu’à aujourd’hui, ce sont uniquement les dépenses décaissées qui sont prises en compte, alors qu’il faudrait changer de logique et passer à des dépenses engagées. Cela nous aide à rectifier les chiffres. Ainsi, à la clôture du Budget 2018, on s’est rendu compte que le déficit est plutôt à deux chiffres, ce qui n’a rien à voir avec ce qui a été annoncé à la fin de l’année en question.

L’incapacité à contrôler ses dépenses et les lois de Finances Complémentaires depuis des années ont compliqué les travaux de clôture des budgets et de validation par la Cour des Comptes.

Le Ministre a confié à l’Economiste Maghrébin que lorsqu’il a pris ses fonctions, on en était encore aux chiffres de 2013 ! Un grand travail a été fourni. Nous parlons maintenant des chiffres définitifs de 2018.

2021, un exercice pas du tout évident

En ce qui concerne l’année 2021, l’Etat table sur une croissance de 4%. Les avis divergent quant à la qualité de cette croissance, mais le Ministre a été clair : nous devons prendre en considération qu’il y a des incertitudes réelles concernant la reprise de la production des phosphates, du pétrole et la date effective de la fin de l’épisode de la Covid-19. Il y a donc une chance de faire mieux si certains problèmes dans les zones de production étaient résolus.

La gestion de ces dossiers reste sensible. La situation peut dégénérer à tout moment. Il faut les traiter avec une extrême délicatesse. Chaque point additionnel de croissance signifie des recettes supplémentaires de 250 millions de dinars. Si cela sera le cas, c’est le taux d’endettement qui en bénéficiera.

Pour le chapitre de la dette, Monsieur Kooli s’est montré particulièrement inquiet. Durant les années précédentes, on pensait que les actions des différentes équipes de la Kasbah allaient transformer la Tunisie en un pays financièrement sain à l’horizon 2020.

Toute la politique d’endettement a mis 2021 comme la première année d’un important service de la dette. Dans le Budget 2021, il y a 16 milliards de dinars consacrés à ce poste, dont 12 milliards de dinars de principal (contre 5 milliards de dinars seulement en 2018). « C’est de la fausse dépense courante », insiste le Ministre.

Faut-il donc renégocier cette dette ? S’interroge l’Economiste Maghrébin. Certes, oui, annonce le Ministre. Néanmoins, nous ne cherchons pas un rééchelonnement. Nous voulons plutôt que les bailleurs de fonds renouvellent leurs engagements envers le pays. C’est « à nous de raconter une belle histoire » capable de les convaincre de garder la Tunisie dans leurs portefeuilles de placement, précise Monsieur Kooli.

Plus de pragmatisme dans le dossier de la dette

En même temps, il faut être plus sérieux dans la question de la dette. Aujourd’hui, si nous voulons réduire le déficit, il n’y a que trois solutions : augmenter les impôts, baisser les dépenses ou emprunter. La Tunisie, avec sa complexité politique actuelle, a des spécificités : nous ne voulons pas augmenter les impôts ou s’endetter davantage, nous refusons toute cession d’actifs, mais nous voulons dépenser plus ! Une équation qui nécessite un « alchimiste ». Pour le moment, la démarche de ce profilage de dette n’a pas officiellement été lancée, mais elle sera faite dès l’année prochaine.

Entre-temps, le Gouvernement actuel a choisi la rigueur cette année : puisque la croissance sera de 4%, la hausse des dépenses a été plafonnée à ce taux. Cela est capable d’éviter toute nouvelle chute libre dans les indicateurs. De plus, le chantier des entreprises publiques sera ouvert. Les mesures nécessaires seront prises.

Mais dans ce tableau morose, il y a une bonne nouvelle : la Tunisie a pu sécuriser le financement de l’acquisition du vaccin de la Covid-19 si ce dernier sera disponible sur le marché international. Et ce, pour toute la population. En dépit des difficultés, l’Etat travaille dans la limite du possible afin de garantir l’essentiel aux citoyens.

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