Coronavirus : le « gouvernement des experts » ?

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Face à la pandémie mondiale du au Coronavirus, les responsables politiques se sont trouvés démunis. Un virus inconnu jusqu’ici. Plus que jamais et sauf exception (comme le président brésilien Bolsonaro), les chefs d’Etat et de gouvernement se sont appuyés sur les connaissances scientifiques pour prendre et justifier leurs propres décisions. Une tendance lourde qui illustre la crise de crédibilité et de légitimité du politique en ces temps modernes.

Quelle que soit la nature des régimes politiques (démocratique ou non), les chercheurs et experts se retrouvent ainsi en première ligne; et ce, dans la lutte contre la pandémie du coronavirus. Leur parole/avis vaut légitimation de la décision politique. Au risque de l’irresponsabilisation des politiques.

L’expert et le politique

La problématique de l’expertise est au cœur des relations entre science, politique et société. Confrontés à des problèmes de plus en plus complexes et difficiles à surmonter, les décideurs politiques doivent faire toujours davantage appel à des experts, dotés du savoir nécessaire pour éclairer les choix. D’ailleurs, le recours à l’exercice est devenu un exercice imposé. Une étape incontournable dans la construction de l’action publique et dans la prise de décision politique.

Si le phénomène ne date pas de l’actuelle crise sanitaire, l’action publique repose aujourd’hui de plus en plus sur des considérations « techniques ». Celles-ci nécessitent le recours à des « spécialistes ». Ainsi, l’expert est devenu une figure omniprésente, y compris dans la vie publique et sur la scène médiatique. Or, il ne dispose ni de la légitimité du politique, ni de la liberté de parole de l’intellectuel. Une position intermédiaire qui interroge sa place dans le dispositif de crise comme celui qu’on connaît.

La pandémie liée au Coronavirus le montre. En effet, plus qu’un agent de rationalisation de l’action publique, l’expert apparaît comme un possible acteur politique. Et la crise dramatique actuelle apparaît comme un révélateur de l’ambivalence des relations entre expertise et politique.

Ainsi, un saut qualitatif est franchi. Et ce, dès l’instant où les experts sont invités, non plus seulement à produire des connaissances utiles pour le décideur; mais encore à formuler des propositions visant à orienter le sens des décisions. De ce fait, l’expertise acquiert alors une dimension prescriptive. Elle pose la question du pouvoir qu’elle détient par rapport au politique.

Car, si de prime abord, la frontière entre expertise et politique reste claire; le décideur politique restant maître du sort qu’il réserve aux préconisations des experts. Le partage des rôles est moins clair en réalité.

D’autant que le recours à l’expertise dans une quête de légitimation de la décision politique n’est pas acquise en soi. Les experts eux-mêmes n’échappent pas, en effet, à une forme de défiance populaire. Une culture du doute entretenue par la multiplication des sources d’information (plus ou moins sérieuses), mais aussi parce le développement du niveau d’instruction des populations s’accompagne d’un esprit critique plus aigu.

Qui est responsable des décisions ?

Depuis le début de la crise, la plupart des gouvernements prétendent que leurs décisions et actions sont fondées sur la science. Or, si ce réflexe consistant à s’abriter derrière la science peut relever d’une logique rationnelle, il soulève des interrogations de nature politique et démocratique.

D’abord, le politique n’a pas vocation à être inféodé à une expertise, même de nature scientifique. Notamment parce que si l’évaluation d’un risque relève de la science, sa gestion relève, elle, revient à la responsabilité du politique.

Ensuite, la parole scientifique n’est pas forcément unanime et univoque: des débats peuvent exister entre experts scientifiques. Pris dans de complexes stratégies d’acteurs, l’expert est soumis à une tension entre éthique de la conviction et éthique de la responsabilité. Dès lors, la fonction arbitrale du politique prend ici tout son sens.

Enfin, il revient au politique de répondre de son action devant le peuple, sans pouvoir s’abriter derrière les discours ou arguments des experts. On touche ici aux limites intrinsèques du pouvoir d’expertise. Il ne saurait se substituer au pouvoir politique, eu égard aux fondements de la légitimité politique.

Au final, l’extension en l’espèce de la fonction reconnue aux experts, même dans la tragédie actuelle, ne signifie pas qu’ils seraient habilités à imposer le contenu des choix politiques. Sauf à instaurer un « gouvernement des experts »…

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