L’unité nationale encore et toujours

Unité si non rien

Le temps doit être à l’apaisement. On ne s’engage pas dans une guerre contre un ennemi aussi dangereux, ravageur, qu’invisible au milieu de polémiques et d’accusations à la fois stériles et néfastes.

Un seul mot d’ordre : l’unité nationale sinon rien. Et pourtant, on entend monter des voix de personnalités politiques de premier plan qui provoquent la colère et sèment le désarroi au sein même de la centrale patronale. Elles suscitent de surcroît chez de larges pans de la société incompréhension et interrogations. Le moment est mal choisi, les discours inopportuns et la démarche peu recommandable, à l’heure où il nous faut impérativement resserrer les rangs et faire front commun.

En temps de guerre, le moindre écart de langage confine au délire, il sème le trouble et la division. A quoi bon empester une atmosphère déjà irrespirable pour envenimer une situation au bord de l’implosion ? Voudrait-on ajouter une crise à la crise du Covid-19 qu’on n’agirait pas autrement ?

Certains de nos ministres, et non des moindres, doivent se garder de propos à l’emporte-pièce et de jugements sentencieux qui entachent la crédibilité du gouvernement et sa capacité de gouverner le pays en temps de crise. On verrait mieux ces va-t-en guerre sabre en l’air contre la gente patronale, s’employer à faire la démonstration de leurs compétences et justifier leur aptitude à s’élever au niveau des responsabilités qui sont les leurs.

S’en prendre avec véhémence au noyau central du secteur privé sans discernement revient à les désigner à la vindicte populaire, à les jeter en pâture et à les vouer aux gémonies. Avec le risque de faire remonter en surface l’esprit et les éléments de langage de la défunte Troïka, de triste mémoire.

« Certains de nos ministres, et non des moindres, doivent se garder de propos à l’emporte-pièce et de jugements sentencieux qui entachent la crédibilité du gouvernement et sa capacité de gouverner le pays en temps de crise… »

Il est des patrons, et ils sont nombreux, qui sont l’honneur de ce pays. Ils ont valorisé notre intelligence collective, créé des emplois, distribué des revenus conséquents et amélioré notre bien-être. Ils ont porté haut et fort, ici et ailleurs dans le monde, notre savoir-faire, notre esprit de conquête et notre désir de vaincre. Les traiter sans le moindre respect, sans considération aucune, comme s’il s’agissait de parias et les menacer, – le comble -, de représailles est politiquement incorrect, moralement inacceptable et économiquement inefficace et contreproductif.

Ce sont ces capitaines d’industrie qui pour l’heure se fient à leur seul instinct, qui évoluent dans un épais brouillard sans visibilité politique. Ils assurent et entretiennent le mode de fonctionnement et la pérennité de l’Etat dont les fonctions essentielles consistent à prélever une partie de la richesse qu’ils créent pour la réallouer en dépenses et la redistribuer.

Les pourfendeurs du secteur privé, qui nichent dans les hautes sphères de l’Etat, oublient-ils qu’ils lui doivent leur rémunération, leurs privilèges, les voitures fonction et celles mises à disposition de leur famille, que certains envoient, sans se soucier à la casse aux frais de l’Etat ?

Eviter que ne s’écroule l’édifice sur lequel repose le fragile équilibre

La Tunisie n’a ni rente naturelle, ni manne pétrolière. Le développement du pays est tributaire et s’inscrit dans les statistiques de la création de valeur ajoutée sur laquelle l’Etat prélève plus du tiers. Ce qui relativise la notion même d’entreprise privée. L’Etat y est associé sans aucun apport initial.

Reconnaissons que ce sont la pertinence du mode de gouvernement des entreprises privées, la qualité de leur dirigeant, leur intuition, leur goût d’entreprendre et la puissance de leur vision qui donnent à l’Etat les moyens d’exercer ses politiques publiques, d’assurer ses fonctions régaliennes, d’intervenir dans la sphère productive, de réguler l’économie et de préserver la cohésion et la paix sociales.  Les entreprises publiques y contribuent certes. Mais elles n’auraient pas été aussi nombreuses si elles n’étaient financées à leur naissance par l’impôt prélevé sur les sociétés privées.

Ménager le secteur privé, même s’il n’est pas exempt de reproches, c’est le moins que l’on puisse faire aujourd’hui. Pour éviter que ne s’écroule l’édifice sur lequel repose le fragile équilibre, principal garant de l’ordre républicain et d’une démocratie naissante.

Toute autre attitude, dans un pays confiné, confronté à une vague épidémique meurtrière et à des lendemains des plus difficiles est inadmissible parce que trop dangereuse pour le moral de la nation. Elle renvoie de nous cette triste image, comme si on s’acharnait à couper la branche sur laquelle nous sommes assis.

Les dirigeants politiques aux responsabilités gouvernementales, si peu nombreux et déterminés soient-ils, ne doivent pas se tromper d’adversaire pour ne pas passer à côté de nos propres objectifs de redressement économique et de transformation sociale.

« Ménager le secteur privé, même s’il n’est pas exempt de reproches, c’est le moins que l’on puisse faire aujourd’hui. »

On a peine à croire qu’ils puissent s’attaquer, ou au moins offenser, leurs propres alliés naturels, comme du temps de la lutte des classes. Quand au même moment les fossoyeurs de l’économie nationale, les barons de la contrebande et les nababs de l’économie souterraine font florès et poursuivent leur travail de sape et de démolition de notre modèle républicain. Ils contrôlent quelque 50% du PIB et ne sont pas loin de détruire ce qu’il en reste. Ils ont amassé une fortune transfrontalière colossale qui leur permet d’interférer à visage découvert dans la vie publique, sans rien verser aux caisses de l’Etat.

Vaste chantier en perspective. Ils profitent de tout, sans s’acquitter de quoi que se soit et ne donnent rien qui puisse alimenter les caisses de l’Etat auxquelles ils sont redevables. C’est là que réside le vrai danger. C’est là que se terre la vraie menace autrement plus meurtrière que le coronavirus. Ils règnent sur des zones de non droit et s’arrogent par ailleurs tous les droits.

Se servir de la pédale douce

Le gouvernement a déclaré à temps la guerre au coronavirus. Il le fait du mieux qu’il le peut en déployant intelligemment tous les moyens dont il dispose. C’est, dira-t-on, son devoir; le nôtre est de le soutenir, d’être à ses côtés et de faire la démonstration de notre engagement et de notre solidarité.

Avec l’idée que cette guerre se poursuivra au-delà de l’éradication de la pandémie pour conjurer le spectre d’une récession qui s’annonce dure et profonde et amorcer une rapide reprise. L’Etat doit ménager nos champions nationaux et notre état-major entrepreneurial.

S’ils sont démobilisés, mis en déroute, nullement en état de marche, l’après coronavirus sera encore plus difficile à vivre. Sans une mobilisation patronale pourvue de moyens financiers et assurée du soutien de l’Etat, le choc sera encore plus terrifiant que ne l’est le Covid-19. Nous risquons de voir se transformer en un véritable désert notre tissu productif et notre modèle social.

Les patrons d’entreprises, grands et petits, enlisés dans leur problème de gestion et les actionnaires de référence, dont on parle si peu, ne se doutent pas toujours du rôle qui doit être le leur et du degré de leur engagement quand survient un choc aux effets de tsunami qui met en danger jusqu’au fondement de la nation. Ils ne sont pas toujours aussi réactifs qu’ils le manifestent dans leur propre institution. Moment clé alors pour voir s’illustrer dans la sérénité, art, subtilité et bienveillante compréhension d’un côté comme de l’autre.

Bien loin de tout cela, nos politiques, qui ne font pas dans l’humilité, ignorent à quel point les hautes sphères du patronat cultivent, souvent à l’excès la discrétion. C’est dans leur nature. Pour ne pas s’exposer au regard indiscret des uns, des critiques et des récriminations des autres.

« Sans une mobilisation patronale pourvue de moyens financiers et assurée du soutien de l’Etat, le choc sera encore plus terrifiant que ne l’est le Covid-19 »

Les polémiques, de quelque nature qu’elles soient, poussent à la crispation quand il faut construire un dialogue social sain et apaisé. Il ne faut pas qu’à l’arrogance des uns réponde les raidissements des autres. L’urgence est de ménager le présent et de ne pas insulter l’avenir. Qui va donc investir demain s’il n’y consent, ne s’y sent suffisamment motivé et porté à le faire ?

Tous les patrons et jusqu’aux plus fortunés ne sont pas logés à la même enseigne. Ils n’ont pas les mêmes moyens, le même rapport avec l’argent, le mécénat et le principe de donation. Il y en a même qui sont plus prompts et plus doués à profiter des subventions et avantages qu’à donner et restituer en cas de nécessité absolue.

Mais plutôt que d’allumer les feux de la discorde, mieux vaut se servir de la pédale douce et des sollicitations soft à l’abri des regards. Brandir l’arme de dissuasion et de destruction massive n’est plus de saison et disqualifie pour rien ses propres auteurs.  La solidarité nationale ne s’en sortira pas grandie. Il faut sortir du piège de ce qui semble être une guerre froide qui ne signifie rien d’autre qu’une paix improbable et une guerre impossible. Principales victimes : l’économie nationale, l’emploi, notre niveau de vie et l’avenir des jeunes.

Il faut savoir raison garder : en ces temps difficiles, la patrie est reconnaissante à toutes celles et ceux qui assurent la continuité de la vie et du service public. Ceux nous soignent et qui nous protègent aujourd’hui et plus encore demain d’un désastre économique annoncé.

Les ministres en mal du secteur privé, au populisme mêlé d’idéologie, ne doivent pas s’y méprendre et se prendre pour ce qu’ils ne sont pas et ne peuvent pas être. Pour ne pas compromettre le contrat et le dialogue social et mettre demain en péril le pacte de croissance.

Renouer le fil du dialogue

Dans ce climat délétère, il est heureux que le ministre des Finances Nizar Yaiche, au parcours professionnel exemplaire, ait réagi sur le champ avec la lucidité, la sagesse qu’on lui connaît et le courage qu’on lui découvre pour remettre les choses à l’endroit et les pendules à l’heure. On le sent profondément indigné de ce dérapage sémantique d’un autre âge et d’une autre époque qui frise le délire.

Il a laissé exploser sa désapprobation, son indignation au sein de l’hémicycle de l’ARP à l’adresse des députés dont certains, du reste membres de la majorité gouvernementale, n’ont pas une vision partagée du secteur privé et du capitalisme national. Le ton calme mais ferme et les propos cinglants, sans la moindre ambigüité. Il était si convaincu et convaincant, si déterminé et habité par sa fonction, son sens de la responsabilité et de l’Etat qu’il n’avait pas besoin d’élever la voix pour mettre fin à cette dérive et renouer les fils de la concorde nationale.

Le nouveau ministre des Finances n’y avait visiblement pas grand monde pour relayer son message. Il s’en est chargé lui-même, chez nos confrères de la radio ou à la télévision. Ces sorties médiatiques d’une grande sobriété et fort à propos nous vaudront quelques centièmes de point de croissance pour nous permettre de garder la tête hors de l’eau. Elles ont été saluées par les instances patronales revenues à de meilleurs sentiments. Il leur a rendu hommage et leur a tendu la main. Juste ce qu’il faut pour renouer le fil du dialogue.

Le nouveau ministre des Finances est manifestement de la ligné et de la trempe des grands argentiers. Il a la force de caractère, la détermination tranquille et les qualités pour faire face aux situations les plus difficiles. Il voit loin et pense global. Nizar Yaiche a le souci de la transparence, de l’exigence de vérité, du parler vrai et juste. Il maîtrise les rouages de l’économie. Le nouveau ministre des Finances a une vision peu encombrée de la fiscalité et une conscience aigüe, de par son parcours professionnel de tout premier plan, de l’impératif de compétitivité de l’entreprise et de la psychologie de son chef. Il rassure, sécurise, entraîne et motive.

« Le nouveau ministre des Finances est manifestement de la ligné et de la trempe des grands argentiers. Il a la force de caractère, la détermination tranquille et les qualités pour faire face aux situations les plus difficiles »

Quand ce ne serait que pour cela, les patrons, des plus disposés aux plus irréductibles calfeutrés dans l’anonymat, doivent lui faire confiance et puiser dans leurs ressources dans la limite de leurs moyens.

Histoire de prouver une fois pour toute que l’entreprise tunisienne, au-delà de l’impératif social, participe à l’effort de guerre et assume sa responsabilité politique à l’égard de la nation. C’est maintenant ou jamais !

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