Disparition d’Uderzo : retour sur Astérix au pays des Berbères

Albert Uderzo

Document unique en Tunisie, cet entretien, le seul accordé à la presse tunisienne, avec le dessinateur Albert Uderzo, créateur avec René Goscinny de la bande dessinée Astérix le Gaulois, a été réalisé, en novembre 1988, par moi-même, en duo avec le journaliste Saïd Ben Slimane, déjà, pour sa part, au faîte de son expérience. Il est alors paru, le 10 du mois, à la « Une » de l’hebdomadaire « Le Phare » sous le titre « Uderzo, au pays des Berbères ». Décédé des suites d’une crise cardiaque le 23 mars, Uderzo avait auparavant continué l’aventure lancée en 1959 avec son ami scénariste de génie et qui allait connaître un succès mondial: déjà, il y a trente ans, c’est 200 millions d’exemplaires vendus, une traduction en 32 langues, 3 longs métrages… Puis d’autres, et d’autres encore. Ensuite le retrait de son propre chef d’Uderzo tout en confiant à d’autres dessinateurs et auteurs scénaristes une suite des albums, plutôt dans la continuité de son œuvre partagée longtemps avec Goscinny, parti en 1977. Et, depuis 1989, à l’initiative de l’auteur survivant, le Parc Astérix, près de Paris, une autre forme de résistance, non plus du petit village gaulois face à la domination romaine, mais faisant face dans la réalité à présent à la tentation hégémonique de l’empire Disney. De passage à Tunis, où il avait notamment montré son art à des enfants et des adolescents captivés par le dessin en direct de leurs personnages préférés, un coup de patte pratiqué sous leurs yeux dans les locaux du lycée Carnot, Uderzo a éclairé ce jour-là notre lanterne. Voici l’entretien.

Vos débuts et ceux d’Astérix le Gaulois ?

Albert Uderzo: Astérix, c’est d’abord la rencontre entre René Goscinny chez qui faire de l’humour est glandulaire, et le reporter-dessinateur que j’étais. Cela se passait en 1959. Rencontre décisive. On a tout de suite sympathisé après avoir confronté nos expériences respectives. Le 29 octobre 1959 est né Astérix (sans Obélix et sans Idéfix). Autodidacte, je rêvais de faire du cinéma d’animation. C’est chose faite avec nos deux lurons gaulois. Notre but initial: amuser les gens tout en faisant des clins d’œil à l’Histoire: la Gaule, Rome, César Cléopâtre…

Tout en amusant, votre œuvre est presque pédagogique. Educative. Votre travail de dessinateur s’accompagne d’une véritable prospection historique…

…C’est avant tout un travail de prospection historique. Mais ce n’est pas systématique. Il y a toujours un épisode gaulois et un épisode étranger: l’Egypte pharaonique, Rome… Il nous faut rechercher avec exactitude le support historique adéquat. Le gag suit. Par exemple, les Romains ont laissé une documentation abondante telle que «Les commentaires sur la guerre des Gaules» de Jules César. La Rome que je montre est plutôt celle d’Auguste, car plus imposante que celle de César. Certains anachronismes sont des gags, tout au plus, une coquetterie intellectuelle. Par ailleurs, les renvois à la perception (impôts) et à la construction ont une connotation actuelle, des clins d’œil aussi à certaines réalités françaises. Mais pour le reste, je respecte l’époque et ses traditions.

Astérix est allé, si l’on peut dire, chez les Helvètes, les pharaons, les Américains, les Belges, les Grecs, les Goths, les Bretons, les Espagnols, mais jamais en Numidie ou à Carthage. Verra-t-on Astérix chez les Berbères?

C’est très simple: il me faut de la motivation et ensuite suffisamment de documents historiques. Je profite de mon séjour ici pour avoir de la documentation sur les populations anciennes d’Afrique du Nord, spécialement la Tunisie, car il me faut toujours une trame historique. A ce moment-là, ce serait utile.

A côté des fonds historiques, il y a des documents qui peuvent vous faciliter la tâche, comme «Salammbô» de Flaubert, et tant d’autres livres. Pour le gag, le rallye Paris-Dakar via l’Afrique du Nord est un bon prétexte.

Assurément.

Pour certains, «Astérix» entretient le chauvinisme français…

…Vous savez, je suis fils d’immigrés italiens. Goscinny est de mère russe et de père polonais. En 1966-67, on expliquait le succès de cette BD par le fait qu’elle titillait l’esprit chauvin et qu’elle faisait de la propagande pour De Gaulle. «Gaule = De Gaulle». Nous étions très embêtés. Amuser, oui, mais sur le compte d’autrui ou pour faire plaisir à autrui.

Il n’empêche que les légionnaires romains en prennent pour leur grade…

…Il n’y a aucune connotation raciale, et je ne me sens pas coupable de taper sur les Romains, mes lointains ancêtres. Nous nous sommes intéressés au côté exubérant du caractère latin, un type de personnage qui s’adapte à tous, et qui correspond tout à fait au sens humoristique que tous les peuples peuvent ressentir.

Et le personnage du pirate noir ?

Les pirates faisaient partie d’une autre BD, «Barbe Rouge»,  publiée dans «Pilote». Ce n’est qu’un clin d’œil comique. Quand au Noir, Baba, il ne renvoie à aucun archétype. D’ailleurs, il a, avec le «r» non prononcé, un accent créole. En Martinique, j’ai rencontré un douanier qui me parlait en… créole, persuadé qu’il était que je maîtrisais cette langue! Et puis, si les gens perdaient le sens de l’humour, ce serait invivable! On n’est jamais méchants. On fait intervenir des personnages qui ont des particularités drolatiques, des archétypes dont on se sert pour que la compréhension se fasse plus vite. Quand on me dit: «Vous êtes chauvin et xénophobe», je réponds: «Avez-vous vu la gueule des Gaulois dans cette BD? Souvent, ce n’est pas luisant».

Votre œuvre est bourrée de références renvoyant non seulement à l’Histoire mais aussi et surtout à notre époque. Certains personnages proviennent du monde du show-business et même du monde politique. Comme Laurel et Hardy, Sean Connery, Guy Lux, Lino Ventura, Raimu…

Ce sont des clins d’œil comiques, mais ce n’est pas systématique. Une fois, j’ai dessiné un semblant de Chirac. Dans «Obélix et compagnie». Je voulais introduire l’archétype de l’énarque, «Caius Saugrenus». Chirac s’est reconnu et m’a même demandé de lui payer un pot. Et non un impôt, heureusement. Je veux éviter au maximum les hommes politiques. C’est un jeu dangereux. Et il y a un risque de déphasage. D’ailleurs, les hommes politiques ont généralement un profond mépris pour les BD. Pourtant, lorsqu’une BD a du succès, ils ne peuvent s’empêcher de vouloir l’exploiter…

Il y a des clins d’œil à des acteurs fort connus…

Raimu, l’archétype. Sean Connery, alias James Bond, en «00Six». Quant à Jean Gabin, il faut rappeler qu’il a joué le rôle de Ponce Pilate dans un film d’avant-guerre sur la vie de Jésus et intitulé « Golgotha ».

Il y a aussi Laurel & Hardy. Astérix & Obélix seraient-ils l’alter ego gaulois de ce couple de monstres sacrés du 7ème Art?

Laurel et Hardy sont nos héros préférés. Plus que Charlot. Nous ne nous sommes pas inspirés d’eux. Au début, Astérix devait être seul. Mon entêtement en a voulu autrement. D’où Obélix. A propos de ce guerrier, on peut dire qu’Uderzo a dessiné Uderzo.

D’autres références artistiques?

Oui, des pastiches et des parodies. «Le Banquet» de Breughel, «La leçon d’anatomie» de Rembrandt, et Le Radeau de la méduse, un pirate dit même: «Je suis médusé»…

Il y aussi un regard ironique sur les guerres au Moyen-Orient…

…Oui, dans «L’Odyssée d’Astérix», il y a ce défilé absurde et interminable, finalement intemporel, de belligérants de toutes sortes: Hittites, Assyriens, …

Parlons du piratge.

C’est un grand problème. On s’est servi de notre œuvre pour en faire de la pornographie, mais aussi dans un but politique. En RFA, par exemple, le mouvement des Ecologistes s’en est servi pour dénoncer le nucléaire. Les Basques également s’y sont mis… Pour ce qui est du piratage porno, on intente systématiquement un procès. Il y a même eu un pastiche, «Istérix». Mauvais. En plus, le dessin est faible.

En 1977, Astérix est orphelin, il a perdu son (autre) papa, Goscinny…

…C’est une perte incommensurable…

L’aventure continue. Astérix est devenu une multinationale: édition, studio Idéfix, etc…

…Avec le lancement du Parc en 1989, je n’ai plus le temps de faire mon métier d’auteur-dessinateur. D’autres projets sont en route. La création d’emplois est l’un des futurs «Travaux d’Astérix»… Pour ce qui est du Parc, j’interviens en tant que dessinateur-concepteur, avec la collaboration de Pierre Tchernia.

Tout comme la potion magique du druide Panoramix, le succès n’a pas de formule. Qu’en sera-t-il du prochain album?

Obélix bébé, entre autres, et d’après un texte de Goscinny datant de 1964.

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