Gouvernement d’Elyes Fakhfakh : Et maintenant…

délégation de pouvoir-Elyes Fakhfakh

Le voile vient de tomber sur nos tristes performances économiques. On savait l’économie à la traîne, mais on n’imaginait pas un atterrissage aussi brutal en 2019. La croissance – si le terme a encore du sens – est à son niveau plancher: 1% et rien de plus.

Autant dire une économie en récession. Alors même que l’exécutif (actuel gouvernement de gestion des affaires courantes) n’arrête pas de claironner. Annonçant sans interruption des exploits et des avancées économiques et sociales qu’il est quasiment le seul à percevoir. Il eût mieux valu pour lui d’avoir la décence de se taire, de se remettre en cause et d’oser transformer ce qui devrait l’être. Au lieu de quoi, il continue de s’attribuer les mérites de ses prétendues réussites. Qui ose douter de telles performances sans se voir reprocher excès, outrance, voire dénigrement systématique?

L’ennui est que les faits sont têtus. On peut certes vouloir les masquer, les relativiser, en atténuer la portée ou la signification; à travers des manipulations en tout genre. On peut faire dire aux statistiques tout ce que l’on veut. Mais on ne peut les mettre en cause; sans porter atteinte à la crédibilité de l’Institut national de la statistique hors de tout soupçon de manipulation.

Or, les prévisions de croissance étaient largement au-dessus des résultats enregistrés. Les vents n’étaient pourtant pas défavorables. Mieux, on s’attendait à un regain de croissance. Il est ié au fait que le gouvernement pleinement engagé dans la compétition électorale fera ce que font tous les gouvernements en pareille circonstance. A savoir: ouvrir les vannes des subventions et des dépenses publiques.

A croire que le déficit de confiance, l’absence de visibilité, le manque d’attractivité du site Tunisie et la dégradation de l’environnement des entreprises ont eu raison de la débauche des dépenses publiques aux effets insignifiants.

L’hémorragie est bien trop forte

Le gouvernement Chahed, du reste crédité d’un certain nombre de ministres de grande qualité, ne peut s’exonérer d’une telle débâcle. Il en est à son quatrième exercice. Le gouvernement Chahed avait le temps pour lui-même si, dès le départ, il était confronté à des situations d’urgence. Il disposait d’une confortable majorité parlementaire qui ferait pâlir d’envie son éventuel successeur. Celle-ci pouvait manifester son mécontentement. Mais jamais son indiscipline quand il s’agit de voter des textes de loi relatifs aux réformes économiques, financières ou sociales. Et fin des fins, le gouvernement Chahed pouvait compter sur la compréhension, voire l’engagement, de bailleurs de fonds moins exigeants qu’ils n’auraient pu l’être.

Alors, la transition démocratique est passée par là. La startup Tunisie, cette vitrine d’une démocratie naissante, avait valeur de modèle. Mais jusqu’à quand? Le pays était inondé de crédits à hauteur de nos déficits sans limites. Et comme cela ne suffisait pas, le gouvernement organisait le plus légalement du monde le plus grand casse fiscal que le pays ait connu ces dernières années. Pour les entreprises vertueuses comme pour les salariés assujettis à l’impôt, la fiscalité vire à l’enfer. Le gouvernement n’a jamais autant dépensé pour si peu de résultats.

Car, nous avons eu trois budgets en expansion rapide. Et au final, une croissance atone, en chute libre. Elle serait nulle voire négative; si elle n’était portée par la hausse des salaires, le regain d’activité touristique et la clémence du ciel qui a quelque peu huilé la croissance.

Et c’est un point de croissance en 2019 pour près de 9% du PIB au titre du service de la dette qui explose au point de n’être plus soutenable. On ne peut se défaire dans un proche avenir de cette terrible équation qui plombe la croissance. La purge, l’hémorragie est bien trop forte pour espérer un quelconque redressement à court terme. Peu de pays ont réussi un tel « exploit » sans mettre en péril la transition démocratique. Misère de l’économie qui fait le lit de l’économie de la misère.

« La startup Tunisie, cette vitrine d’une démocratie naissante, avait valeur de modèle. Mais jusqu’à quand? »

En effet, les indicateurs industriels sont au rouge vif. Les industries manufacturières ou non sont en régression. Les exportations reculent tout en perdant des parts de marché qu’il sera difficile de reconquérir. Seuls les services, en raison de la reprise des activités touristiques, font encore illusion. La désindustrialisation du pays se confirme. Elle atteint même des stades avancés en dépit de quelques implantations. Certes significatives, mais qui ne sauraient masquer notre désertification industrielle. Et ce n’est pas verser dans le déclinisme que de s’alarmer de la chute inexorable de l’activité industrielle. Sous la déferlante de la concurrence déloyale des importations, de la propagation de l’économie informelle et de l’explosion des charges.

Un point de croissance, en 2019, alors qu’on escomptait 3,1%. Et ce: sans s’être exposé à un choc extérieur assez violent; sans secousse du cours du baril resté relativement sage; et sans subir une flambée des prix des matières premières. Le poids de la dette n’explique pas tout. Il y a bien des défaillances dans le mode de gouvernance politique qui en porte la responsabilité. La zone Euro, notre principal partenaire économique et commercial, était en croissance. Et pas de turbulences commerciales ou monétaires dans le monde qui puissent freiner nos exportations et nous contraindre à réduire la voilure de notre appareil productif.

2020 : on peut craindre le pire

Par ailleurs, à ce rythme, on peut craindre le pire pour 2020 à cause du ralentissement de l’activité mondiale qu’on annonce de partout. Et ce n’est pas la persistance du Coronavirus qui paralyse l’économie chinoise- 18% de l’économie mondiale- qui va nous réconforter.

En outre, le service de la dette qui croît de manière quasi exponentielle va davantage plomber la croissance et compromettre toute forme de reprise. 2020 sera également lourdement impactée par les hausses successives du TMM dont les effets se feront sentir sur les investissements déjà en perte de vitesse pour des raisons sociales, fiscales et politiques. La BCT veut guérir le pays de l’inflation. C’est son rôle, mais pas que cela; même si la lutte contre le chômage et la pauvreté n’est pas inscrite dans le texte. Il est peu probable qu’elle parvienne à terrasser l’hydre de l’inflation aux origines multiples et variées en se servant du seul instrument du TMM. Le choc est dévastateur. A quoi bon vouloir éradiquer la maladie sans être sûr de ne pas tuer le malade?

De plus, les effets qui impactèrent le gouvernement Chahed ne prendront pas fin avec son départ. Si tant est que le gouvernement se prépare à partir au regard de l’imbroglio qui trouble la désignation du prochain gouvernement. Le pays n’est pas au bout de ses peines. Il va devoir payer un lourd tribut à l’immobilisme, à l’inaction, à l’absence de politiques publique et sectorielle dignes de ce nom. Quatre années d’errements politiques ou presque. Alors qu’il pouvait faire mieux et plus dans un environnement relativement apaisé.

Puisque le pays était enfin délivré, débarrassé de ses spasmes et de ses turbulences révolutionnaires, il retrouve même un haut niveau de sécurité– à mettre au crédit du gouvernement. Autant de raisons pour servir de cadre à un redressement de l’économie, qui hélas ne s’est pas produit.

Au lieu de quoi, le pays s’enfonce dans la spirale infernale de la dette, des déficits et d’une dégradation morale. On vit s’accélérer la fuite de compétences, jeunes et moins jeunes, lassées des turpitudes des politiques. Et n’ayant plus rien à attendre ni espérer des promesses sans lendemain.

Et que dire de ces jeunes diplômés qui n’ont pour seul horizon que le chômage? Le phénomène n’est pas nouveau, mais s’installe sur la durée et prend une dimension tragique.

Ainsi, le sentiment qui domine depuis est que la classe politique donne à penser qu’elle n’est motivée que par le souci de se servir plutôt que de servir. Au risque d’appauvrir le pays, de le mettre à genoux, alors qu’il n’a jamais plié l’échine. Et c’est précisément ce pays, aujourd’hui exsangue, qui n’en finit pas de s’enfoncer. Dans une crise globale politique, économique et sociale que se disputent de nouveau avec hargne et relents guerriers les politiques érigés en véritable caste: le partage du butin ou ce qu’il en reste tourne à l’affrontement.

Qu’importe si pendant ce temps-là, le pays donne des signes d’essoufflement, de fatigue, de désenchantement voire de maladie chronique. Il ne réagit même plus au dépérissement avancé de ses établissements scolaires et médicaux. Les écoles tombent en décrépitude. Et ne sont plus ce qu’elles étaient à quelques encablures des grandes villes. Quant aux enseignants déboussolés, ils sont en quête d’identité. Les hôpitaux publics ne sont pas mieux lotis. Certains et non des moindres sont même menacés de fermeture faute d’entretien, de matériel et de médicaments… Le transport public, symbole de progrès et de solidarité, souffre de troubles incurables. Sa mobilité est si réduite qu’il devient marginal.

Et c’est ce pays, malade de l’incompétence, de l’incurie des politiques qu’ils n’arrêtent pas de désavouer, que ces mêmes politiques se disputent jusqu’au déchirement. Ils s’écharpent à vouloir diriger un pays livré à: l’influence et aux convoitises étrangères; à la rapacité des barons de la contrebande, de l’économie souterraine, des circuits détournés; et à la nébuleuse des spéculateurs patentés en tout genre aux ramifications politiques inavouées.

« Le pays s’enfonce dans la spirale infernale de la dette, des déficits et d’une dégradation morale »

Et c’est dans ce pays, qui cumule les frustrations et les attentes, que M. Elyes Fakhfakh, jugé le plus apte par le Président de la République, s’est vu confier la mission de former le prochain gouvernement; après l’essai infructueux de Habib Jemli.

Pourtant, le choix du Président pour surprenant qu’il soit n’a soulevé aucune désapprobation. La voie était donc libre. Sauf que M. Fakhfakh a préféré les chemins tortueux qui ne mènent nulle part, au mépris de toute forme de rationalité.

Ainsi, il prit un mauvais départ en s’aliénant la seconde formation politique du pays qui n’a pas vocation à s’inscrire dans une logique d’opposition. Rien ne l’y obligeait si ce ne n’est l’affirmation d’un choix politique suranné. Le geste de trop, le choix que le candidat à l’élection présidentielle lourdement sanctionné par le scrutin électoral n’aurait jamais dû faire.

Car, on attendait de lui qu’il rassemble, qu’il mobilise et qu’il fédère autour d’un projet de société et d’un vaste dessein national. Non qu’il clive, qu’il divise un pays largement fragmenté au risque de ressusciter haine et ressentiment et de réveiller les démons du passé. Il a du coup ligué contre lui les principales formations politiques censées lui assurer une confortable majorité. Elles ont fini par lui porter l’estocade finale. Ennahdha en tête dont on mesure les capacités manœuvrières. Le message vaut pour tout le monde. Et pas que pour Elyes Fakhfakh et les partis qui le soutiennent.

En point de mire, le Président Kaïs Saïed, mentor du Chef de gouvernement désigné. La montée en puissance de la bataille larvée, par procuration, qui n’ose pas dire son nom entre Rached Ghannouchi et Kaïs Saïed ne présage rien de bon. Le piège s’est refermé sur Elyes Fakhfakh avec le retrait d’Ennahdha, à 60 minutes de l’annonce du gouvernement. Exit l’investiture?

A cet égard, Ennahdha qu’on croyait abattu par l’échec de Habib Jemli, qui fut aussi d’une certaine manière le sien, reprend ainsi la main. Rached Ghannouchi, hier encore contesté dans sa propre formation, se positionne de nouveau au centre de l’échiquier politique national. Rien ne se fera sans lui, sans que l’on sache vraiment ce que l’on peut faire avec lui; au risque d’avoir beaucoup plus à perdre qu’à gagner. Victoire à la Pyrrhus? Kaïs Saied s’est à son tour jeté dans l’arène en menaçant, comme la Constitution l’y autorise, de dissoudre l’ARP si le gouvernement Elyes Fakhfakh venait à être recalé. Il s’impose comme le maître du jeu.

Reste qu’au point où nous en sommes, il y a peu de chances que le gouvernement Fakhfakh puisse voir le jour. Et ce, si persiste l’impéritie de celui qui a la charge de le former. Pourtant, sa nomination avait suscité un réel espoir avant qu’il ne se positionne au service d’un projet politique qu’on n’attendait pas de lui. Il lui reste très peu de temps pour changer de fusil d’épaule. S’il y parvient tout deviendra possible.

Car, la vérité est que le pays a besoin d’apaisement. Il est en droit de réclamer un gouvernement qui rassemble plus qu’il n’exclut ou divise.

Le prochain chef de l’exécutif doit s’entourer de la plus large adhésion possible. Car il n’aura dans l’immédiat rien d’autre à nous proposer sinon la sueur et les larmes et un immense effort partagé. Trop de sacrifices en perspective pour résorber la fracture sociale et ressouder les solidarités qui se disloquent entre régions, générations et catégories socioprofessionnelles.

Mieux vaut un gouvernement à large spectre politique, où devrait prévaloir la sincérité, la volonté de sortir le pays de l’ornière et un sens profond de l’intérêt général. Comment inverser autrement la courbe de productivité aujourd’hui au plus bas? Celle du chômage qui s’enracine? Du déséquilibre du commerce extérieur qui bat chaque mois son triste record? Comment dissiper au plus vite l’amoncellement de ces nuages qui menacent d’explosion sociale?

La Tunisie n’est pas une île isolée du monde. Ce qui se passe au Chili, au Liban et en Irak nous interpelle. Si les politiques n’y apportent pas les nécessaires solutions, le pays peut s’embraser à son tour. L’urgence frappe à nos portes. Paradoxalement et contre toute attente, l’Etat providence est mort avec la révolution. Les ponctions fiscales n’ont jamais paru aussi peu légitimes. Sur chaque dinar prélevé chez les contribuables, près de 700 millimes servent à financer les salaires de la fonction publique pour des prestations de piètre qualité quand elles existent. Trop de prélèvements au point de compromettre l’investissement, la consommation et par ricochet les exportations.

« A Elyes Fakhfakh de décider s’il veut imprimer et entrer dans l’Histoire ou choisir d’en sortir par la petite porte avant même d’y être entré ».

Les trois moteurs de la croissance sont en panne quand ils ne sont pas à l’arrêt. Elyes Fakhfakh doit impérativement se raviser pour susciter, pendant qu’il est encore temps, un élan, un sursaut national. Et ce, en se présentant en tant que chef de gouvernement de tous les Tunisiens. Bien plus encore de celles et de ceux qui ne se reconnaissaient pas en lui. Il lui reste encore quelques heures pour décider de son propre sort et peut-être aussi de celui du pays. A lui de décider s’il veut imprimer et entrer dans l’Histoire ou choisir d’en sortir par la petite porte, avant même d’y être entré.

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