Gouvernement, mais lequel ?

gouvernement tunisien

Le rideau est tombé sur les élections législatives et présidentielles. Sans surprise, dirions-nous. Ennahdha arrive en tête des législatives. Il recule tout en s’arrogeant le statut de première formation politique. Le favori des présidentielles, Kaïs Saied, a été plébiscité à près de 73%. Le 7ème président de la République et le 5ème post-révolution est investi d’une légitimité rarement atteinte en démocratie.

Les résultats étaient inscrits dans les sempiternels sondages d’opinion qui, on ne le dira jamais assez, ont gagné en précision et en crédibilité. A cela s’ajoutent les péripéties entachées d’irrégularités et de dysfonctionnements, liées à l’arrestation de manière pour le moins peu républicaine du candidat à l’élection présidentielle et président du parti Qalb Tounes.

Cette juxtaposition du temps de la justice et du temps électoral n’est pas innocente, on ne peut ne pas y voir la manifestation d’une main politique pas si invisible que cela. L’arrestation du candidat alors qu’il surfait sur la crête des sondages a soulevé toute une vague de protestations ici et ailleurs dans le monde. Elle n’était pas du genre à redorer l’image du pays déjà fortement écornée et abîmée. Sauf qu’elle n’y était pas pour rien dans le succès sans panache et sans honneur aux Législatives de son principal concurrent Ennahdha.

Quant à Kaïs Saied, arrivé en tête du premier tour de la présidentielle, il n’avait pas besoin, il ne l’a pas recherché, de ce scandale d’Etat pour se qualifier à la finale. Il fut tout aussi victime – même s’il en sort victorieux – d’une machination qui n’honore pas la République. Elle sera lourde de conséquences tout au long des cinq années à venir.

Réelle peur et des tourments

L’automne 2019 soulève d’interminables interrogations. On y ressent certes de l’espoir mais aussi une réelle peur et des tourments. On craint même qu’il ne soit l’automne de la démocratie au vu de la résurgence des clivages identitaires et des fractures politiques et idéologiques. Climat délétère, atmosphère politique chargée de toutes les tensions et pour finir un profond malaise national.

Le droit est bafoué, la justice éclaboussée, les politiques pointés du doigt, accablés et rendus responsables de tous les maux du pays…Pratiques- et bien d’autres encore – peu dignes de cette prétendue 2ème République dont on ne finit pas d’en piétiner les valeurs.

La nouvelle Assemblée des représentants du peuple (ARP) se présente sous de fâcheux et tristes auspices. Difficile d’y voir, au regard de sa composition -liée hélas au mode de scrutin, conçu d’ailleurs à cet effet – l’incarnation de la démocratie. Elle ne sera pas de celle qui figurera au Panthéon de l’histoire nationale. Elle en paye déjà le prix à travers une fragmentation idéologique et une dégénérescence morale qui la condamneront à la cacophonie, à l’immobilisme et à la paralysie.

Inutile de ressasser à l’infini les graves dérives qui ont assombri la fête électorale. Mieux vaut se préparer aux lendemains annonciateurs de gros orages. Il faut au plus vite tourner cette triste page d’une démocratie dévoyée, abîmée, mutilée avant même qu’on ait pu mesurer ses premiers effets. Laissons derrière nous le temps des regrets, des occasions perdues, pour mieux aborder au plus vite celui de l’action. Il y a là moins un sentiment de résignation qu’un fort souci pour sauver le soldat Tunisie. La réalité étant ce qu’elle est, on ne peut lui tordre le cou. Il faut oser l’affronter telle qu’elle est. Avec courage et lucidité.

L’histoire se répète

La vérité est que les Tunisiens ont voté, certes moins nombreux qu’ils devaient l’être. Celles et ceux qui se sont abstenus arrivent largement en tête : près de 60% pour les Législatives et heureusement moins nombreux pour la présidentielle. En boudant les bureaux de vote, ils ont voté à leur manière. Les uns avec leurs pieds, en prenant le chemin de l’exil. Les autres pour signifier qu’ils n’attendent et n’espèrent rien de ces élections.

Terrible désaveu des politiques qui sont descendus très bas dans l’échelle d’estime et de valeur d’une grande majorité de la population. Non sans raison. Leur échec est si profond qu’on a peine à en énumérer tous les dégâts, toute l’indignation humaine, les frustrations sociales et politiques qu’ils ont alimentés. Leur déconfiture nous a même valu une prolifération de candidatures comme nulle autre pareille : 26 prétendants retenus à la présidentielle et près de 15000 candidats aux législatives – comme pour mieux souligner le contraste : pléthore de candidats, électeurs peu nombreux. Avec au final, comme on pourrait le craindre, une problématique sinon impossible majorité politique. La mosaïque parlementaire est si éclatée qu’elle manque de cohérence, d’harmonie et de voies de convergence.

Le paysage politique est plus divisé et plus conflictuel qu’il était en 2011 quand à la faveur de la vague « post-révolution » Ennahdha, arrivé en tête des élections, a vite fait de rallier à sa cause Ettakatol et le CPR pour diriger un gouvernement adossé à une confortable majorité.

L’histoire se répète aujourd’hui mais en bégayant. D’une élection à une autre – celles de 2011, 2014 et 2019 – Ennahdha perd à chaque consultation près du tiers de ses électeurs et du quart de ses sièges : 89 députés en 2011, 69 en 2014 et 52 en 2019.

L’usure du pouvoir qu’il a toujours exercé, l’effet bilan décevant sinon désastreux ne l’ont pas épargné. Quand l’économie plonge dans les ténèbres et le tissu social se désagrège, la politique perd ses repères et sombre à son tour…

La balle est dans le camp d’Ennahdha

Avec 52 sièges à la nouvelle ARP, l’arithmétique parlementaire, si l’on en juge par la configuration actuelle, joue en défaveur d’Ennahdha. Il sera bien en peine de former un gouvernement comme la Constitution lui en confère le droit, soutenu par une majorité politique sans être l’otage de groupuscules, partis ou indépendants, aux exigences sans rapport avec leur poids et leur influence politiques.

Plus grave encore : certaines alliances peu recommandables, avec des formations ou individus qui n’auraient accédé au Parlement qu’au prix de violations constitutionnelles seront quasiment suicidaires. Victoire à la Pyrrhus ? Cela pourrait bien l’être. Le piège est bien réel, comme si l’on jouait au cours de cette partition électorale à celui qui gagne perd.

Une chose est sûre : la balle est dans le camp d’Ennahdha. Arrivé en tête du scrutin législatif, il lui appartient – de par la Constitution – de former le prochain gouvernement. Il doit prendre ses responsabilités d’assumer ses choix et ceux de ses propres électeurs qui lui jurent encore fidélité mais qui pourraient rejoindre la cohorte des déçus.

Peu d’options en matière de formation de gouvernement s’offrent aux vainqueurs des législatives 2019 si tant est qu’ils parviennent à obtenir une majorité parlementaire pour garantir son investiture. Un gouvernement estampillé Ennahdha qui fait la part belle aux extrémistes et radicaux de tout bord ? C’est loin d’être une simple hypothèse d’école, c’est même un scénario possible. Les dirigeants nahdhaouis ne pourraient pas s’empêcher d’y penser.

Seul bémol, un gouvernement pléthorique de cette nature –en temps de disette et d’austérité – ouvert à tous les vents de la discorde sera vite voué à l’échec à cause de son incohérence et son manque d’efficacité. D’autant qu’il ne dispose d’aucune marge de manœuvre financière.

Épineux problèmes

Il y a même péril en la demeure. L’économie est en récession. Le déficit extérieur explose comme jamais par le passé. La dette et plus encore celle contractée auprès de l’extérieur hypothèque autant le présent que l’avenir, elle n’est plus soutenable. Le dinar est sous pression en attendant de reprendre d’ici peu sa glissade. L’inflation est hors contrôle. Elle plonge chaque jour sous le seuil de pauvreté de nouvelles vagues de victimes. Les régions laissées pour compte. Celles-là mêmes qui ont plébiscité leur bourreau, s’enfoncent davantage dans les abîmes de la misère et du non développement. L’investissement, sans visibilité politique et sans stabilité sociale, coincé de surcroît entre le marteau du loyer de l’argent et l’enclume d’une fiscalité confiscatoire ne réagit plus.

La croissance et les créations d’emplois sont quasiment à l’arrêt. La montée du chômage n’a d’égale que les déficits abyssaux des caisses de sécurité sociale. L’Etat n’est même plus en capacité d’assurer les salaires de ses fonctionnaires pléthoriques et plus encore les indemnités des retraités. Il doit à chaque fin de mois se livrer à des exercices acrobatiques de haute voltige et fort périlleux pour éviter le défaut de paiement et la banqueroute. Mais pourra-t-il se le permettre encore alors que l’exercice atteint ses propres limites ?

Il faut un tout autre gouvernement qu’un fragile et hypothétique attelage aux multiples couleurs idéologiques pour enrayer le déclin de l’économie et du modèle social et remettre le pays dans le sens de la marche. Cette première option ne sera pas la bonne. Elle peut être revue et corrigée à travers un scénario plus soft et moins idéologique.

Ennahdha, pourtant moins sûr et moins dominateur qu’il était ces dernières années, peut oser choisir de former un gouvernement composé de moins d’une quinzaine de ministres aux compétences incontestées, tout en prenant soin de ne laisser planer aucun sentiment de doute et de suspicion quant aux département régaliens.

Pour pouvoir solliciter et obtenir l’aval des principales roues du char de l’Etat que sont les partenaires sociaux: organisations syndicales, patronales et celle des agriculteurs. Ce serait un gouvernement de choc, d’union nationale, formé d’une poigné de ministres prêts pour le combat aux seuls fins d’éviter le naufrage et de mener le pays, par temps de crise et d’austérité, à bon port. L’austérité, puisque c’est de cela qu’il sera question, dont on ne pourra hélas faire l’économie, commence et se traite par le haut.

Rétablir l’autorité de l’Etat

Le prochain gouvernement ne peut s’exonérer de son devoir d’exemplarité. Il doit être capable de prendre à bras-lecorps les épineux problèmes du pays, de rétablir l’autorité de l’Etat, partie en lambeaux, de restaurer la confiance qui fait tant défaut. Et de redresser les comptes de ses entreprises qui plombent les finances publiques, font obstacle aux investissements et menacent d’envoyer par le fond l’économie nationale.

Ennahdha le pourrait-il dans la perspective d’une cohabitation soft fondée sur une alliance des deux têtes de l’exécutif, comme c’est le cas avec l’élection du Président Kaïs Saïed ? S’il n’y parvient, Ennahdha pourra toujours allumer le dernier moteur de la fusée gouvernementale.

L’ultime scénario, celui d’un gouvernement issu de la société civile loin de toute filiation partisane. Un gouvernement de salut national, composé de technocrates qui ne doivent leur désignation qu’à leurs qualités humaines, leur compétence, leur probité morale et leur dévouement pour la chose publique. Seul bémol, Ennahdha saura-t-il garder la nécessaire distance et ne pas interférer d’une manière ou d’une autre ?

Repli tactique ou décision stratégique aux relents chevaleresques à mettre à son crédit ? Qui sait ? Une chose est sûre. Si Ennahdha y consent et se désiste, cela lui éviterait de s’exposer au tourbillon contestataire social pour être monté en première ligne. A croire qu’en matière d’art de l’esquive, Ennahdha n’est pas à son premier coup d’essai.

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