Gaspillage de l’eau: discréditer les faux arguments autour des tarifs dérisoires

eau gaspillage tarifs Tunisie

Lors de mon troisième été en Tunisie, des manifestations éclataient un peu partout dans le pays, à une fréquence inhabituelle. Un constat plutôt inédit, quand on sait que l’activisme a tendance à se replier pendant l’été. La plupart de ces mouvements sociaux avaient pour enjeu de protester contre les pénuries d’eau. Les habitants des gouvernorats de Béja, de Sfax et de Jendouba sortaient dans les rues et bloquaient les principaux axes routiers qui desservent les grandes villes. Ils exigeaient de la SONEDE d’apporter des réponses à la situation.

(Auteurs: Tony Verheijen, représentant résident de la Banque mondiale en Tunisie et Carolina Dominguez Torres, spécialiste principal en eau et assainissement).

Selon la SONEDE, les pénuries d’eau potable résultent de l’insuffisance des ressources hydriques au niveau des réservoirs, d’une part; et des comportements de surconsommation, d’autre part.

Un argument qui semble pour le moins absurde, quand on sait que les précipitation atteignaient un niveau record l’hiver dernier. Et que les réservoirs n’étaient jamais aussi bien alimentés depuis cinq ans. Le ministre de l’Agriculture déclarait lui-même que les réservoirs ont été remplis à plus de 80% de leur capacité.

Ce n’est pas la première fois que les Tunisiens se retrouvent confrontés à de graves pénuries d’eau. Mais c’est la première fois que cela arrive pendant une année à pluviométrie favorable.

La demande d’eau en forte augmentation

Qu’est-ce qui peut expliquer ces pénuries d’eau?                      Primo, la demande d’eau augmente fortement. Ce pic est principalement attribuable aux quantiles les plus riches (les Q4 et Q5 ensemble accaparent 57% de la consommation totale d’eau). Ils font usage de l’eau potable même pour le lavage de véhicules et l’arrosage. Dans mon quartier, ils sont nombreux à laver leurs voitures tous les jours. Gaspillant ainsi d’énormes quantités d’eau, sans trop se poser de questions.

Une meilleure gestion de la demande d’eau des Q4 et Q5 (de l’ordre de 98 et de 135 litres/par personne/par jour, respectivement) peut aider à atténuer la pression. Par exemple par l’augmentation substantielle des tarifs de l’eau pour toute consommation qui va au-delà d’un certain volume (tel est le cas de l’électricité).

Secundo, l’augmentation significative du nombre de touristes exerce, elle aussi, une pression supplémentaire sur les besoins en eau. Les hôtels ne semblent pas trop se soucier de la gestion de l’eau. Et ils ne font pas trop d’efforts pour rationaliser cette utilisation. Les marges de profit sont faibles. Du fait de la forte dépendance au modèle (dépassé) des vacances balnéaires en « all inclusive ».

Dans les quelques hôtels où j’étais cet été, je remarquais qu’aucun effort n’existait pour limiter la consommation d’eau; pas même les messages habituels sur la réutilisation des serviettes.

Des problèmes systémiques à régler

Mais au-delà de ces deux constats, le secteur de l’approvisionnement en eau déplore d’importants problèmes systémiques dont la solution exige la formulation d’une vision politique claire.

Notre souhait, une fois les élections passées et le nouveau gouvernement mis en place, est que les autorités prennent les mesures décisives nécessaires. Et ce, pour remédier à ce que nous considérons comme l’une des plus grandes menaces pour les générations futures : les tarifs déraisonnablement dérisoires de l’eau.

En effet, l’une des ressources les plus rares et précieuses du pays est aujourd’hui vendue à un tarif très bas. Au moment même où les tarifs de l’électricité et autres services d’assainissement ont été révisés à la hausse.

L’eau reste, à ce jour, le seul produit bon marché, ce qui n’encourage pas les citoyens à développer des comportements d’économie (et, pour être honnête, ils ne font preuve d’aucun sens de responsabilité).

Depuis 2003, les tarifs augmentent de façon irrégulière

Par ailleurs, les gros consommateurs paient le même prix que les petits consommateurs.

Depuis 2003, les tarifs augmentent de façon irrégulière et dans des proportions insuffisantes. Les tarifs de l’eau ne s’alignent pas sur l’inflation, encore moins sur les coûts de traitement (y compris le dessalement coûteux) et de distribution, en perpétuelle croissance.

Il est triste de constater qu’en termes relatifs, l’eau coûte aujourd’hui moins cher qu’en 2003. La décision de principe que le gouvernement prenait en octobre 2018 pour augmenter les tarifs de l’eau reste lettre morte.

En outre, les ajustements tarifaires ne sont souvent pas appliqués. Sous prétexte que cela aura un impact disproportionné sur les pauvres.

Une étude[1] menée par la Banque mondiale en 2018 montre que l’impact négatif de l’ajustement des tarifs aux seuils de rentabilité était très négligeable. La même étude fait également ressortir que les 20% des ménages les plus riches consomment quatre fois plus d’eau que les 20% les plus pauvres. Et tirent donc meilleur profit des subventions publiques.

Par conséquent, le maintien des  tarifs de l’eau à des niveaux dérisoires exacerbe les inégalités et spolie le pays de cette ressource non renouvelable. La consommation d’eau étant mesurable, une des solutions à laquelle il conviendrait de réfléchir consiste à appliquer des tarifs différenciés. Et ce, selon que l’on soit petit ou gros consommateur.

La SONEDE est structurellement déficitaire

De ce fait, l’insuffisance des ajustements tarifaires explique la fragilité de la situation financière de la SONEDE. Cela contraint les opérations d’entretien et de maintenance des canalisations et autres infrastructures et exacerbe le gaspillage. La SONEDE est structurellement déficitaire depuis 2008[2]. Son coefficient d’exploitation- c’est-à-dire le rapport de ses recettes d’exploitation à ses charges d’exploitation[3]- est inférieur à 1. Ce qui veut dire que les recettes  de la SONEDE ne suffisent pas pour couvrir ses dépenses. C’est pourquoi la SONEDE n’a pas été en mesure d’engager des investissements de réhabilitation ou en capital, de rembourser ses dettes ou de se constituer des réserves d’amortissement[1].

La situation devrait s’aggraver

De plus, il est attendu que la situation s’aggrave avec le temps. Avec l’accroissement de l’endettement et les contraintes qui pèsent sur l’investissement. Investissement pourtant nécessaire au maintien de la qualité et de la durabilité du service et à la maîtrise des coûts (notamment de l’énergie).

A cet égard, la SONEDE est contrainte par son autonomie administrative et financière limitée. Elle restreint sa capacité à générer des recettes et à maîtriser ses coûts. Et le cadre juridique obsolète en vertu duquel les entreprises publiques opèrent est, en grande partie, explicatif de  ce dysfonctionnement. Ainsi, la SONEDE n’est pas en mesure de prendre des décisions stratégiques concernant ses plans d’investissement, ses processus de planification. Mais aussi le renouvellement préventif et la réhabilitation de ses réseaux, l’optimisation des coûts énergétiques et la gestion de l’impact que peut entraîner le recours de plus en plus croissant au dessalement.

D’ailleurs, la performance opérationnelle et les plans d’investissement de la SONEDE se sont ressentis de ce cercle vicieux. L’insuffisance des revenus a entraîné des coupes importantes dans le budget d’exploitation et de maintenance. Elle a occasionné de grands retards au niveau de la mise en œuvre de nombreux projets d’investissement. Entre 2012 et 2017, le niveau d’eau non génératrice de revenu est passé de 22,3% à 25,9%.

Selon les estimations de la SONEDE, le recouvrement des pertes réelles pourrait permettre d’économiser près de 86 millions de m3 par an. Un chiffre proche de celui du niveau d’efficacité énergétique estimé à 88,9% (sur les réseaux de distribution). La qualité de l’eau est également problématique: la salinité est exceptionnellement élevée dans le sud. Et les coupures d’eau sont particulièrement fréquentes dans cette région du pays. Une situation davantage exacerbée par l’accroissement de la demande et les effets des changements climatiques.

Silence politique autour de la question de l’eau

Ceux qui suivent de près les débats politiques tenus avant la présidentielle et les législatives se sont certainement rendu compte qu’aucun discours ne s’est attelé aux tarifs de l’eau et à l’importance des niveaux de sa consommation.

Pourtant, le faible coût de l’eau pose un défi vital au pays. L’appel que nous lançons aux nouveaux dirigeants du pays est qu’ils assument les responsabilités qui sont les leurs et qu’ils remédient à ce qui est devenu l’anomalie la plus confirmée dans le pays. A savoir, le gaspillage de la ressource la plus précieuse, accessible pour pratiquement rien.

[1] Source: Banque Mondiale, 2018. Water and Sanitation for All in Tunisia: A Realistic Objective. WASH Poverty Diagnostic. [2] MARHP. Rapport National du Secteur de l’Eau. Version provisoire. Année 2017. [3] Selon la définition de l’Association Internationale de l’Eau (AIE). Indicateurs de performance pour les services d’approvisionnement en eau du manuel des meilleures pratiques de l’AIE. Troisième édition (2017). Le coefficient d’exploitation est un indicateur clé qui renseigne sur la santé financière de la SONEDE (ou autre entreprise). Il permet d’évaluer les capacités d’une entreprise à couvrir ses coûts par ses recettes. L’entreprise prospère est celle dont le coefficient d’exploitation (aussi désigné par le ratio de recouvrement des coûts) est supérieur à 1. Dans ce cas et outre le recouvrement des coûts, l’entreprise arrive à dégager des ressources additionnelles qu’elle peut investir dans l’amélioration de son infrastructure ou son extension. Bien qu’il n’y ait pas de règle qui fixe la valeur optimale de ce coefficient, il est généralement admis qu’une entreprise performante est celle qui affiche un coefficient d’exploitation allant d’au moins 1,2 à au moins 1,5. [4] Sauf pour 2015, lorsque la SONEDE bénéficia de subventions de fonctionnement de la part de l’Etat.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here