Ezzeddine Saidane: « La Tunisie, un pays ligoté par les dettes extérieures »

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A quelques semaines de la présidentielle et des élections législatives, la situation économique et financière de la Tunisie ne connaît pas de redressement significatif. Contrairement à ce que certains hommes politiques persistent à déclarer. Dans ce sens, l’économiste Ezzeddine Saidane dresse un diagnostic chiffré de cette situation. Interview.

leconomistemaghrebin.com : que pensez-vous de la situation économique et financière actuelle de la Tunisie ?

Ezzeddine Saidane : de prime abord, je tiens à dire qu’il n’y a pas de redressement de l’économie tunisienne et qu’il n’y a pas non plus de redressement des finances tunisiennes.

Et je tiens à livrer ici quelques remarques préliminaires. La première, c’est qu’il y a quatre chiffres essentiels. Il s’agit des exportations, des revenus du tourisme, des transferts des TRE ainsi que des IDE. Soit tout ce qui concerne les relations de la Tunisie avec l’extérieur dans le sens des recettes en devises.

Quiconque vous donne ces chiffres-là ou leur évolution en dinar tunisien seulement, soyez sûr qu’il cherche intentionnellement à vous induire en erreur. Parce qu’on pourrait donner ces chiffres en dinar si la monnaie nationale était stable, ce qui est loin d’être le cas. De ce fait, les vrais chiffres doivent être donnés en devises et leur évolution doit être exprimée également sur la base des chiffres en devises.

Autre remarque importante : si quelqu’un vous cite quelques indicateurs et occulte le reste, soyez sûr également qu’il cherche intentionnellement à vous induire en erreur.

… Alors quels sont les indicateurs qui permettent de donner une vraie description de la situation économique et financière ?

Je voudrais commencer par un chiffre qui, pour moi, résume tout, celui de la dette extérieure (à ne pas confondre avec la dette publique). La dette extérieure de la Tunisie s’est aggravée de plus de 70% depuis la fin de l’année 2016. Elle s’élevait à 62 milliards de dinars à fin 2016 (chiffre arrondi). Elle est passée à 105 milliards de dinars à fin 2018 (chiffre arrondi). Elle représente désormais près de 100 % du PIB (oui près de 100% du PIB). Ce qui est bien évidemment dangereux, très dangereux même.

De ce fait, la Tunisie est aujourd’hui ligotée par une masse énorme de dettes extérieures. Et quand on parle de dette extérieure de ce niveau-là, on parle automatiquement d’endettement excessif. Cet endettement a des conséquences qui peuvent être extrêmement graves sur l’économie. Mais aussi sur la souveraineté même du pays et l’indépendance de sa décision.

Tout cela est le résultat d’une gestion et des choix qui ont été faits et qui ne sont pas bons pour l’économie tunisienne. Il s’agit plutôt de choix et de politiques qui dénotent une mauvaise gestion des affaires publiques et un populisme flagrant qui prouvent justement que la préoccupation de certains dirigeants est leur avenir politique plutôt que l’intérêt de la Tunisie.

Un autre indicateur extrêmement important, la croissance économique. La croissance a été très atone en 2017 et en 2018. Et les choses se sont aggravées en 2019.

Le chiffre de la croissance économique annoncé officiellement par l’INS à la fin du premier semestre de cette année est de 1,1%. Ce chiffre est juste, mais il est exprimé en glissement annuel, c’est à dire sur 12 mois : du 1er juillet 2018 au 30 juin 2019. Par contre la croissance effective réalisée au premier trimestre 2019 (par rapport à la fin de l’année 2018) a été de 0,1%. Le taux de croissance réalisé au deuxième trimestre 2019 (par rapport à la fin du premier trimestre et toujours selon l’INS) a été de 0,5%. Des chiffres qui n’ont été cités par aucun homme politique.

Où est donc le redressement économique si la croissance économique réalisée est aussi faible que cela ? Si l’on sait que la dette extérieure citée ci-dessus nous coûte annuellement, en intérêts seulement (et donc sans parler du principal de la dette), l’équivalent de 3% de croissance.

D’où viennent les problèmes de la Tunisie ?

Les problèmes de la Tunisie résultent d’une mauvaise gestion des affaires, d’une mauvaise politique et de mauvais choix. Mais deux facteurs sont également importants. Le premier concerne l’écart immense entre le rythme d’augmentation des dépenses publiques, qui ont progressé en moyenne de 10,5% par an depuis 2011, de 17,2% en 2017, de 14% en 2018 et de 18,4% au premier semestre de 2019, et la croissance économique réalisée.

Cet écart est à l’origine d’une augmentation déraisonnable de la dette publique. Il faut noter en outre que la Tunisie s’endette pour financer les dépenses courantes et non pas l’investissement créateur de richesses et d’emplois. Cet écart important a généré un problème grave de dette publique, et de dette extérieure.

Le deuxième facteur concerne la balance commerciale. Depuis 2011, la Tunisie vit bien au-dessus de ses moyens. Elle a réalisé un déficit commercial de 19,2 milliards de dinars en 2018. Un niveau jamais atteint dans l’histoire du pays, ni en chiffres absolus, ni en pourcentage du PIB. Et pendant le premier semestre de 2019, ce déficit commercial s’est aggravé de 20% encore. Où est donc le redressement de l’économie tunisienne ?

Le tourisme et les réserves de change

Pour le secteur du tourisme, il est vrai que le nombre de touristes est en train d’augmenter et que la situation sécuritaire du pays s’est améliorée. Mais il est vrai aussi que nos choix dans ce domaine méritent d’être revus.

Pour preuve : les recettes touristiques avaient atteint quatre milliards de dinars en 2018. Le ministre du Tourisme nous a annoncé, il y a quelques jours, que ces recettes vont atteindre quatre milliards de dinars cette année, aussi. Mais, en divisant ces recettes par le nombre de touristes prévus, soit neuf millions, le touriste moyen ne rapporterait à la Tunisie que 135 Euros, billet d’avion compris. Et ce, contre 600 Euros pour le Maroc et 950 Euros pour le Kenya. Où est donc le redressement ?

Quant aux réserves de change : elles avaient atteint, il y a peu de temps, 68 jours d’importations uniquement. Un niveau inquiétant. Aujourd’hui, nous en sommes à 98 jours. Est-ce que nous sommes plus riches pour autant ? Est-ce que notre situation s’est améliorée ?

Tout en liant cela avec la dette, si vous vous endettez de façon excessive pour augmenter le niveau des réserves de change, votre situation n’est pas meilleure mais elle est même plus grave. Parce que vous avez engagé les générations futures sur une dette extérieure excessive.

Dans ce sens, il faut préciser que la plupart des crédits contractés depuis quelques années ne sont pas remboursables en une seule échéance, en principal, en fin de course. C’est ce qu’on appelle en anglais « bullet payment». Cela veut dire, sur le plan de la responsabilité politique, que le gouvernement qui emprunte et qui dépense n’est pas celui qui rembourse. Il faut que le peuple tunisien le sache. Où est, encore une fois, le redressement ?

Une question qui préoccupe aujourd’hui les Tunisiens : le Dinar se redresse, qu’est-ce que cela veut bien dire ?

C’est vrai, aujourd’hui la valeur du dinar tunisien augmente et les devises sont de moins en moins chères. Logiquement, ceci devrait être le reflet d’une situation qui s’améliore. Et là je dois vous dire que les facteurs qui ont été à l’origine de cette baisse très importante du dinar sont toujours là. Bien plus, les ratios se sont aggravés entre-temps. Comment donc expliquer ce redressement du dinar ?

Explication objective : nous nous sommes endettés lourdement et nous avons vendu une banque et une compagnie d’assurance à des investisseurs étrangers. Et les recettes en devises ont été utilisées pour augmenter le niveau des réserves de change. Mais aussi pour vendre de façon massive les devises sur le marché de change en faisant baisser intentionnellement et artificiellement les cours de devises. Ce qui s’est traduit par un certain redressement du dinar tunisien.

Explication politique : 2019 est une année politique. Certains ont besoin de montrer que la situation s’améliore en ne citant que ce redressement du dinar. De ce fait en Tunisie aujourd’hui la situation du Dinar ne reflète plus la situation économique et financière.

Mais le fait de présenter les données et les chiffres, qui sont vérifiables à tout instant sur les sites de l’INS, la BCT et du Ministère des Finances, d’une manière erronée pose un grave problème de sincérité de l’homme politique et de son capital confiance vis-à-vis des électeurs.

Votre mot de la fin

La Tunisie passe aujourd’hui par des moments très difficiles sur le plan économique et financier. Nous sommes déjà dans une situation d’endettement excessif et le pays est ligoté par la dette extérieure qui doit être remboursée en devises. Des devises qui ne sont pas disponibles aujourd’hui.

D’ailleurs, les dernières sorties de la Tunisie sur le marché financier international le montrent bien en termes de montants levés et de conditions, notamment le taux d’intérêt appliqué. Et là, le marché nous donne la situation objective et exacte.

Notre expérience de transition démocratique a besoin d’être protégée. Et elle ne peut être protégée que par une situation économique florissante, ou au moins acceptable.

Aujourd’hui, ce n’est pas le cas malheureusement. Mais j’espère que ces élections vont se passer convenablement et nous donner de meilleures perspectives sur le plan politique. Et ce, afin que ceux qui vont être aux commandes s’engagent effectivement à sauver l’économie tunisienne.

Ce ne sont pas les déclarations ou les petites mesures par ci et par là qui vont changer la situation. L’économie tunisienne a besoin aujourd’hui d’un plan de sauvetage. Et ce sauvetage reste possible si nous sommes prêts à en payer le prix, qui est de plus en plus cher. Le sauvetage et les réformes demeurent possibles. Mais si on continue de les reporter dans le temps, elles seront beaucoup plus difficiles à mettre en œuvre.

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