Mohammed Ben Salmane à l’épreuve des sociétés civiles arabes

Mohammed Ben Salmane

Depuis l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, les réactions des Etats occidentaux et arabes sont pour le moins limitées. Derrière les déclarations de principe, les actes se font tièdes. Les sanctions sont symboliques, pour l’essentiel. Rien de significatif. Le cynisme de la realpolitik a pris le dessus sur toute considération liée au respect des droits de l’Homme.

Ce constat implacable contraste avec le l’image du régime saoudien auprès des sociétés civiles : en Occident comme dans le monde arabe. En atteste la tournée de Mohammed Ben Salmane (MBS) au Maghreb qui vient de s’achever.

Le prince héritier saoudien s’est en effet permis une tournée du monde arabo-musulman, avant d’avoir rejoint le G20 de Buenos Aires. La tension qui a caractérisée la première visite d’un membre de la famille royale saoudienne en Tunisie depuis les soulèvements de 2011 symbolise les risques que charrient la politique étrangère agressive du royaume wahhabite.

Le contexte mérite d’être rappelé. Il s’agissait de la première visite officielle du prince saoudien depuis l’assassinat politique du journaliste Jamal Khashoggi. Sachant que MBS est considéré comme le principal, voire l’unique, commanditaire de cette exécution du journaliste saoudien, sa tournée au Maghreb vise à redorer son blason et à tenter de sortir de l’apparent isolement diplomatique dans lequel l’assassinat du journaliste a plongé le régime.

Cet épisode macabre rappelle la nature profonde d’un régime antidémocratique. Dans son ultime tribune, publiée par le journal américain le Washington Post du 17 octobre dernier, le journaliste saoudien traite des restrictions sévères à la liberté de la presse dans le monde arabe et ainsi rendu hommage à l’exception tunisienne : « J’ai récemment consulté sur Internet le rapport intitulé Liberté dans le monde publié en 2018 par FREEDOM House. Ceci qui m’a amené à un triste constat. Un seul Etat du Monde arabe figure dans la catégorie Libre. Il s’agit de la Tunisie »…

C’est dans ce contexte tendu pour l’Arabie saoudite que s’inscrit cette visite, dans un pays arabe, qui est le seul qui connait le processus de transition démocratique réel après les soulèvements de 2011. Il y a donc un contraste entre d’un côté l’incarnation d’un pouvoir autoritaire – même teinté d’une certaine modernité -, MBS en Arabie saoudite, et de l’autre, au contraire, le processus de démocratisation porté par une volonté populaire en Tunisie. Cette opposition constitue un impact symbolique assez fort. D’autant plus que, l’Arabie saoudite, durant le soulèvement de 2011 en Tunisie, a soutenu le président Ben Ali, d’abord en critiquant le soulèvement populaire et ensuite en acceptant d’accueillir sur son territoire le président déchu.

Le régime saoudien suit de près l’avènement de la nouvelle République tunisienne. Premièrement, parce qu’il y a précisément cette expérience de démocratisation qui est perçue comme une menace, une source de déstabilisation de l’ordre établi dans les différents régimes autoritaires arabes. Deuxièmement, la Tunisie post-révolutionnaire est marquée par la centralité du mouvement islamo-conservateur Ennahda, lié historiquement aux Frères musulmans et entretenant des liens privilégiés avec le Qatar, tous deux honnis par le régime saoudien.

Du côté tunisien, si le nouveau régime est dans une situation de dépendance financière qui ne lui permet pas de posture critique à l’égard de l’Arabie saoudite, la société civile nourrit une profonde défiance à son égard.  Outre le rejet du l’islam rigoriste wahhabite, c’est la politique étrangère insufflée par MBS qui nourrit la critique populaire : ingérence politique et militaire saoudienne au Yémen, à l’origine d’une catastrophe humanitaire  dans un autre pays arabo-musulman ; proximité affichée avec l’Administration Trump et rapprochement assumée avec Israël, alors que le peuple tunisien entretient un lien intime avec la cause palestinienne, qui interdit une normalisation des relations avec Israël.

Pour autant, l’Arabie saoudite est l’un des rares pays à avoir tenu ses promesses de financements envers la Tunisie lors de la rencontre internationale des investisseurs « Tunisia 2020 », en novembre 2016. La réponse s’inscrit précisément dans le cadre général du soft power de la politique étrangère saoudienne, basée sur sa puissance financière. Celle-ci s’est traduite par une volonté de peser économiquement et financièrement sur le nouveau régime tunisien, tout en sachant pertinemment que la Tunisie, précisément, se caractérise actuellement par sa faiblesse économique, financière et budgétaire. En effet, la démocratisation des structures et institutions tunisiennes a encore du mal à s’accompagner d’une automatisation. Ainsi, il persiste une dépendance structurelle visible à travers une série de prêts contractés auprès de puissances étrangères et d’organisations internationales comme le FMI. Cette situation/dépendance financière positionne le pays dans une situation d’affaiblissement politique en termes de souveraineté.

L’Arabie saoudite joue de ce point faible pour peser sur la Tunisie, sachant, par ailleurs, que sa relation était privilégiée avec le régime précédant les soulèvements de 2011, celui de Ben Ali. Depuis ces mouvements insurrectionnels, le Qatar est devenu le premier investisseur et le premier partenaire économique dans le pays. En outre, la Turquie, elle aussi puissance concurrente de l’Arabie saoudite, s’affirme sur le territoire tunisien. Par conséquent, deux concurrents stratégiques directs justifient la volonté saoudienne de ne pas prendre ses distances avec la Tunisie, quand bien même une rupture est née de la démocratisation…

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