Abdelkader Boudriga : Il faut passer à une économie de création de valeur …

taux d’intérêt L'Economiste MaghrebinAbdelkader Boudriga

Abdelkader Boudriga aborde dans l’interview qu’il nous accorde de manière docte et très professorale, avec la rigueur qu’on lui connaît, l’état des lieux de l’économie tunisienne, la difficile équation inflation-déficit des comptes publics -taux d’intérêt-croissance… Fallait-il augmenter le taux d’intérêt directeur de la BCT, faudrait-il suivre les recommandations du FMI qui nous a paradoxalement placé dans une situation « d’appui abusif » ? Autant de questions que de réponses. Interview.

Quel diagnostic de l’état de santé de l’économie tunisienne ?

Depuis quelque temps, plusieurs indicateurs sont dans le rouge. Il s’agit tout d’abord du taux d’inflation qui a atteint des niveaux historiques, soit à 7,7%, niveau qui se maintient depuis le mois d’avril 2018. Sachant que les effets de la politique monétaire (relèvement du taux directeur de la BCT) ne peuvent avoir d’impact sur l’inflation qu’après quatre à cinq trimestres.

Le taux de chômage reste aussi à un niveau élevé (15,4%), malgré une légère amélioration, comparé au premier trimestre 2018. Quant au déficit public, il reste inquiétant, notamment avec la faiblesse des recettes fiscales enregistrées au cours des cinq premiers mois de l’année 2018. Je pense qu’il sera difficile de respecter le niveau convenu dans la LF 2018, fixé à 4,9%.

Les déséquilibres des finances publiques pourraient conduire à l’aggravation de l’endettement public eu égard à l’évolution des prix des produits de base et du coût de l’énergie induit par l’évolution des prix mondiaux et la dépréciation programmée du dinar tunisien (suggérée également par le FM). Ceci est d’autant plus grave que le financement de l’Etat se fera essentiellement par des dettes extérieures en raison de la faiblesse de l’épargne nationale qui n’a jamais atteint des niveaux aussi bas (10%).

La faiblesse de l’épargne nationale, d’un côté, et l’accroissement des besoins de financement de l’Etat ont conduit inévitablement à l’augmentation du volume des liquidités injectées par la BCT qui ont dépassé les 14 milliards de dinars fin mai 2018, et ce, malgré toutes les mesures prises visant à rationaliser et limiter le niveau de refinancement posant des problèmes de liquidité et une pression sur le taux du marché monétaire (TMM) qui a atteint les limites supérieures du taux directeur de la BCT.

Enfin, le niveau des réserves en devises connaît depuis plusieurs mois un trend baissier pour atteindre 74 jours d’importation fin mai 2018. Ce niveau bas reste inquiétant, mais n’est pas très alarmant en soi à mon sens. D’abord, nous avons connu durant les années 2000 des niveaux plus bas sans que cela n’entraîne des difficultés majeures. Secundo, les réserves en devises seront renflouées durant les prochains mois, sous l’effet conjugué des déblocages de fonds de la part du FMI et de la BM (+700 Md USD) et les bonnes perspectives de la saison touristique.

En même temps, il est important de rappeler que nous avons atteint ce niveau faible des réserves en devises à cause aussi des anticipations spéculatives sur la dépréciation du dinar. En effet, dans de telles conditions les opérateurs économiques procèdent à une gestion réelle de leurs risques de change, en avançant les décaissements et en retardant le rapatriement des recettes. A cela s’ajoutent des stratégies de placement en devises qui contribuent à l’accumulation d’actifs en monnaie étrangère (sorte de dollarisation de l’économie), notamment en dehors des circuits bancaires. C’est donc ces comportements qui contribuent à exercer une pression et sur les réserves en devises et sur le niveau du taux de change du dinar contre le dollar et l’euro.

La dépréciation du dinar contre les principales devises est justifiée par la persistance des déséquilibres macroéconomiques (inflation, balance commerciale, réserves en devises…). Le FMI suggère une correction du taux de change nominal de l’ordre de 15% pour redresser la compétitivité, promouvoir les exportations, et améliorer l’attractivité. Je pense qu’une telle correction n’est pas appropriée actuellement et ne devrait pas être envisagée comme viable.

Tout d’abord, il n’est pas certain qu’une amélioration du taux de change réel puisse avoir un impact très positif sur les exportations ou sur l’attractivité (aucune étude sérieuse dans le contexte tunisien n’a permis d’établir de manière claire ce lien). D’autre part, une correction aussi sévère du dinar contribuerait davantage à l’envolée des prix et à alimenter les revendications d’augmentations salariales et va déboucher sur de nouveaux rounds de pressions inflationnistes qui vont appeler à leur tour de nouvelles demandes de dépréciations.

En plus, une correction sévère accentuera les écarts entre le niveau de vie en Tunisie et à l’étranger, ce qui va encourager de plus en plus les talents et les jeunes à quitter le pays. On se retrouvera d’ici quelques années avec un pays vidé de ses compétences, où il ne fait pas bon vivre, sauf pour les expatriés et les bailleurs de fonds internationaux. Au pire, le pays connaîtra des périodes d’instabilité et de turbulences. Une situation dont on connaît le début mais pas la sortie.

Cela n’empêche qu’il y a des signes de reprise, notamment avec un taux de croissance qui a affiché, au premier trimestre 2018, une nette amélioration et pourrait atteindre 3%, grâce à une saison agricole assez bonne et une performante saison touristique.

De même, on a enregistré une amélioration des exportations. A mon sens, cette amélioration est le résultat de celle des perspectives de la croissance mondiale, plutôt que de la dépréciation du dinar. L’amélioration des exportations a conduit également à une amélioration de la balance commerciale, avec un déficit courant qui s’est établi à 4,6% du PIB pour les cinq premiers mois de 2018, contre 5,4% durant la même période en 2017.

Globalement, il y a donc des indicateurs dans le rouge, mais également des signes de relance. Ce qui reste plus inquiétant, c’est le problème d’efficacité des politiques publiques. C’est au gouvernement de les mettre en place, notamment au niveau du contrôle de l’inflation qui, on le sait, n’est pas seulement d’origine monétaire, ce sont aussi les circuits de distribution, le secteur informel et la contrebande qui sont en cause.

Pour ce faire, on a besoin d’un vrai mixage de politiques monétaire et budgétaire, ainsi que des actions gouvernementales pour gérer la situation. Mais l’attentisme politique et les tractations qui l’accompagnent, avec l’approche de l’été et les pressions du FMI pourraient nous faire perdre encore du temps pour ce qui est de la relance effective.

L’appui du FMI à la Tunisie est-il déterminant ?

Historiquement, il n’y avait pas de raisons de recourir à l’appui du FMI en 2012. Il aurait fallu retarder ce recours un peu plus. Après six ans d’errements, le FMI a sifflé la fin de la récréation et cela risque de mettre fin à cet appui parce qu’on n’a pas honoré nos engagements.

Sachant que le FMI a aussi une part de responsabilité vu que les mécanismes de financement et d’appui qui ont été mis en place en cette période ne convenaient pas, à mon sens, à la Tunisie post-révolution. Le FMI avait proposé une série de réformes qui se justifient amplement d’un point de vue de politique économique, mais dont l’efficacité repose sur la capacité des gouvernements à engager ces réformes et à les faire accepter et appliquer.

Ce qui n’était pas possible dans un contexte d’un pays en transition démocratique, en transformation politique et sociale avec des gouvernements qui ne sont pas stables et efficients. Techniquement, le FMI a toujours su que les réformes douloureuses sont inapplicables sur le court terme et vu l’écosystème politique qui prévaut en Tunisie depuis 2012, aucun gouvernement sans stabilité effective n’était en capacité de le faire.

On était dans une sorte « d’appui abusif » de la part du Fonds. En voulant nous aider, l’appui du fonds nous a placés dans une situation de confort qui a eu pour effet de retarder les réformes au lieu de les accélérer, de ne pas bien négocier avec les partenaires sociaux, de faire des recrutements pléthoriques, de se permettre le privilège de reporter les décisions douloureuses. Ce n’est qu’en sortant de cette situation de facilité et de confort que l’on se décidera à prendre les mesures nécessaires.

Au final, pensez-vous que l’Etat dispose de suffisamment de marge, de moyens pour relancer l’économie tunisienne ?

Pour le moyen terme, il faut passer à une économie de création de valeur et rompre avec l’économie de rente. Ce modèle d’économie de rente n’est plus viable parce qu’il n’est pas créateur de valeur et d’emplois (les emplois de qualité) qui peuvent garantir une vie décente à tous les Tunisiens.

C’est aux décideurs politiques de concevoir des politiques publiques efficaces qui peuvent améliorer la situation de la Tunisie tout en créant de la valeur. Et par conséquent, il sera possible d’augmenter les salaires, d’investir dans les ressources humaines, de répartir les richesses, de créer de l’emploi… Il faut donc mettre en place une vision longtermiste qui favorise la créativité, l’innovation et valorise le savoir-faire, le capital immatériel et la convergence des technologies.

Pour ce faire, il faut savoir que l’avenir de la Tunisie dépend de ses jeunes de 25 à 35 ans que l’on doit encourager et rassurer pour qu’ils s’engagent dans la création de richesse, l’innovation et qu’ils ne quittent pas le pays. Il est temps de réfléchir à une vraie politique de « rétention des compétences » à l’échelle du pays, qui seules peuvent garantir un meilleur avenir pour nous tous.

Il faut trouver des solutions ingénieuses et être créatif pour faire réussir la relance économique, parce qu’aujourd’hui l’écosystème politique ambiant et la gouvernance publique étant déficients, les mécanismes de prise de décision et de contrôle ne peuvent être efficaces, ce qui constitue un sérieux handicap.

Pour le court terme, la priorité consiste à lutter contre l’inflation et éviter à tout prix une nouvelle correction du dinar qui doit demeurer une ligne rouge. Si l’on cède sur le taux de change et que l’on subit une dévaluation de 15%, selon les dernières conditions du FMI, ce sera catastrophique.

Est-ce que la politique qui consiste à augmenter le taux d’intérêt et de faire baisser le dinar est opportune ? Quels en sont les impacts ?

Un taux d’intérêt négatif est mauvais pour l’économie. Sachant que théoriquement, pour une situation d’équilibre, ce taux doit être au minimum proche de zéro. Mais ce n’est pas le taux historique qui compte, c’est plutôt le taux d’inflation anticipé, c’est-à-dire si on pense que d’ici la fin décembre 2018, le taux d’inflation va continuer à augmenter, on doit agir pour éviter des dérapages plus graves. Au fait, certaines analyses constatent, sous l’effet de la bonne saison touristique et l’augmentation du prix de pétrole et des matières premières au niveau mondial, qu’il est très probable que nous subissions des pressions inflationnistes durant les six mois à venir et par conséquent, les prix vont continuer leur trend à la hausse, si rien n’est fait entre-temps.

Contrairement à ces prédictions, je pense personnellement que le taux d’inflation ne va pas augmenter parce que les raisons de l’inflation ne sont pas que monétaires. L’envolée des prix s’explique essentiellement par la baisse du dinar, la prolifération du secteur informel et de la contrebande, la déficience du contrôle des prix et des circuits de distribution et surtout par les dispositions de la loi de finances 2018 avec le relèvement du taux d’inflation et l’augmentation des droits de consommation. Il est donc possible, si on déploie des efforts dans ce sens, d’arriver à stabiliser le taux d’inflation d’ici la fin de l’année.

En même temps, forcément l’augmentation du taux d’intérêt directeur a des répercussions sur le coût de financement des petites et moyennes entreprises (PME), sur l’activité des secteurs les plus sensibles, le financement bancaire dont l’automobile et l’immobilier et sur le pouvoir d’achat des Tunisiens.

Aujourd’hui, ce n’est pas opportun de relever le taux d’intérêt directeur parce que je pense qu’on n’aura pas de pressions inflationnistes. Relever les taux d’intérêt n’aura pas l’effet escompté s’il n’est pas accompagné par d’autres mesures budgétaires, mais surtout par une action sur les origines non monétaires de l’inflation.

Ancrer les anticipations passe essentiellement par le rétablissement de la confiance, le principal canal consiste en le rôle du gouvernement, notamment dans le contrôle des prix et la mise en place de politiques publiques efficaces.

Dans les conditions actuelles du pays, est-ce que, comme prévu, un taux de croissance de 3% est réalisable à fin 2018 ?

La croissance doit être réalisée dans les secteurs créateurs de valeur pouvant créer des emplois, notamment les services, les technologies embarquées, les nouvelles technologies, le nano, l’informatique…

Je pense qu’un taux de croissance de 3% est réalisable, parce qu’il sera porté par deux indicateurs : l’amélioration des exportations et du tourisme portée tous deux par la reprise de la demande mondiale et un retour soutenu à des taux d’inflation favorables. De plus, si le secteur des phosphates continue son amélioration, on pourrait même réaliser plus de 3%.

Le problème est comment faire pour atteindre 5 ou 6% de croissance au moment où on sait que le potentiel de notre économie ne dépasse pas 3 à 3,5% de croissance ? Le reste exige des gains de productivité. Cela peut être faisable si on adopte de nouvelles technologies et la digitalisation, et si on mise sur le capital humain, l’esprit d’innovation et de créativité. Ce qui nécessite un travail de fond pour garder nos talents et les retenir…

Dans ce sens, jusqu’à aujourd’hui rien n’a été fait pour favoriser des gains de productivité substantiels qui permettent de libérer des énergies et de se projeter dans l’avenir. Pis encore, la productivité des facteurs a connu une baisse durant les six dernières années.

En même temps, je ne crois pas que la croissance sera touchée par l’augmentation du taux d’intérêt directeur de la BCT. Parce je ne crois pas que la consommation, en tant que moteur de la croissance, sera affectée bien que l’augmentation de ce taux impacte négativement les particuliers. Ni d’ailleurs les exportations ou encore l’investissement. Seul le secteur de l’immobilier pourrait être affecté sous le double effet du resserrement des conditions du crédit et des dispositions fiscales 2018.

Les augmentations successives du taux directeurs de la BCT (+1,75% en deux mois) et l’élargissement des bandes de variations vont avoir pour conséquence d’augmenter le TMM qui dépassera à ce rythme les 8% sur les prochains mois et par ricochet, cela va renchérir le crédit. Pour un crédit immobilier de 100.000 D remboursable sur 15 ans, l’impact est de 125 D par mois, soit 6,25% de perte de pouvoir d’achat pour un ménage ayant un revenu de 2000D. Ce qui finira par raviver les revendications salariales, réduire le revenu disponible et donc impacter à la fois l’inflation et la croissance

Propos recueillis par

Publié le 04/07/2018 à 14:30

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