Démocratie : l’exception tunisienne

Béji Caied Essebsi Démocratie Tunisie

Etrange Tunisie, capable du meilleur comme du pire. Ici, en politique s’entend, elle est en train d’écrire une nouvelle page d’histoire du monde arabe. Elle signe pour tout dire son entrée triomphale dans l’Histoire. Ailleurs dans la sphère économique là où se construit aussi la puissance des nations, elle décroche et dérive dangereusement, sous la déferlante des vagues de contestations sociales et sociétales. Elle disparaît ou presque des radars des émergents alors même qu’elle postulait, il n’y a pas si longtemps, à ce grade et à ce statut.

De toutes les transitions politiques de ces trente dernières années, la nôtre a été de toute évidence la plus difficile, la plus singulière. L’irruption de forces politiques de puissance 3 au référentiel religieux sculpté dans la pierre n’était pas du genre à s’inscrire dans une démocratie respectueuse des libertés individuelles et publiques pas plus qu’elle ne cherchait à poser les jalons d’un Etat de droit qui incarne le progrès et la modernité.

L’affrontement était réel et à l’issue incertaine. Le pire était à craindre, mais fort heureusement, le pire ne s’est pas produit. Le génie tunisien, sans doute aussi la peur de l’inconnu ont eu raison des velléités hégémoniques religieuses. L’islam politique, curieusement soutenu par l’Occident qui s’en plaint par ailleurs, a fait sa propre mue, son aggiornamento politique, dans les textes tout au moins.

La politique a-t-elle pris le dessus sur le religieux ? On voudrait bien le croire. L’avenir le dira. Même s’il semble acquis au regard des avancées politiques qui sont les nôtres que le référentiel religieux d’Ennahdha, la principale composante politico-religieuse, est soluble dans la démocratie.

L’Histoire le confirmera. Nous avons réussi un véritable exploit. Nous avons su, au milieu d’immenses difficultés, d’énormes défis, inventer un nouveau modèle de démocratie sans qu’il nous soit, en dépit des multiples interférences, imposées de l’extérieur, par de puissances étrangères qui revendiquent ailleurs ouvertement ce droit d’ingérence d’un autre âge.

La nouvelle Constitution malgré certaines zones d’ombre est un modèle du genre. Les élections législatives et présidentielles de 2014 ne le sont pas moins. La campagne pour les municipales qui tire à sa fin n’a pas dérogé à la règle. Ni violences physiques, ni outrances verbales. Elle serait même morne, sans grande mobilisation populaire. Elle suscite plus d’interrogations sur les intentions des uns et des autres qu’elle n’apporte de réelles réponses aux vraies questions que se posent les citoyens-contribuables. Elle semble même éclipser par l’interminable grève des enseignants du secondaire, la crainte d’une année blanche, par la hausse des prix et du coût de la vie, alors même que le mois de Ramadan pointe à l’horizon.

Le spectre d’une nouvelle explosion de l’inflation hante déjà tous les esprits et finit par jeter une ombre sur les municipales dont on ne mesure pas assez les enjeux d’ordre politique, social, sociétal et environnemental…

Le moindre de ces enjeux n’étant pas la gestion municipale et la cohabitation au sein des conseils municipaux. Celles-ci constituent le creuset et l’école même de la démocratie. Une étape cruciale, décisive. C’est dira-t-on le vrai test, l’heure de vérité pour ainsi dire. L’instant où l’on bascule de la macro politique, quelque peu désincarnée, à la micro politique qui place le citoyen au coeur des centres de décision de la gestion de la cité.

L’exercice du pouvoir local posera sans doute, tout au moins au début, d’énormes problèmes et frictions en l’absence de majorité politique franche en raison du mode de scrutin conçu sur la proportionnelle avec les plus forts restes. Les grands partis y seront certes favorisés sans qu’ils puissent disposer pour autant de majorité absolue et d’avoir les coudées franches. Mais c’est précisément cet éclatement politique, cette dispersion et cette disparité qui atténuent les différences politiques. Ils feront tomber les murs, briser les glaces et favoriser des convergences, des consentements à défaut de consensus. Nécessité fera loi. Et celle-ci limite leur pouvoir pourtant étendu. Car à défaut d’accord et passé un certain délai, le conseil municipal est menacé de dissolution, au risque de tomber dans la trappe de l’oubli. Il y aura vraisemblablement des embardées municipales, des ratés, des crispations et des tensions. Il n’empêche.

L’expérience d’une gestion collective marquée du sceau de la démocratie a un coût. On ne peut pas faire l’économie de cohabitations politiques et sociétales qui sont certes difficiles mais qui sont au final solvable dans la gestion du bien commun. L’essentiel est que s’affirme l’attachement de tout un chacun aux préceptes de la démocratie.

Qu’il puisse y avoir quelques craintes, appréhensions et inquiétudes au sujet d’éventuelles dérives cela n’est pas exclu et cela est même somme toute assez légitime, mais au final le balancier reviendra à l’équilibre au centre de l’échiquier politique. L’exception tunisienne n’est pas pure fiction.

La chance de la Tunisie serait qu’on en observe les vertus dans la sphère marchande. On voudrait que le redressement de l’appareil productif et de l’économie retrouve de nouveau grâce aux yeux de nos concitoyens. On sait par quelle alchimie humaine et par quelle mécanique sociale le pays se voit dans l’obligation d’agir en puisant dans ses ultimes ressorts. Le sursaut est ce prix. C’est quand le Tunisien est confronté aux pires des menaces qu’il retrouve toute sa lucidité et sa capacité de se surpasser, c’est dans son ADN. C’est lorsqu’il a réellement peur pour son emploi, son salaire, ses acquis sociaux, si tant est qu’il en reste, et pour l’avenir de ses enfants qu’il prend la mesure de ses propres responsabilités et se jette dans l’arène.

Pour retrouver le salut dans nos fondamentaux de toujours : les valeurs de travail, d’épargne d’abstinence et de sacrifices. Ce sont ces mêmes valeurs qui nous ont permis à travers des millénaires de tenir, de résister aux hordes des occupants, de survivre et d’exister. Faut-il remonter le temps pour prendre conscience que ce pays a comme il l’a toujours eu un avenir. La peur est à cet égard bonne conseillère. Mais qui le lui dira ?

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