Kaïs Saïd : “7 ans ou presque après le 14 Janvier 2011 et tout reste à faire”

Kaïs Saïd

58 ans, universitaire bien né, éduqué, diplômé, au sens de l’écoute innée, il ne croit plus qu’au “self goverment”. Il s’agit de Kaïs Saïd qui ouvre son cœur à nos lecteurs. Détails.

leconomistemaghrebin.com : Comment trouvez-vous la société, l’économie et le paysage politique sept ans après le 14 janvier 2011?

Kaïs Saïd : Il faut pratiquement toute une thèse à cette question présentée au singulier, mais qui mérite d’être présentée au pluriel. Sept ans ou presque après le 14 Janvier 2011, tout reste à refaire. Au niveau social, les mêmes revendications de décembre 2010 et de janvier 2011 sont là. Les mêmes slogans, DIGNITE ET LIBERTE sont aussi actuels qu’avant. Les protestations dans les régions et dans tous les secteurs continuent avec la même ardeur.

Quelle explication à ce phénomène récurrent et continue depuis des années?

Au lendemain du 14 Janvier 2011, le pouvoir en place qui n’a fait que changer de visage, a détourné la revendication de changement de régime, en un ensemble de revendications sectorielles, pour gérer la crise sociale. Les jeunes, qui demandaient à assurer leur dignité par le travail, ont été vite oubliés.

Le pouvoir en place a essayé de répondre à des revendications syndicales ou autres, pour diviser et pour se maintenir. Aux jeunes qui demandaient, à l’occasion du sit-in de La Kasbah 2, un nouveau régime et un nouveau pouvoir, les dirigeants n’ont rien trouvé de mieux à répondre que par des augmentations de salaires ici et là… pour rester maîtres du jeu. Ainsi, la demande de nouveau pouvoir a été vite maîtrisée. A cette demande légitime, on procédait par des augmentations de 20 dinars et 40 dinars.

Mais les mêmes choix persistent

Effectivement, se sont les mêmes choix au niveau social qui persistent et les mêmes revendications qui continuent. Le pouvoir, aujourd’hui, n’a qu’à s’en prendre à lui même. C’est lui qui a utilisé le détour des augmentations pour détourner le mouvement révolutionnaire.

Par ailleurs, les mêmes choix socio-économiques dictés, principalement par les bailleurs de fonds étrangers depuis le 15 août 1986, date de l’adoption du Plan d’Ajustement Structurel (PAS), sont maintenus.

Que dites-vous de la dégringolade du dinar tunisien devant l’euro et le dollar américain? 

Peut-être qu’il n’y aura plus de dinar tunisien. En septembre de la même année 1986, le dinar avait été dévalué de 13%. Les dévaluations qui se sont succédé depuis 2013 jusqu’à 2017 ne sont que les résultats de cette politique dictée par les Institutions de Bretton Woods. Le régime tunisien veut se montrer toujours comme le bon élève de la classe aux yeux de ces bailleurs de fonds, qui lui décernent chaque année une note suivie de l’appréciation: “Bon élève, mais peut mieux faire.” Mais l’élève marche à l’encontre de l’Histoire.

Il n’y a pas que les instances financières internationales qui notent la Tunisie…

C’est vrai, mais la véritable et authentique note devrait être décernée par le peuple tunisien et non pas par des agences de notation étrangères. D’ailleurs, les chiffres et les notations sont fallacieux. Avant 2010, les mêmes instituts accordaient toujours les meilleures notes à la Tunisie. Le soulèvement populaire du 17 décembre 2010 est un flagrant démenti de ces chiffres trompeurs.

Un économiste américain parlait non du PNB, mais du BNB (Bonheur National Brut). La Tunisie, malheureusement, est loin de ce bonheur qui devrait être partagé par tout le monde.

La situation économique est-elle si catastrophique qu’on ne cesse de le répéter?

Au niveau économique, les mêmes choix sont également maintenus. Le désengagement de l’Etat à partir de la fin des années 80 a conduit à la situation actuelle. Les acquis de la Tunisie, au lendemain de l’Indépendance, ont été dilapidés.

Les grands services publics tels que l’enseignement, la santé, le transport ont été frappés de plein fouet, au nom d’un libéralisme sauvage, sans parler des malversations, de la corruption, etc.

Au début des années 90, lorsque l’Etat a commencé à privatiser, certains parlaient de Miracle tunisien. Or, ce n’était qu’un grand mensonge, comme une femme qui a quelques bijoux et les a vendus à un très bas prix.

Et sur le plan politique, de quelle évolution peut-on parler?

Politiquement, il faut également de très grands développements. Pour résumer, la Tunisie, vit toujours sous l’ombre de la Constitution de 1959. Le pouvoir exécutif réel semble avoir pris le TGM (nldr train reliant les villes de Tunis, La Goulette et La Marsa).

Plus encore, le régime politique tunisien, ressemble aux Janus, une seule tête à deux visages, comme s’il y a un régime réel et un régime apparent. Celui qui détient réellement les rênes n’apparaît pas et, celui qui apparaît ne fait qu’appliquer les instructions de celui qui est derrière.

Quelle alternative?

Il faut, tout simplement renverser le sablier, par une réorganisation politico-administrative qui va du local au central, en passant par le régional, par la création de conseils locaux dans toutes les délégations, dont les membres sont élus au scrutin uninominal à deux tours et dont le mandat est révocable à tout moment, si l’élu perd la confiance de ses électeurs.

De ces conseils locaux émanent des conseils Régionaux et chaque conseil local élit parmi ses membres celui qui le représentera au Parlement national.

Ainsi, cette Assemblée sera composée d’autant d’élus que de conseils locaux, plus une dizaine de membres élus par les Tunisiens installés à l’étranger.

Un nouveau régime suppose une nouvelle mentalité, une nouvelle République…

Le Tunisien n’est devenu malheureusement citoyen que pendant la première quinzaine de jours après le 14 Janvier 2011. Une véritable Révolution culturelle a commencé. Elle a été avortée par le régime. La citoyenneté est un concept de participation. Or, ce qui se passe aujourd’hui, est tout à fait le contraire.

Propos recueillis par

Publié le 11/12/2017 à 12:00

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