Radhi Meddeb : «Les finances publiques sont au plus mal. Il est urgent d’agir…»

Vision, courage et détermination Radhi Meddeb crise sanitaire

« L’Etat coûte cher ». Phrase-motif, sonnant fort et lourde de sens, en guise de préambule au constat de la situation dans laquelle nous vivons aujourd’hui, à la veille de la promulgation de la loi de Finances 2018. Elle en dit long aussi sur la somme des contraintes pesant sur la chose publique et les obligations de la conjoncture. L’Etat, les finances publiques et la gestion des affaires de la cité ont été, le temps d’une interview, mis sur le divan de l’analyse d’un économiste connu pour être aux aguets et dont le franc-parler n’est plus à démontrer.

Un examen minutieux, slalomant les obstacles de mise et allant, des fois, à contre-courant de la démarche conventionnelle, classique et bien assise dans les logiques de circonstance.

Et le bilan de se faire, volontaire, sans ombrages. C’est que Radhi Meddeb n’y va pas par quatre chemins pour appeler les choses par leur nom et scruter l’horizon avec un oeil critique et un verbe alerte. La chose économique et les finances publiques ne sont épargnées par aucune complaisance. Elles sont auscultées, mises à découvert et présentées comme elles le sont, sans fard ni maquillage. Le résultat est impressionnant et la lecture se fait d’un seul trait, tellement le tout, dans la bouche de notre économiste, sonne vrai, tristement vrai. Suivons le spécialiste.

L’Economiste Maghrébin : Comment qualifiez-vous la situation des finances publiques, à la veille de la présentation de la loi des finances 2018 ?

Radhi Meddeb : La situation économique mais, plus encore, celle des finances publiques est aujourd’hui particulièrement compliquée. Nous recueillons, des années après, le résultat de l’absence de projet, des errements et de l’autisme de la classe politique.

Depuis les premiers mois après la Révolution, des sonnettes d’alarme avaient été tirées, d’abord par des voix dissonantes tunisiennes, mais aussi par nos partenaires internationaux et nos bailleurs de fonds appelant, les uns et les autres, à engager sans tarder, les multiples réformes dont le pays avait besoin pour libérer sa croissance et mobiliser toutes ses énergies. Ces voix étaient ignorées, sinon traitées de Cassandre et de rabat-joie. Les multiples dégradations de la note souveraine du pays ne changeaient rien à l’allégresse des nouveaux maîtres du pays. Leur priorité était alors politique et idéologique, au mépris des exigences du peuple de plus grandes opportunités économiques et de meilleures conditions sociales.

Contrairement à la détestable situation politique héritée au 14 janvier 2011, celle financière était saine, voire enviable. Le déficit budgétaire était contenu autour de 1% du PIB, les réserves de changes étaient supérieures à 150 jours d’importations, l’endettement de l’Etat était inférieur à 40% du PIB et les recettes de la privatisation partielle de Tunisie Télécom étaient en réserve à la Banque centrale, bref, une situation propice à une relance audacieuse et des réformes courageuses dont le pays, maintenu trop longtemps en état léthargique, avait grandement besoin. Nous n’en sommes plus là, loin s’en faut.

La préparation de la loi de finances 2018 intervient à un moment où les dix gouvernements successifs, qui se sont relayés depuis 2011, ont laissé filer le déficit budgétaire, accru l’endettement, surtout dans sa composante extérieure, entraîné la note souveraine et le dinar vers des abîmes spéculatifs et enfin, cassé toutes les tirelires.

Le seul point commun, sur le plan des finances publiques, entre fin 2010 et fin 2017, est le ministre en charge des affaires.

Qu’est-ce que vous pensez de ce qui se prépare actuellement, concernant la loi de finances 2018 ?

C’est dans ce contexte particulièrement difficile que se prépare la loi des finances 2018. L’exercice est loin d’être aisé, techniquement, mais surtout politiquement, car le souhaitable ne sera pas toujours possible.

Au moment où je donne cette interview, le projet de loi des finances 2018 a été adopté par le Conseil des ministres. Il a même été déposé auprès du bureau de l’ARP, mais il n’en est pas pour autant disponible et je n’ai pas pu en prendre formellement connaissance. Je me limiterai donc à l’analyse de ses grands traits, avec ses contraintes et ses orientations.

Les marges de manoeuvre du gouvernement sont quasi inexistantes, entre évolution mécanique de la masse salariale et approfondissement considérable du service de la dette.

L’Etat coûte cher : les finances publiques ont été durablement plombées par les recrutements massifs de l’ère Troïka et les multiples augmentations salariales, totalement déconnectées de la croissance. Ses dépenses sont inefficaces. Elles consacrent la tyrannie de l’héritage et ne préparent pas la relance et encore moins l’avenir. Nous avons espéré que « Tunisie 2020 » rompe avec le passé et projette le pays dans une sortie vertueuse par l’investissement et la croissance inclusive. Il n’en a rien été. L’euphorie passée, la gestion des affaires a renoué avec les contraintes administratives et la lourdeur des procédures. La loi d’urgence économique annoncée dès l’arrivée de Youssef Chahed à la primature en août 2016 a été finalement rejetée aux oubliettes, sans autre forme de procès.

Les dépenses publiques projetées pour 2018 s’élèvent globalement à 35 milliards de dinars, représentant près de 40% du PIB marchand. Ce niveau est élevé, surtout que l’essentiel de ce montant (près de 85% du total) bénéficie à des dépenses courantes (entre salaires, coût de fonctionnement des services, service de la dette et subventions).

Deux postes s’accaparent l’essentiel des dépenses : la masse salariale et le service de la dette. Les chiffres annoncés leur réservent les deux tiers du budget, les subventions s’assurant encore 10% supplémentaires. L’ajustement se fait alors par le titre 2 du budget (les investissements publics), qui baisse substantiellement en nominal.

Des doutes semblent toutefois planer sur le niveau des deux postes phares. La masse salariale se situera probablement à un niveau plus élevé que les 14,750 milliards de dinars projetés. Les revalorisations mécaniques, mais aussi les revendications syndicales, déjà annoncées, risquent de porter ce montant à un niveau plus proche de 16 milliards de dinars, ce qui risque de déclencher l’ire du Fonds monétaire. Le service de la dette risque lui aussi de déraper, sous le double effet mécanique du glissement du dinar et de l’endettement qui continue à s’emballer. Tout glissement de 1% du dinar par rapport aux principales monnaies se traduit par une augmentation de l’endettement public de près de 500 millions de dinars !

Le parent pauvre est l’investissement public. Le gouvernement annonce qu’il sera relayé par le partenariat public privé (PPP). L’intention est louable et l’orientation, inéluctable. Mais cela prendra du temps et sera laborieux. Les projets annoncés en PPP risquent de ne pas disposer dès à présent des études techniques, financières et institutionnelles nécessaires à leur mise en PPP. A cela, il ne faudra pas sous-estimer les réticences idéologiques à ce mode de financement. Le risque d’une telle démarche pourrait être de plonger le pays dans une gestion macroéconomique récessive, là où la relance aurait été plus que jamais souhaitée.

Une dernière remarque est relative à l’alourdissement de la fiscalité sur tous ceux qui s’en acquittent. Cette tendance a des limites. Elle pousse au crime et en l’occurrence, à l’évasion fiscale. Les opérateurs économiques rejettent cette tendance. L’UTICA prétend que la Tunisie est déjà le pays le plus fiscalisé d’Afrique. Tout le monde dit, depuis longtemps, que l’économie parallèle représente une quote-part significative de l’économie globale. On continue à l’ignorer en matière de devoir fiscal.

Quelles sont, selon vous, les priorités et les actions à entreprendre dans le plus bref délai pour éviter un enlisement supplémentaire de la situation ?

Les finances publiques sont au plus mal. Il est urgent d’agir tant sur les recettes que sur les dépenses. La sortie de la crise devra se faire nécessairement par le haut. Les priorités sont multiples:

  • Augmentation des recettes fiscales: Il faut à la fois une diminution de l’impôt au profit de tous ceux qui s’en acquittent dans le respect de la loi et de la solidarité républicaine, mais aussi un élargissement considérable de l’assiette fiscale pour faire que les resquilleurs soient désormais l’exception et non la règle. L’État a les moyens de le faire. Cela passe par le passage du régime actuel de l’impôt, volontaire et déclaratif, au régime obligatoire. Cela passe également par le recoupement de toutes les données dont dispose l’État: retenues à la source, remboursement des caisses sociales, enregistrement à la conservation de la propriété foncière, déclarations en douane,… Il faut également insuffler la culture du recouvrement, tant amiable que contentieux, autoriser et encadrer les modalités des transactions fiscales et douanières. L’exigence fiscale doit s’imposer à tous, y compris pour les activités informelles ou même illégales. Ce principe fondateur du droit fiscal a été consacré en France par la Cour de cassation, toutes chambres réunies: « La fiscalisation d’un acte n’entraîne pas sa légalisation ». Cela devra s’appliquer, sans états d’âme à toute activité, y compris celles illégales ou frauduleuses…!
  • Rationalisation des dépenses de subvention. Il est urgent de mettre fin aux immenses gaspillages et détournements des subventions. Le seul moyen d’y arriver à terme est l’élimination de la subvention généralisée et son remplacement par des compensations financières ciblées, à la seule attention de ceux qui en ont besoin. Toute autre modalité continuera à générer fraudes et détournements. Depuis 2014, on nous assure que l’identifiant unique a été mis en place. Aucune suite n’est donnée pour autant. Les montants en jeu, tant en matière de subventions que de profits indus captés par des mafias organisées, sont considérables. Les résistances à cette réforme seront violentes, mais nous n’y échapperons pas.
  • La réforme des caisses sociales est une autre priorité. Les caisses sont en danger de mort. Elles mettent en péril la solidarité nationale et la cohésion sociale. La réforme annoncée d’augmentation des cotisations tant salariales que patronales et de recul de l’âge de la retraite est nécessaire. L’UGTT ne la rejette plus aujourd’hui. Elle n’en reste pas moins insuffisante. Son approche est comptable, alors que l’exigence est économique et sociale. La vraie réforme passe par le rapprochement des deux régimes, public et privé, la fusion des deux caisses, la modernisation de leur gestion, l’inclusion du plus grand nombre par l’extension de la couverture sociale.
  • La réforme des entreprises publiques: elles sont perçues aujourd’hui à travers leur seul rôle social et souvent sans grande considération de leur rôle économique. Les conditions de leur viabilité devraient être identifiées à l’abri de toute approche idéologique. Le principe de subsidiarité devra être retenu de manière pragmatique quant à la propriété de leur capital. Toute cession éventuelle devra se faire dans le respect de la loi et des droits des travailleurs.
  • La nécessaire accélération de la cession des biens confisqués. En sept ans, la gestion administrative de ces biens a abouti à une destruction massive de leur valeur. Il est urgent que l’État les remette dans le circuit économique. Cela engrangera des recettes dont le budget a besoin, mais surtout favorisera leur redémarrage sur des bases saines.
  • La relance par l’inclusion : toutes les forces vives de la nation devraient être mobilisées dans la confiance et la responsabilité. De multiples messages ciblés devraient être lancés vers les régions déshéritées, les jeunes, la classe moyenne, les entreprises, l’administration,… La loi des finances intègre déjà quelques messages significatifs vers la classe moyenne, notamment en matière de crédit d’acquisition du premier logement. Celle de 2017 avait également intégré d’autres dispositions, telles que le financement du microcrédit. Malheureusement, un an plus tard, les mécanismes ne sont toujours pas opérationnels.
  • Le lancement d’une série de stratégies sectorielles de nature à repositionner efficacement notre secteur productif et nos entreprises dans la compétition internationale, avec tous les outils et les moyens nécessaires à leur réussite.
  • La mise en place, à l’échelle nationale, de l’école de la deuxième chance, susceptible de donner à chacun de nos diplômés de l’enseignement supérieur, aujourd’hui au chômage, les ingrédients nécessaires à son insertion économique et d’assurer une meilleure adéquation des produits de l’université aux besoins de la société.
  • L’engagement d’un immense chantier de mise en conformité de l’ensemble de notre arsenal juridique et réglementaire avec les exigences de la Constitution, mais aussi de toutes les conventions internationales auxquelles nous avons adhéré.
  • Enfin, il faudrait lancer quelques grands projets d’envergure et d’intérêt public je pense, notamment pour la lutte contre la désertification, la lutte contre l’analphabétisme numérique, la réhabilitation urbaine,… Ces projets devraient être menés dans la proximité et avec l’appui de la société civile. Ils devraient bénéficier de financements innovants, en dehors du budget de l’Etat. Ils auraient l’avantage de répondre, dans la proximité, à des besoins essentiels des populations, tout en créant massivement des emplois viables et utiles.

Comment résoudre les problèmes liés au déficit budgétaire et plus généralement aux déficits jumeaux ?

La Tunisie s’est installée depuis 2011 dans une situation dangereuse de déficit budgétaire et de déficit commercial.

En complément de la lutte contre le déficit budgétaire dont j’ai esquissé quelques pistes plus haut, la lutte contre le déficit commercial passe par la nécessaire restauration d’un meilleur taux de couverture de nos importations par nos exportations. Nous devons revenir à des niveaux de couverture comparables, sinon supérieurs à ceux que nous avions connus avant 2011, à savoir autour de 80%, alors nous nous sommes installés, depuis, à des niveaux de plus en plus proches de 60%..!

Les deux éléments de l’équation devraient y contribuer: d’abord augmenter sensiblement nos exportations et en même temps, rationaliser nos importations. Le développement des exportations devra être remis au coeur des préoccupations de la politique économique. Cela passera par le retour au travail, la définition et la mise en oeuvre de stratégies industrielles ciblées, le retour à un régime incitatif de l’acte d’exportation, la levée de toutes les entraves à l’exportation, et elles sont nombreuses et parfois surréalistes.

En matière d’importations, il est inacceptable que le développement de la franchise, toutes ces dernières années, n’ait pas contribué à développer des marques tunisiennes. Pire encore, « des capitaines d’industrie » ont abandonné le secteur industriel et se sont convertis en représentants de marques étrangères. Nous devrions réhabiliter la notion de « bilan en devises » des activités commerciales, exhorter les importateurs à exporter des produits tunisiens, lier leur accès aux devises à leur capacité d’en générer. Voilà quelques pistes qu’il faudra explorer pour freiner l’hémorragie qui saigne nos comptes extérieurs et qui risque, si rien n’est fait, de nous mettre en difficulté pour payer nos importations de céréales ou de médicaments.

Il faut enfin se départir des slogans creux. La dévaluation du dinar n’est pas une chance pour l’économie tunisienne, comme cela a pu être affirmé. Elle est un appauvrissement du pays. Elle ne concourra pas à augmenter les exportations. Notre vrai salut passera par le positionnement de nos industries plus haut dans les chaînes de valeurs internationales, par la création de plus de valeur ajoutée et par des productions plus innovantes. Cela sera notre seule chance à la fois d’apporter des réponses dignes aux exigences de nos primo demandeurs d’emploi de plus en plus diplômés de l’enseignement supérieur, mais aussi de rompre avec l’économie de sous-traitance basée sur les bas salaires et une très faible intégration nationale.

Quel pourrait être le modèle de développement approprié pour le pays ?

Plusieurs responsables politiques, nostalgiques du passé, mettent en cause ouvertement ce qui s’est passé en 2011. Pour eux, il n’y a jamais eu de révolution, mais juste un soubresaut violent et il serait largement temps de revenir à la case départ, avec le retour à une gestion plus performante et à une croissance plus forte.

Évidemment, cette analyse est erronée. Car quand bien même la croissance était forte avant 2011, elle n’a pas abouti à suffisamment de développement. Elle a été faible en emplois, insuffisamment inclusive et empreinte de mauvaise gouvernance. Le salut de la Tunisie ne passera pas par un retour aux méthodes et aux hommes du passé, sans un nouveau projet clairement décliné et fortement assumé.

Les performances réelles ou présumées que la Tunisie a connues avant 2011 sont indissociables d’un mode de gestion des affaires publiques largement révolu. Le nouveau modèle de développement dont la Tunisie a besoin devra être plus inclusif, plus social, plus respectueux des droits humains, plus durable, plus moderne, plus ouvert et plus performant.

La place de l’entreprise privée performante et transparente devra y être réaffirmée avec force, car elle sera largement responsable de la création de valeur et d’emplois.

L’économie sociale et solidaire devra y trouver sa place en soutien et aux côtés d’un secteur public recentré sur ses activités stratégiques, et d’un secteur privé performant et innovant.

L’État devra se recentrer sur ses activités essentielles et régaliennes, mais il devra les exercer avec compétence et efficacité. S o n intervention devra être réduite dans les activités économiques pour se limiter à celles stratégiques, où le passage de relais au secteur privé ou coopératif risque de se traduire par une perte d’efficacité.

L’innovation, l’ouverture et l’esprit d’entreprise devront être au coeur de la réforme de l’éducation.

Le respect de l’environnement devra être au coeur des préoccupations publiques. Notre modèle de développement devra être nécessairement durable. Nos dotations en terres, en eau, en littoral sont limitées. Nous ne pourrons plus, en aucun cas, en faire une gestion dispendieuse. Les défis du changement climatique nous guettent. Il est largement temps de nous y préparer, dans la sérénité et la responsabilité.

Nous devons également assumer sans frilosité notre arrimage à un monde qui gagne. Nous devons nous départir de nos réflexes protectionnistes, qui nous relèguent à la position de consommateurs de biens, de services, mais aussi d’idées et de productions intellectuelles et artistiques. Nous devons trouver en nous-mêmes les ressorts d’une intégration réussie dans une globalisation plus heureuse.

Nos jeunes et nos femmes nous en donnent quotidiennement des exemples spectaculaires. Sachons, en ce jour où nous fêtons l’évacuation et le recouvrement de notre souveraineté, leur faire confiance et transformons avec eux tous ces défis en autant d’opportunités.

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