Législatives en France : hégémonie et vide politiques

Le «dégagisme» se confirme en France avec la chute aussi brutale que spectaculaire des partis traditionnels- de droite et de gauche-  lors du 1er tour des élections législatives. Le leadership politique d’Emmanuel Macron et l’hyper-présidentialisation du régime autour de cette figure nouvelle de la politique française se confirment. Mais l’essentiel est peut-être ailleurs.

La France bascule plus que jamais dans une «démocratie de l’abstention». Seul un citoyen-électeur sur deux a voté au premier tour des élections législatives. La participation électorale ne dépasse pas les 50%. Un record historique, qui s’inscrit dans une tendance lourde : alors qu’elle se situait autour de 70 à 80 % entre 1958 et 1986, la participation n’a eu de cesse de baisser au premier tour des législatives depuis les années 1990, avec un niveau déjà historiquement bas en 2012 (57,2 %).

Cette situation n’est pas d’ordre purement symbolique. La majorité parlementaire est celle qui aura à soutenir l’action du gouvernement. Surtout, avec un tel niveau d’abstention, c’est la légitimité même de la future Assemblée nationale qui se pose avec acuité.

On se retrouve donc dans une situation pour le moins paradoxale : d’un côté, le président Emmanuel Macron disposera probablement de plus de 400 députés (sur 577) à l’Assemblée nationale, faisant de sa future majorité parlementaire l’une des plus fortes depuis 1958 ; de l’autre, cette assise politique risque d’être handicapée, du moins dans un premier temps, par la faiblesse endémique de la participation électorale.

En étant élue par une minorité de Français, la nouvelle majorité parlementaire se caractérisera par un déficit de légitimité démocratique sans précédent. En somme, derrière l’hégémonie politique du parti du président Macron- qui aura les moyens de réaliser son programme-, pointe la réalité d’un vide politique : celui du désengagement civique,voire du désintérêt des citoyens à l’endroit des affaires publiques.

En l’espèce, le président Macron est arrivé à un tel résultat en suivant une stratégie classique lors de toute campagne électorale : mobiliser son camp tout en démobilisant ou divisant ses adversaires politiques. Opération réussie. Mais au-delà de cet épisode électoral, le mal est plus profond. Si le phénomène abstentionniste donne lieu à des interprétations diverses et contradictoires (acte passif ou actif, voire militant), il témoigne d’une double fracture politique et sociale qui (dé)structure la société française.

L’insatisfaction face à l’offre politique des candidats, la défiance à l’égard de la classe politique et le sentiment que l’élection ne «changera rien» sont avancés pour expliquer l’abstention. En outre, au-delà de la conjoncture actuelle, le phénomène abstentionniste continue à entretenir un lien particulier avec la question sociale. Ce comportement de défiance atteste la corrélation entre fracture politique et fracture sociale.

De nombreux scrutins confirment une moindre participation électorale des catégories sociales les moins favorisées ou faiblement diplômées. Si l’abstention est traditionnellement analysée comme une pathologie du fonctionnement du système représentatif, sa compréhension ne saurait se détacher de l’environnement social dans lequel il s’inscrit.

Le phénomène abstentionniste demeure une manifestation politique de l’exclusion sociale d’une partie de la communauté nationale. Le recul de la participation électorale est prégnant dans des milieux populaires frappés par la pauvreté, le chômage de masse, l’échec scolaire, la ghettoïsation, les discriminations et autres sources d’une citoyenneté politique à plusieurs vitesses.

En cela, le principe du suffrage universel a du mal à masquer un «cens caché», selon l’expression toujours valable de Daniel Gaxie. Le suffrage universel est toujours un suffrage censitaire de facto, au sens où certains gouvernés intègrent leur «incompétence» pour trancher des questions complexes. Pis, le «choix» de l’abstention traduit moins une indifférence à l’égard de la chose politique, que le sentiment de non-choix : le pluralisme de l’offre politique semble comme fictif…

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