Gouvernement

On devrait pouvoir longuement méditer l’exemple du Brexit qui a secoué le Royaume-Uni, avant de nous engager pour notre part dans un « Essidexit », aux conséquences tout aussi incertaines. Les Britanniques ont joué à se faire peur. Ils ont fini dans un état d’épouvante et de psychose générale.

Les défenseurs les plus acharnés du « leave » s’en mordent aujourd’hui les doigts et sont pris de panique, à l’idée qu’ils venaient de provoquer l’irréparable et un véritable cataclysme politique qui met déjà en péril l’unité du Royaume-Uni.

Comparaison n’est pas forcément raison, encore que les termes de la comparaison sont, chez nous, d’une tout autre nature. Pour autant, la formation – encore hypo- thétique – d’un nouveau gouvernement drapé dans les oripeaux de l’union nationale – qui serait au fond calqué sur le modèle du gouvernement aujourd’hui tant décrié – a peu de chances de faire mieux que son prédécesseur.

Habib Essid n’a pas tardé à réagir. Le chef du gouvernement, d’habitude si discret, si peu disert en propos et discours, si timide même, a une tout autre opinion de l’action de son gouvernement. Il n’a jamais mis autant de cœur, de conviction et de détermination pour défendre son bilan. Certes, s’il ne fait pas l’unanimité autour de lui, il ne soulève pas non plus une désapprobation générale. Ainsi en est-il de tout bilan en demi-teinte, qui ne vaut ni plébiscite, ni condamnation sans appel.

On peut même imaginer qu’avec le temps, les choses pourraient s’améliorer à mesure que le gouvernement gagne en expérience, en cohésion, en estime, monte en régime et en vitesse de croisière. Le problème est qu’il est en situation d’urgence et que le temps lui est compté. L’ennui aussi est que le gouvernement – c’est du moins l’impression qu’il donne – peine à décoller, même si certains signaux donnent à penser que les lignes commencent à bouger.

Paradoxalement, la cote de popularité du gouvernement est comme boostée, revigorée par les critiques dont il fait l’objet. Son action est mieux perçue et paraît plus crédible, ses résultats – fussent-ils en pointillé – sont plus visibles et son discours est plus audible.

Il n’en reste pas moins vrai qu’en plus de 18 mois, il n’a pas su mettre fin au désordre ambiant, rétablir les grands équilibres, réduire les déficits, endiguer l’endettement, redresser l’économie et pour tout dire, donner une perspective aux jeunes sans emploi.

A bien des égards, le tableau s’est même assombri : plus d’inflation, d’érosion monétaire et moins de pouvoir d’achat ; moins d’investissement et plus d’endettement, moins d’emploi et plus de chômage, plus de corruption, d’agressions, d’insécurité et moins de confiance ; plus d’économie informelle, de zones de non-droit, et moins d’autorité de l’Etat ; plus d’incertitude et moins de visibilité…

Les Tunisiens ignorent où va le pays, ni comment retrouver la sérénité et les voies d’une croissance harmonieuse et durable. La crainte que le pays bascule dans l’inconnu est bien réelle.

Le gouvernement Essid arrive aux responsabilités à l’instant où les feux de signalisation virent au rouge, contrairement à ses prédécesseurs, hors de tout contrôle. Il dut, de surcroît, s’épuiser à déminer le terrain, lourdement impacté pendant plus de quatre ans par une gestion chaotique : un mélange détonant d’inexpérience, de promesses à n’en pas finir, de convoitises politiques, de surenchères partisanes. Il était difficile à ce gouvernement, sinon interdit, au regard de sa nature, de sa composition et des conditions – ou des tractations – qui ont prévalu lors de sa formation à faire usage de son droit d’inventaire, ce que, du reste, attendait de lui tout le pays.

Au lieu de quoi, il a assumé en silence les déboires, la gabegie, les dérives économiques, sociales et financières, l’irresponsabilité même de ses prédécesseurs. Il a tout pris sur lui comme si ce «politiquement correct» allait le tirer d’affaire.

Il aurait été plus inspiré, s’il avait d’emblée situé les responsabilités et pointé du doigt les failles et l’inconséquence des gouvernements qui l’ont précédé, ne serait-ce qu’en laissant filer le déficit par une politique inconsidérée de recrutement dans la fonction publique et les entreprises d’Etat, que rien ne justifiait. En transgressant les règles et principes de la bonne gouvernance, ces gouvernements de transition ont porté atteinte à l’avenir du pays.

Le candidat Habib Essid qu’on disait consensuel – entendez un candidat de compromis – pouvait-il réussir – à supposer qu’il soit lui-même exempt de tout reproche – sans qu’aucun parti qui compose la coalition gouvernementale puisse revendiquer ce succès à son profit ?

Ce succès peut même le propulser au-dessus des partis. Inacceptable. Dans un régime de partis, il n’y a pas en vérité place pour une personne qui se veut et se dit indépendante. Autant dire qu’il n’a pas, quoi qu’il fasse, le droit de réussir. A croire qu’il n’a même pas le droit d’y penser.

On a d’ailleurs peine à imaginer l’attitude pour le moins étrange de certains ministres qui, hier encore, se faisaient valoir par leurs faits d’armes, leurs titres de gloire et leur performance, s’employer avec une facilité déconcertante à saborder le gouvernement dont ils font partie. Faudrait-il qu’ils brûlent aujourd’hui ce qu’ils encensaient la veille ? Incorrigible Tunisie, qui ne parvient pas à se défaire de ses instincts et de ses démons de toujours.

Le gouvernement Essid n’a pas, quoi qu’il ait pu dire, réussi à réconcilier le pays avec ses problèmes, son administration, ses entreprises. Il n’est pas parvenu à réenchanter le pays et à le remettre au travail. Il peine à restaurer la confiance et à rétablir l’ordre. Il ne peut s’exonérer de tout reproche et de toute critique. Il a manqué, au moment crucial, de pédagogie, de détermination et de fermeté, quand il lui fallait assumer les fonctions et les responsabilités qui sont les siennes. Certes, il se heurtait à d’énormes obstacles et ne pouvait tout faire, confronté qu’il était aux multiples répliques et ondes de choc du séisme de décembre-janvier 2014.

Les éruptions épidermiques, aux multiples dommages collatéraux, ne se sont pas estompées. Elles ont radicalement transformé notre mode de pensée, les rapports de production, les relations sociales et sociétales. Il faut sans doute plus de temps avant de voir le pays, qui n’arrête pas de tanguer depuis la révolution, se stabiliser.

Du temps, de la patience, mais aussi une tout autre manière de diriger. La Tunisie post-révolution doit se réinventer et s’inventer son propre modèle politique, social et sociétal. Les anciens outils, les codes, le mode de gouvernance politique et de management social sont pour l’heure inopérants. Il faut, à l’évidence, de nouveaux paramètres de décision et de nouvelles variables d’ajuste- ment et d’appréciation pour s’inscrire dans le mouvement et pour une meilleure gestion du changement.

Le gouvernement Essid n’a pas été épargné par les convulsions sociales, favorisées par les espaces laissés vacants par les pouvoirs publics. Il sut, à ses dépens, que le manque de détermination coûte cher. Qu’il parte ou qu’il reste, l’essentiel est que cela ne confine pas à la paralysie du pouvoir. La politique comme l’économie a horreur du vide. L’économie ou ce qu’il en reste, tout autant que la démocratie, ne résisteront pas à tant de questionnements, d’incertitudes et d’inconnues.

Nous vivons des temps difficiles. Et des situations des plus étranges. Un gouvernement contesté, délégitimé par ses propres soutiens politiques sans qu’ils soient suivis par cette majorité silencieuse qui n’a pas réponse à toutes les questions qu’elle se pose. On discute du nouveau programme du prochain gouvernement et de sa nouvelle feuille de route, on cherche à se partager les maroquins ministériels sur les dépouilles d’un gouvernement qui n’a pas encore rendu l’âme, quand ce même gouvernement défend son bilan et s’évertue à faire la promotion de son Plan de développement 2016-2020. On craignait que le pays ne continue à évoluer à deux vitesses pour nous éviter le choc de 2014.

La politique comme l’économie a horreur du vide. L’économie ou ce qu’il en reste, tout autant que la démocratie, ne résisteront pas à tant de questionnements, d’incertitudes et d’inconnues.

Se pourrait-il qu’on ait évolué au point qu’une nouvelle fracture traverse le pays légal, lui-même loin, très loin des préoccupations du pays réel ?

Que Habib Essid s’en aille n’enlève rien à son mérite. L’essentiel est qu’il parte dans la dignité, avec les honneurs dus à un homme d’Etat, quelles qu’en fussent ses performances, même si au fond, il est victime de calculs politiques et de lutte d’influence. Son successeur, si tel est le cas, assuré des faveurs de tous – partis politiques de confessions et d’idéologies diverses, syndicats, patronat et bailleurs de fonds internationaux – risque de pâtir de ces soutiens et de cet attelage encombrants. Il pourrait se voir priver dès le départ de l’essentiel de sa marge de manœuvre. Aura-t-il les coudées franches pour imposer ses choix, sa vision, son style, ses hommes et son mode opératoire ?

Il faut qu’il ait suffisamment de force de caractère et d’arguments à faire valoir pour imposer son autorité et son leadership et exercer pleinement les fonctions et les attributs propres à la fonction qui est la sienne. Une vraie force tranquille fermement soutenue dans son entreprise par ceux-là mêmes qui l’auront désigné pour le poste. Sans quoi, on ne ferait que reporter l’échéance et ajouter une crise à la crise.

S’il faut un nouveau chef de gouvernement qui soit l’homme de la situation, un vrai timonier, capable de sortir le pays de l’ornière, point besoin de lui indiquer la voie à suivre et de l’enserrer dans un corset de feuille de route qui pourrait ne pas lui convenir. Il saura trouver son propre chemin dès lors qu’il a toute latitude pour le faire.

Aura-t-il la possibilité de fixer son propre cap et de choisir son propre équipage ? S’il ne peut le faire, le prochain gouvernement, quelle que soit la valeur de son capitaine au long cours, ne pourra mieux faire que son prédécesseur.

Entre-temps, le pays se sera enfoncé davantage dans les méandres de la récession et d’une crise morale, sociale et économique qui n’en finit pas d’en finir.

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