La télévision au mois de Ramadan : quel rôle historique joue-t-on?

Ramadan télévision L'Economiste Maghrébin

Depuis plusieurs années en Tunisie, le mois de Ramadan voit chaque année le retour en masse et en force d’une programmation copieuse et bien diversifiée. C’est devenu un rituel, une tradition nationale, de suivre les feuilletons et les programmes légers tels que la caméra cachée ou les sitcoms humoristiques, comme si les onze autres mois de l’année ne s’y prêtaient pas.

Ainsi, un carnaval est lancé chaque année durant un mois entier, offrant aux Tunisiens une variété de nouveautés entre lesquelles ils se trouvent généralement tiraillés et menés à faire des choix, ou encore à dresser des priorités.

Nul ne peut nier dans l’histoire de l’humanité l’effet des médias et de leurs produits sur l’opinion publique, voire même sur l’état d’esprit des spectateurs, particulièrement en période de crises ou de guerres. Un média informe, instruit, divertit, mais peut aussi influencer, manipuler, orienter, voire même hypnotiser.

Ainsi, peut-on s’interroger sur le rôle que jouent nos chaines de télévision en ce mois de Ramadan 2016, au moment où la Tunisie passe par l’une des crises économiques et politiques les plus rudes et inquiétantes de son histoire.

Pour répondre à une telle question, il suffit d’observer et d’analyser les types d’émissions offertes tous les soirs au spectateur, à « Monsieur tout le monde tunisien », affamé de nourriture pour son corps affaibli et de divertissement pour son esprit vidé. Remarquons alors la succession et le défilé des « plats télévisés » de diverses consistances, pour nourrir des cerveaux bien lessivés de fatigue et les âmes bien imbibées de spiritualité!! En effet, et si l’on se réfère aux classements et statistiques sur les taux de suivi des émissions télévisées, on noterait le menu journalier suivant :

En entrée, c’est léger, on fait bien éclater de rire les bouches fraichement arrosées : soit le sitcom autour du milliard rêvé et gagné au promosport, pour inculquer plus et encore la notion de gain sans effort, soit la voix du président déchu, sonnant et raisonnant inconsciemment, dans les oreilles et les esprits des Tunisiens déjà bien déçus et blasés de la période post-révolution, voire même regrettant l’époque révolue!! Est-ce un plan d’hypnose en quête de sympathie voire même d’empathie avec la période d’avant la démocratie?!

En plat principal, quoi de mieux qu’une partie de jeu halal, regroupant une mosaïque humaine fictivement « représentative » de la société tunisienne, en quête aussi du milliard rêvé. Encore une émission qui enrichit subitement des gens dans le besoin devant les yeux d’autres qui ne le sont pas moins. Sommes-nous conscients que l’on Inculque ainsi la notion de gain rapide et facile, comme première et ultime valeur nationale!! Quelle simplicité, quelle beauté et douceur illusoires donne-t-on à la vie et l’avenir rêvés de millions de spectateurs?! Ces Tunisiens fatigués, plus ou moins nonchalants ou aisés, plus ou moins démunis de moyens financiers, aux ventres alourdis, rassasiés après une longue journée de jeûne, ébahis devant des sommes d’argent jamais imaginées, gagnées par des personnes à qui ils s’identifient et aimeraient bien ressembler!!

Et pour finir, un dessert bien succulent est servi en famille, sous forme du plus suivi de tous les feuilletons, celui qui depuis trois ans, donne le modèle de la famille aux trois brillants et adorables garçons. C’est une vraie douceur irrésistible, qui inculque inconsciemment les assises d’une nouvelle culture sociétale. Dans ce dessert, tout y est, tout a été mis, partant de l’héroïsme des voleurs, des fraudeurs, des fugueurs et de maint types de malfaiteurs, passant par la normalisation et la légitimation de la violence, de la paresse, de la primauté matérielle et arrivant jusqu’à la quasi normalisation de toutes les mœurs légères, comme caractéristique sociale, essentiellement féminine. Quelles valeurs, quelles leçons, quels enseignements donne-t-on? Contre qui et quel genre cherche-t-on à lancer certains avertissements? Vers quel modèle sociétal nous oriente-t-on?

Plusieurs diraient qu’il est tout de même exagéré de croire que de simples émissions télévisées, basées sur l’art et la fiction, puissent avoir un effet de lavage ou de manipulation sur les esprits tunisiens. Cependant, et sans besoin d’être expert en neuropsychologie, il faudrait juste imaginer un petit échantillon représentatif de la société tunisienne, formé en majorité de personnes modestes sur tous les plans, instruction, financier, professionnel, familial et culturel, et anticiper le type de stimulation qu’auraient ces émissions sur le mental et la psychologie d’un tel échantillon.

Avec la force de la répétition de l’écoute et de la vision, il y aurait tout d’abord un effet hypnotisant et divertissant pour mater les esprits des Tunisiens et les éloigner des vrais soucis et des vraies problématiques qui devraient les intéresser. Ainsi, et à la place de s’intéresser au blocage économique, à la crise politique et leurs causes, ou encore mieux, au rôle de l’engagement patriotique et citoyen dans l’espoir d’une relance nécessaire, on imbibe les esprits de futilités, ou encore de graves clichés, rabaissant le niveau culturel et le système de valeurs plutôt que les stimulant vers le haut.

Nous sommes aujourd’hui en démocratie, dans laquelle règne la liberté de la presse et d’expression, répondrait-on. Ceci donne à toute chaîne de télévision la liberté de programmer et diffuser ce qui lui semble d’un bon et correct effet. Sauf qu’il est gravement malheureux de remarquer, que le rôle assigné aux médias visuels en cette délicate période de l’histoire, se base sur un système de valeurs déséquilibré, favorisant plus l’intérêt/audimat sur le patriotisme et le rehaussement du niveau culturel, instructif et mental de la population.

En conclusion, et en espérant arriver à un aïd heureux et joyeux, essayons juste de nous rappeler qu’on ne peut compter dans la vie que sur soi-même, qu’on ne peut mettre tout le tort sur les autres et que chaque peuple mérite ce qu’il est. Demandons-nous alors ce que nous sommes? Rappelons-nous que nous sommes le grand peuple du petit pays ayant décroché le prix Nobel de la Paix, ayant chassé la dictature et les tentatives d’endoctrinement  de la société. Rappelons-nous que nous sommes le peuple aux multiples prix  pour différentes compétences et dans différents domaines, le peuple de la tolérance, de la haute instruction et du développement humain, le peuple de l’intelligence, de la femme libre et épanouie.  Voyons-nous donc ce que nous sommes et ce que nous méritons? Sommes-nous en train d’avoir en retour ce que nous sommes? Sommes-nous déjà en train de nous respecter nous-mêmes et notre vrai système de valeurs? Et puis quelles sont les valeurs qui nous guident et nous enrichissent sur tous les plans, celles du « tout est possible, tout est légitime même sans effort », ou bien celles dictant que « le travail est le vrai étalon de toute richesse et éloigne de nous trois grands maux : l’ennui, le vice et le besoin » ?

1 COMMENTAIRE

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here