Que peut faire un gouvernement d’union nationale ?

D’abord les faits. Le Président de la République monte de nouveau au créneau et sonne le toc­sin. Il dresse un tableau peu rassurant, sinon grave, de la situation économique, sociale et politique du pays. Le constat est sans appel.

BCE, très au fait de la détérioration des indicateurs globaux, ne pouvait ignorer le malaise et la colère qui montent de partout.Il se devait de réagir pour signifier aux déçus de la classe politique, aux professionnels de l’économie, aux chômeurs et aux laissés- pour-compte qu’il les a enten­dus et qu’il les a compris. Le Président de la République est dans son rôle de garant de la cohésion sociale et de l’unité nationale.

Son intervention télévisée a surpris plus d’un même si, on l’aura compris, il cherche à désamorcer une grave crise de confiance, sur fond de récession économique. Il y a peu de corps constitués et de catégories professionnelles qui n’aient, à tort ou à raison, de motifs de se plainte ou de contestation. L’urgence est telle qu’il ne pouvait plus laisser le temps au temps.

Il pointe du doigt les carences du gouvernement Habib Essid, qui peine et tarde à redresser une situation qui n’en finit pas de se dégrader. L’ensemble des clignotants vire au rouge quand ce n’est pas au rouge vif. La croissance est loin d’être au coin de la rue. L’économie tunisienne a perdu ses repères et va à la dérive. Fait grave : le recul ininterrompu de l’investissement, de la production, des exportations, de l’emploi et de la valeur du dinar… Fait plus grave encore : l’explosion du chômage, des déficits jumeaux – budgétaire et commercial -, de la dette, des prix, de la corruption, des conflits sociaux, de la pauvreté et de la misère. Un mélange détonant, qui met en danger la fragile transition démocratique, la stabilité du pays, son socle républicain et son unité.

BCE est suffisamment habité par la fonction présiden­tielle, pour ne pas exercer les attributs que lui confère son élection au suffrage universel mais, paradoxalement, sans pouvoir constitutionnel. Il adopte le ton et l’accent bourguibiens. Sa pédagogie des enjeux, son intelligence des faits lui valent ralliement.

Il est comptable du sentiment national. Et le fait savoir à chaque fois qu’il l’estime nécessaire. Ce n’est pas la première fois qu’il interpelle le gouvernement, en termes convenus certes, mais sans détour, pour se faire comprendre. Le gouvernement manquait-il d’assurance et de vision à ses débuts qu’il n’hésita pas à le qualifier – ce qui n’est pas pour le glorifier – de gouvernement de gestion des affaires courantes ?

Lourd avertissement pour un gouvernement issu des élections, dont l’action doit nécessairement s’inscrire dans la durée. Le Prési­dent est revenu à la charge à l’occasion du 60ème anni­versaire de l’indépendance, quand il l’a mis de nouveau en garde contre le déficit d’Etat. Il ne semble pas qu’il ait été entendu, alors qu’en la matière, message valait avertissement. La suite, on la connaît. Elle pourra même remodeler le paysage politique.

Le Président de la République se sentait dans l’obli­gation d’agir. Il voulait, en toute logique, provoquer un électrochoc et en tout cas, un choc de confiance et de croissance pour inverser la tendance, mettre l’économie dans le sens de la marche.

Fait grave : le recul ininterrompu de l’investissement, de la production, des exportations, de l’emploi et de la valeur du dinar…

Le pays doit se ressaisir et se réinventer un avenir à la mesure des attentes des jeunes, qui crient leur impa­tience. Autant dire que les politiques doivent se remettre de leurs errements, emportés qu’ils sont par une guerre idéologique et partisane de tranchées et de positions qui leur fait oublier l’essentiel : l’intérêt supérieur de la nation. Les syndicalistes, pour leur part, font dans l’agit-prop et font pire que l’exubérance irrationnelle des marchés qu’ils dénoncent. Ils s’installent dans une sorte de guérilla sociale, qui n’est pas loin de sonner le glas des entreprises et du service publics.

L’équipe Tunisie est menacée de naufrage et risque la relégation. De là à sacrifier l’entraîneur à l’autel de l’Etat… Il n’échappe à personne que même si le gouver­nement Habib Essid n’a pas totalement échoué, il n’a pas non plus réussi. L’inquiétude est bien réelle, BCE en tire les conséquences et en arrive à la conclusion qu’il faut former un gouvernement d’union nationale pour placer les acteurs politiques, économiques et sociaux ainsi que l’ensemble de la société civile face à leurs responsabi­lités.

Ce gouvernement, d’essence consensuelle, doit pouvoir apporter la sérénité qu’il faut pour remettre le pays au travail, engager les nécessaires et douloureuses réformes de structure pour libérer l’investissement et la croissance. Nécessité fait loi : le pays ne peut s’exonérer d’une telle démarche. Il faut de la vision, de la cohérence et de la détermination pour qu’un gouvernement puisse se donner les moyens d’offrir perspective et espoir aux jeunes et moins jeunes, redonner confiance aux chefs d’entreprise, réenchanter les Tunisiens et les faire rêver.

Le Président de la République ne fait pas mystère de sa volonté de provoquer un choc de compétitivité et de croissance pour rompre avec ce cercle vicieux qui nous enferme dans la récession. Pour retrouver les chemins vertueux d’un rebond de croissance et d’une expansion soutenue.

Retour donc aux fondamentaux d’un social libéralisme assumé, fondé sur un dialogue politique et social rénové et responsable. Pour conjurer le péril de la dislocation du tissu économique et social, rien de mieux que la pers­pective d’un gouvernement d’union nationale sans autre forme d’explication.

Reste qu’on peut douter de l’efficacité d’un gou­vernement d’union nationale, ouvert au tour­billon syndical et au corporatisme patronal. La centrale ouvrière n’a laissé aucun répit au gouvernement Mehdi Jomaa qu’elle a largement contri­bué à porter au pouvoir. On la voit mal, à la veille de son congrès, défendre l’intérêt collectif et mettre sous le couvercle ses revendications et ses privilèges. Côté politique, s’il était difficile de mettre de la cohérence et de la sérénité dans une coalition à quatre, il serait quasi impossible d’y parvenir quand l’architecture et le spectre politique sont beaucoup plus élargis.

Sans doute faut-il aller au fond des choses et traiter le problème à la racine. L’échec du gouvernement Habib Essid, si tant est qu’il est avéré, relève moins de l’inaptitude et de l’incapacité des ministres que de sa nature qui en limite considérablement l’efficacité. Il lui est difficile de s’extraire de l’influence souvent contre-productive des partis qui le composent, sans pour autant le soutenir pleinement.

Le gouvernement Habib Essid est hors norme et ne pourra figurer dans aucun cas d’école. Un gouvernement de partis, sans véritablement de points de ralliement librement consentis, présidé par un chef de gouvernement sans mandat électif et non issu de la formation majoritaire. Aurait-il la crinière plus abondante et le rugissement plus impressionnant qu’il aura du mal à imposer ses choix et sa ligne de conduite. Il est pour le moins impossible, pour un gouvernement de cette nature, de redresser une situation que ses prédécesseurs ont laissé dépérir. Il ne peut assumer à lui tout seul la responsabilité de l’échec, dès lors que ses pouvoirs sont limités et contrecarrés par l’ARP, qui échappe à son autorité quand elle n’affiche pas, en maintes circonstances, une franche hostilité jusque et y compris par les partis de la coalition gouvernementale.

L’échec du gouvernement trouve sans doute ses causes dans l’essence même de notre Constitution, qui brille par ses zones d’ombre. Ni régime parlementaire pur et dur qui tranche avec notre ADN politique, avec un chef de gouvernement qui soit aussi chef de la majorité parlementaire, ni un régime présidentiel plus conforme à notre logiciel politique, légitimé par notre transition démocratique. C’est ce ni-ni qui s’oppose au décollage de l’économie.

Alors, que peut un gouvernement d’union nationale dans un régime qui fait la part belle aux partis aux dépens de l’exécutif ? L’intérêt national ne résiste pas aux que­relles de chapelle et aux guerres de positions partisanes.

Que peut faire un gouvernement d’union nationale quand les partis, aux agendas inavoués, sont les seuls maîtres du jeu et quand de surcroît les coalitions peuvent se faire et se défaire au gré des intérêts du moment ?

Que peut faire, dans ces conditions, un gouvernement d’union nationale quand les partis qui sont censés en faire partie rechignent à s’entendre sur la réconciliation économique – une autre initiative du Président de la République – au motif de lever l’hypothèque qui tétanise et inhibe les velléités d’entreprendre de patrons au-dessus de tout soupçon ?

La vérité est qu’il faut oser aller à l’essentiel pour ne pas obstruer le débat. Oui, pour un gouvernement d’union nationale – celui de Habib Essid ne l’est pas moins – mais conformément aux prérogatives constitutionnelles. Un exécutif à plusieurs têtes n’en sortira pas pour autant grandi.

Oui, pour un gouvernement d’union nationale regrou­pant un large éventail de sensibilités qui brillent par leurs compétences et leurs convictions républicaines. A condition que l’équipage soit placé sous la houlette et le commandement d’un vrai raïs, comme on aime à l’appeler.

Un train peut en cacher un autre. La question d’un gouvernement d’union nationale soulève une autre, bien plus fondamentale, celle peut-être de la révision de la Constitution.

La situation économique et sociale est si dégradée, si abîmée, les perspectives à moyen et long termes sont pour l’heure si peu rassurantes, les risques d’affrontements sociaux et de déclin économique sont si grands pour ne pas nous interroger sur la fiabilité, la pertinence et la légitimité d’un système politique qui nous a si peu réussi. A cause peut-être de desseins politiques peu avouables.

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