Tunisie : Après la colère des sans-emploi, agir…

Sans-emploi

L’Histoire serait-elle un éternel recommencement ? Heureusement que pour l’heure, elle ne fait que bégayer. Il a fallu, chez nous, que tout change pour que rien ne change. On a peine à croire que le pays soit à ce point – cinq ans après la révolution – coupé en deux. Les tensions qui s’y manifestent, portées à incandescence par cette même déconnexion, ce même décalage que nous avons connus par le passé, entre le pays réel et le discours légal.

Le 14 janvier 2016, on fêtait avec faste et ostentation, en grossissant jusqu’à la caricature, les traits qui ont provoqué le rejet et la chute de l’ancien régime, quand les régions de l’intérieur grondaient, brisées qu’elles étaient par la prolifé­ration du chômage, de la pauvreté et de la misère. Comme si l’on s’ingéniait à dresser un mur de séparation, là où il faut le détruire. Le contraste est déconcertant, affligeant, porteur de tous les dangers d’explosion sociale. Il eût fallu plus d’humilité, une tout autre attitude, sans doute aussi beaucoup moins d’apparats et d’ors de la République pour ne pas ajouter aux frustrations, aux souffrances et à l’indignation des régions, qui n’ont rien vu venir des promesses de la révolution, sinon l’arrogance de nouveaux riches. De quoi les plonger dans une situation de déprime et de refus dont on peut tout craindre.

Le gouvernement Habib Essid était pourtant déjà prévenu. Il a pu vérifier, à ses dépens, l’état de fatigue, de lassitude, de rejet, mais aussi de détermination des régions de « l’hémis­phère » sud dès son investiture, accueillie par une flambée de violence. Comme si le Centre-Ouest et le Sud n’avaient que ce moyen pour se faire entendre. Un vrai soulèvement qui avait surpris plus d’un, qui avait embrasé ces régions, alors qu’il venait à peine de prendre ses quartiers. Il est peu probable qu’il ne s’agisse que d’irruption sociale spontanée. Ce qui n’enlève rien à la légitimité des revendications de conditions de vie plus dignes et plus décentes. Il n’empêche, la coordination du mouvement protestataire et sa soudaineté étaient telles, qu’il y avait peu de doute que le gouvernement issu des élections ne soit dans le viseur de formations politiques éjectées du pouvoir, de forces occultes et de mains pas si invisibles que cela, qui rêvent ou militent pour un autre monde, d’autres alliances et d’autres projets de société.

Mais si aujourd’hui, comme il y a un an, le feu prend et se propage avec autant de rapidité et d’intensité, c’est que le ter­reau est favorable. Il aurait fallu alors traiter le mal à la racine et commencer par là : panser les plaies béantes de régions exsangues, saignées par cinq décennies de développement inégal, qui ont scindé le pays en deux et provoqué d’énormes disparités autant entre les régions qu’entre les catégories sociales. Les cinq dernières années furent encore plus dévas­tatrices.

Les écarts de revenus et la fracture régionale – avec l’extension du chômage et de l’insécurité – n’ont jamais été aussi grands. On avait promis aux régions démunies, aux pauvres et aux sans-emploi, travail, dignité, une vie meilleure, bref, le paradis sur terre. Mais cinq ans plus tard, tous vivent un vrai cauchemar, l’enfer d’un quotidien devenu insupportable. Le pays vivait sur un volcan, sans qu’il y prenne garde. Il suffisait d’une simple étincelle pour mettre le feu aux poudres.

Non que rien n’ait été fait, mais tout n’a pas été entrepris et l’essentiel n’a pas été dit, expliqué et exposé au grand jour. Il fallait s’y prendre autrement pour faire naître de nouveau l’espoir. Il fallait donner une perspective plus crédible, mieux perçue et amorcer le mouvement de création d’emplois de proximité, dont les chômeurs porteurs de diplômes en seraient les propres promoteurs. Il fallait sans doute aussi plus qu’un traitement social du chômage : actionner tous les leviers de la formation pour dispenser des qualifications bien meilleures que de verser des indemnités à ne rien faire. Il fallait surtout développer un discours vrai, juste et courageux, pour mettre tout un chacun face à ses responsabilités. Pour cela, il eût fallu faire d’emblée l’inventaire des cinq dernières années. C’est notre droit. Le gouvernement aurait dû ne pas s’extraire de cette obligation qui lui aurait permis de situer les responsabi­lités des uns et des autres. Il pouvait ainsi calmer les ardeurs revendicatrices des sans-emploi et des damnés de la terre. Mais le pouvait-il sans indisposer certains de ses alliés qui le soutiennent dans la coalition gouvernementale ?

Il fallait, dès le départ, en raison de l’état de faillite finan­cière du pays, expliquer les limites de l’action du gouverne­ment. Qu’il ne pouvait, d’un seul coup, éradiquer le chômage qui frappe un jeune diplômé sur deux dans des régions sans perspectives d’emploi. Qu’il ne peut tout à la fois, satisfaire aux exigences de l’UGTT, dont les augmentations salariales ont plombé le budget. Plus de 13 milliards de dinars sur les 29 que compte le budget de l’Etat servent à payer les salaires de ceux qui occupent un emploi – souvent de trop – dans la Fonction publique. Le reste est stérilisé pour soutenir la consomma­tion (CGC) et rembourser le service de la dette qui ne profite nullement aux investissements d’avenir.

La part du budget consacrée aux dépenses d’équipement s’est rétrécie comme peau de chagrin, au point de voir diminuer considérablement le périmètre d’action de l’Etat, notamment pour désenclaver les régions de l’intérieur, casser cette image d’un pays à deux vitesses. L’UGTT serait mieux inspirée de s’interroger autant quant aux conséquences de ses revendications salariales sans fin sur l’emploi que de pousser des cris d’orfraie et de s’indi­gner, tout en dénonçant le chômage des diplômés dont elle a, ne serait-ce qu’en partie, sa part de responsabilité.

Les sans-emploi, qui n’ont pas le privilège d’utiliser l’arme de dissuasion de la grève générale, n’ont d’autre voie de recours que la rue, avec les risques de débordements que l’on déplore et condamne, surtout quand ces accès de fièvre sont fomentés, instrumentalisés et exploités à des fins politiques et idéolo­giques par les adversaires irréductibles du gouvernement.

A-t-on tout tenté, tout dit sur les causes du chômage des jeunes aux diplômes démonétisés, surfaits, périmés, à des années-lumière des exigences des entreprises projetées dans la mondialisation ?

A-t-on suffisamment mis en garde ces mêmes régions contre l’état d’agitation permanente et de désordre qui fait barrage aux investissements publics, effraie et dissuade les investisseurs privés ? Leur a-t-on expliqué qu’elles doivent s’armer de patience et de discipline pour restaurer leur attractivité et s’attirer les faveurs des investisseurs ? A-t-on signifié au pays – chiffres à l’appui – que l’âge d’or de notre modèle social est loin derrière nous ? Et qu’il faut construire un nouveau modèle sans doute plus contraignant ? Finie l’époque où plus de 45% du budget étaient consacrés aux dépenses sociales. La montée du terrorisme et de l’insécurité impose de nouveaux arbitrages plus contraignants, voire des révisions déchirantes. La lutte contre le terrorisme et la défense de l’intégrité du pays ont un coût exorbitant. On ne peut avoir plus de canons et plus de beurre, plus d’emplois dans l’éducation, la santé, la formation,… surtout que par ailleurs le sureffectif de la Fonction publique confine à l’overdose.

Que faire alors ? Agir dans l’immédiat avant de se gargariser et de se laisser griser par d’improbables projections sur les 5, 10 voire 20 ans à venir ? La situation est certes difficile, mais elle est loin d’être irrémédiablement compromise. Il n’y a aucune fatalité à l’échec, dès lors que s’affirment la volonté et l’autorité de l’Etat.

Le mieux que l’on puisse faire dans l’immédiat – car il y a urgence – c’est de recréer les conditions d’une rapide reprise de l’économie. Il n’y a d’autre priorité pour l’heure que celle d’allumer tous les moteurs de la croissance, notamment les investissements et les exportations. Les régions doivent être le fer de lance de ce rebond. Les investissements en infrastructure économique et sociale ont un énorme effet d’entraînement sur le reste de l’économie. Sauf que pour faire bouger sérieusement les lignes de l’emploi et du chômage dans l’immédiat, et en atten­dant de généraliser la création de micro, petites et moyennes entreprises qui font cruellement défaut, il faut reconvertir les jeunes sans emploi et les initier via de nouveaux mécanismes de formation aux métiers de demain. Sans doute aussi faut-il réactiver le service national pour renforcer les rangs de l’armée, aujourd’hui largement en sous-effectif.

Les nouveaux appelés sous le drapeau bénéficieront d’une formation et seront affectés à la défense du pays et à sa construction, comme aux premiers temps de l’indépendance. Tout le monde y gagne, au grand dam des terroristes. Cette politique, tout à la gloire du sens civique et patriotique, fera reculer, fût-ce pour quelque temps, le chô­mage, en attendant d’enclencher la dynamique de croissance.

Il faut briser tous les tabous, les obstacles et les freins à la croissance, relancer les investissements publics, pour entraî­ner dans leur sillage les investissements privés. Il sera alors possible de voir se multiplier la création de petits métiers et d’emplois de proximité.

Avons-nous les moyens d’une telle politique ? A vrai dire, le pays n’est pas dépourvu de ressources, dès lors que s’y exprime une forte volonté politique, que s’y construisent les ponts d’une concorde et d’une réconciliation nationale et que s’y instaure la confiance, nullement entachée des soupçons de corruption aux effets dévastateurs sur le moral des professionnels de l’économie.

La Tunisie vit, certes, une difficile et coûteuse transition, mais elle peut et doit compter sur ses amis et ses partenaires de toujours. A charge pour le pays de se réconcilier avec le tra­vail, de se réformer et de réformer ses structures économiques d’un autre âge, pour en finir avec les dysfonctionnements qui plombent la croissance de l’économie et la transformation de la société. Il n’y a d’autre voie de salut que d’engager les nécessaires réformes de l’Etat – moins de bureaucratie – de la fiscalité, des charges sociales, du marché du travail, de l’ensei­gnement pour l’adapter aux exigences de la mondialisation,…

Si on y arrive, l’argent affluera de partout et les IDE repren­dront de plus belle, au regard de l’attractivité retrouvée du site Tunisie. On pourra alors envisager de mettre en place un ambitieux plan de développement au profit notamment des régions, pour mettre fin à leur isolement et les insérer, au-delà de nos propres frontières, dans l’économie-monde.

Nous sommes en mesure et en droit d’obtenir de nos amis et partenaires cet appui financier, si nécessaire pour notre cohésion sociale, pour redresser notre économie très abîmée et pour enclencher une véritable dynamique de développement. Ceux de nos amis qui ont pris le risque de nous exposer aux visées des terroristes des pays voisins qu’ils avaient déstabili­sés, ont même un devoir moral de nous venir en aide.

Par leur incursion dans la région, ils ont placé la Tunisie aux premières lignes de la lutte contre le terrorisme et en ont fait la pointe avancée de protection de l’Europe. Nous ne pouvons, à nous seuls, assumer tout le prix de la défense de la démocratie dans la région. Ceux qui sont censés nous venir en aide au nom de ces valeurs communes ne le font pas assez, au moment où l’on en éprouve le plus grand besoin. Peut-être parce que nous n’avons pas su les convaincre. Faut-il qu’on manque à ce point de force de conviction ?

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