Nidaa Tounes dans la tourmente : le gâchis

parti politique

La politique est incontestablement l’une des plus étranges carrières qu’il a été donné à l’homme d’exercer. Elle comporte un large éventail de gens qui en font carrière, qui va de l’honnête homme dont le but dans la vie est de servir ses semblables, au novice qui entre dans un domaine dont il ignore tout, mais qui croit tout savoir, en passant par les escrocs, les filous, les voraces, les cupides et les gloutons pour qui la politique est le meilleur moyen de s’enrichir facilement et rapidement.

Si cinq ans après « la révolution », la Tunisie se trouve dans une situation catastrophique sur pratiquement tous les plans, c’est parce qu’il y a une pénurie d’hommes honnêtes qui ne cherchent qu’à servir leurs semblables et un trop-plein de gens appartenant aux autres catégories. Une illustration de cette triste vérité est fournie par Nidaa Tounes dont les chefs, censés le diriger et diriger le pays, sont, par leur comportement irresponsable, en train de détruire méthodiquement le parti et d’aggraver dangereusement les problèmes qui assaillent le pays.

Pourquoi un parti, qui a gagné les législatives et la présidentielle et sur lequel bon nombre de Tunisiens comptent pour sortir leur pays du gouffre, s’est-il, en l’espace d’un an, transformé en une arène, où les membres s’entredéchirent?

A l’origine, Nidaa Tounes est né grâce à l’association de différentes familles politiques et de divers courants d’idées, afin de barrer la route du pouvoir à l’islam politique, et ce, dans le cadre d’une compétition démocratique saine et transparente. Seulement, au lieu que cette diversité soit une source de force et d’enrichissement du parti, elle est devenue, au lendemain de la victoire, un handicap qui, non seulement bloque la marche du parti, mais génère des fissures qui se sont vite transformées en brèches difficiles à colmater.

Paradoxalement, la victoire du fondateur du parti à l’élection présidentielle a fortement fragilisé le parti. Béji Caïd Essebsi était à la fois le symbole et le ciment de Nidaa Tounes. Il était le dirigeant charismatique, le rassembleur dont personne au parti ne pense contester le leadership ou remettre en cause les choix.

La démission du président du parti, devenu Président de la République, a subitement réveillé les ambitions de tous ceux qui entouraient Béji Caïd Essebsi et qui exerçaient différentes fonctions au sein de l’organisation. C’était un peu comme ce maître qui imposait une discipline rigoureuse dans la classe et dès qu’il s’absentait, l’anarchie s’installait, chaque élève faisant de son mieux pour s’imposer face aux autres.

Le charisme et le respect dont bénéficiait Béji Caïd Essebsi parmi tous les membres du parti auraient pu lui permettre de jouer, de loin, le rôle d’arbitre, s’il avait maintenu une position neutre et à égale distance de tous les prétendants à la succession. Il aurait très bien pu sauver le parti de la déconfiture, s’il n’avait pas pris fait et cause pour le « courant » que prétend diriger son fils, cautionnant ainsi toutes les manœuvres déployées à Djerba, à Hammamet et à Sousse par Hafedh Caïd Essebsi et ses amis, en vue de mettre la main sur le parti et ses structures.

A ce niveau, le Président de la République et fondateur de Nidaa Tounes assume une responsabilité historique dans la rapide désintégration de l’organisation qu’il a créée, et vis-à-vis du pays qu’il a privé d’un pilier fondamental sur lequel on a à peine commencé à construire la charpente politique de la maison Tunisie.

Le ministre de l’Education Néji Jalloul a affirmé, mi-figue mi-raisin, que « la patente » de Nidaa Tounes appartient à Béji Caïd Essebsi. Il ne croit pas si bien dire, car il a mis le doigt sur une question fondamentale : en créant le parti, le fondateur avait-il en tête l’idée de créer une structure politique à mettre au service du pays et de l’intérêt général ou un fonds de commerce au service d’intérêts particuliers et dont la propriété reviendrait de droit à la famille ? A voir l’alignement systématique du père derrière le fils, il n’est pas difficile de trouver la bonne réponse.

Cette détermination du père à transmettre contre vents et marées l’« héritage » au fils est d’autant plus étrange que le prétendant ne peut se prévaloir d’aucun passé politique, d’aucune expérience dans la chose publique et qu’il est totalement démuni du moindre talent oratoire, l’« outil » de travail indispensable des politiciens. Son seul avantage, si l’on peut dire, est qu’il est le fils de son père. N’est-il pas étonnant que l’homme qui ambitionne d’être le numéro un du parti ne se soit pas adressé une seule fois au public pour présenter ses arguments ou réfuter ceux de ses adversaires ?

Béji Caïd Essebsi n’a jamais raté une occasion pour nous rappeler sa fidélité à Bourguiba, qui constitue pour lui l’exemple suprême à suivre. Seulement, il faut préciser ici que pendant les 30 années passées au pouvoir, l’ancien président Bourguiba avait forcé son fils à rester dans l’ombre, lui déniant toute influence dans la gestion de l’Etat ou du parti. Alors que l’actuel président, avant même de terminer sa première année à la présidence, n’a pas pu s’empêcher de cautionner les manœuvres douteuses qui visent à assurer la mainmise de son fils sur l’appareil du parti.

Au moment où une caricature de congrès se tenait à Sousse par les amis de Hafedh Caïd Essebsi, un meeting populaire se tenait au Palais des Congrès par Mohsen Marzouk, ancien secrétaire général. Dans les scénarios les plus cauchemardesques pour un parti politique, nul n’aurait imaginé une situation aussi désastreuse pour Nidaa Tounes que celle dans laquelle le parti s’est retrouvé en ce dimanche 10 janvier 2016. La situation a empiré dans les jours qui ont suivi avec la cascade de démissions collectives qui ont vidé le parti d’une bonne partie de ses compétences et de ses cadres.

Il faut dire que Mohsen Marzouk et tous ceux qui ont démissionné avec lui ne pouvaient faire autrement. Ils se sont trouvés au pied du mur, n’ayant d’autre choix que de se soumettre au diktat du fils ou de partir.

Comment un parti, qui a constitué un immense espoir pour des millions de Tunisiens qui l’ont élu sur la base d’un programme électoral de 300 pages, s’est-il désintégré aussi rapidement, sans concrétiser la moindre de ses innombrables promesses ? Ici se pose la question de son alliance avec le parti islamiste Ennahdha.

Ce parti a une stratégie claire dans le jeu des alliances. On l’a vu avec la troïka. Ettakattol et le parti du Congrès ont été instrumentalisés en acceptant de servir de paravent et de caution à l’hégémonisme d’Ennahdha et à son programme d’islamisation forcée de l’Etat et de la société. Après deux ans de pouvoir chaotique, ayant été vidés de leur énergie et de leur substance et ayant perdu leur base électorale, les partis de Mustapha Ben Jaafar et de Moncef Marzouki ont payé très cher leur alliance avec le parti islamiste : ils ont disparu purement et simplement de la scène politique.

Le parti Ennahdha est-il engagé dans une stratégie secrète qui consiste à affaiblir, sinon à détruire, son allié d’aujourd’hui que Rached Ghannouchi n’hésitait pas à qualifier hier de « plus dangereux que les salafistes » ? A voir le parti pris des journaux islamistes Al Fajr et Addhamir en faveur du « clan » Hafedh Caïd Essebsi et les attaques virulentes menées contre le « clan » Mohsen Marzouk, il est légitime de se poser la question sur les motivations profondes d’Ennahdha de s’immiscer dans les problèmes internes de Nidaa Tounes et de soutenir un clan contre l’autre.

Tout le monde sait que l’objectif ultime d’Ennahdha est l’islamisation de tous les aspects de la vie en Tunisie. Les conditions ne sont pas favorables actuellement, mais ses dirigeants savent attendre. Ils se comportent comme l’épi qui, par sa flexibilité, obéit à tous les caprices du vent en attendant que le blé mûrisse. Et à ce niveau, on peut dire que la déconfiture de Nidaa Tounes est une bénédiction pour Ennahdha qui est en train de se délecter en secret et dont les chefs ont toutes les raisons d’être reconnaissants à Caïd Essebsi père et fils.

Dans son allocution au « congrès » de Sousse devant les « nidaïstes », Rached Ghannouchi a exprimé sa joie de voir l’oiseau-Tunisie voler avec deux ailes : Ennahdha et Nidaa. Mais personne ne lui a fait remarquer que compte tenu des immenses différences et des énormes contradictions entre la nature et le projet de chacune des deux ailes, l’oiseau ne peut être qu’un cul-de-jatte.

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