Tunisie : Etat d’urgence

A l’impossible nul n’est tenu. Ne pas tout tenter qui puisse combattre énergiquement et efficacement le terrorisme qui s’ancre et gangrène le pays confine à la démission, voire à la trahison des valeurs républi­caines. Se donner, en revanche, les moyens et les instruments pour éradiquer le terrorisme jihadiste relève d’une impérieuse nécessité : on perd beaucoup à vouloir dialoguer, ou pire encore, à ménager les ennemis de la liberté et de la démocratie quand leur seul but est de détruire l’Etat lui-même. On ne négocie pas avec les terroristes et leurs acolytes ou sponsors, on les combat. Et l’on doit se donner les moyens humains, techniques, militaires et juridiques, avant d’engager un combat difficile et des plus meurtriers. Sans quoi, on plonge le pays dans le désespoir, au risque de ranimer le spectre de la guerre civile qui n’est plus, hélas, une simple vue de l’esprit.

L’Etat a le dos au mur, il ne peut plus reculer, sous peine de se disqualifier, de se décrédibiliser. Il a le droit de se défendre quand il subit le feu roulant de l’illégalité. Le gouvernement a le devoir de protéger et de défendre de la déferlante jihadiste nos institutions républicaines, notre économie et notre modèle social.

Face à l’inévitable, loin de se résigner, l’Etat doit montrer une franche et massive détermination pour couper toutes les issues jihadistes. Il doit lui barrer les voies de retraite et s’en prendre énergiquement à ses bases arrière en immersion profonde ou celles écumant la scène politique et les sphères médiatiques.

Le Président de la République Béji Caïd Essebsi s’est rendu à l’évidence et a décrété l’état d’urgence. Que ne l’a-t-il fait trois mois plus tôt quand, sans raison valable, l’autorité de l’Etat était mise à mal, bafouée, quand ses institutions sécuritaires et ses symboles républicains étaient saccagés, incendiés par des hordes chauffées à blanc par de mauvais génies de la politique qu’incommodait le dernier scrutin électoral ? Ils avaient fait, dès l’annonce des résultats, feu de tout bois et se sont découvert un art et une vocation d’exploiter la détresse du sud – comme si tout le nord baignait dans l’opulence – pour enflammer toute la région, allant jusqu’à inciter la population à la désobéissance civile. Ils ont commis la pire des fautes, en prenant le risque de transformer la fracture sociale, sur fond de déséquilibre régional, en une véritable cassure nord-sud, avec les conséquences que l’on sait. On n’imaginait pas une telle escalade au motif de défaire des liens d’unité tissés par près de 3000 ans d’histoire.

Ben Guerdane, Douz, El Faouar,… sont en effervescence politiques lourdement sanctionnées aux élections législatives et présidentielles, après avoir pleinement contribué au dépe­çage de l’appareil sécuritaire, privant le pays de toute digue protectrice contre les menaces terroristes et les agressions extérieures. Nos frontières sont d’une porosité à faire blêmir, le pays lui-même est devenu, à force de complicité, une terre de recrutement de jihadistes de triste renommée mondiale.

Sous couvert de droit à l’emploi et au développement que personne ne conteste, mais qu’on ne saurait exaucer dans l’immédiat, sous prétexte aussi du souci et du besoin tardif de transparence, on a vu se développer une attaque en règle contre le Groupe chimique et les compagnies pétrolières, secteurs stratégiques s’il en est et principaux pourvoyeurs d’emplois et de ressources en devises pour le pays. L’intrusion des luttes politiques dans le champ économique est désastreuse ; elle est inacceptable, surtout quand elle a pour effet la paralysie de l’économie et la faillite financière du pays.

Que n’a-t-on décrété, au regard de la gravité de la situation, l’état d’urgence pour mettre un terme à ce qu’il faut bien considérer comme une véritable entreprise de démolition de l’économie nationale, en pointant les responsabilités de tout un chacun et en sanctionnant les coupables ? Il y avait urgence à défendre notre économie et à sauvegarder notre indépendance nationale qui ne résistera pas à l’inflation de la dette extérieure.

Les jihadistes, de quelque école de la mort dont ils se réclament, n’en désarment pas et montent même en puissance dans l’horreur, en cherchant à saper le moral du pays, à l’isoler du reste du monde et à tarir ses principales sources de rentrées de devises en s’en prenant directement aux touristes étrangers. Sachant que l’onde de choc atteint inévitablement les investissements extérieurs. Ils ont fait la démonstration de leur puissance de feu au Bardo.

Le choc fut terrible : 23 croisiéristes parmi près d’une centaine qui se préparaient à visiter le musée, sont tombés sous les balles de terroristes. Par miracle, il n’y avait pas davantage de victimes. La tragédie s’est abattue sur le pays, juste en face, à l’entrée presque de l’Assemblée des représentants du peuple qui discutaient, à ce moment précis, sans grande conviction et sans grand enthousiasme, de la loi contre le terrorisme. Dans le viseur des tueurs, les touristes bien sûr, l’ouverture, la tolérance et notre universalité ; trois mille ans d’histoire et la représentation nationale. Que de symboles pris pour cibles en une seule attaque meurtrière !

Les terroristes, jusque-là cantonnés au mont Chaambi et aux montagnes environnantes frappent désormais au coeur même de la capitale, laissant entrevoir une organisation complexe, des ramifications solidement assumées établies et de sombres desseins pour le pays. Le réveil fut brutal et douloureux, mais s’est accompagné d’une prise de conscience dont on disait qu’elle était salutaire.

On pensait alors qu’il y aurait, à l’avenir, l’avant et l’après Bardo… Il eût fallu pour cela décréter l’état d’urgence pour signifier notre volonté et notre détermination de faire la guerre aux terroristes, de les débusquer là où ils se terrent, de faire exploser leurs cellules dormantes, dévoiler leurs complices et leurs cerveaux.

Passés les premiers moments d’émotion, le pays est de nou­veau tombé dans ses travers de toujours, ses négligences et sa nonchalance. La tuerie dans la caserne de Bouchoucha fut plus qu’une sérieuse alerte sur de graves dysfonctionnements qu’on a peine à imaginer. Au final, sept militaires seront froidement assasinés, victimes autant de la barbarie d’un militaire en rupture de ban que de négligences coupables.

Le temps de la colère, de l’indignation et de l’émotion fut, comme toujours, de courte durée. La fièvre comme la peur tombèrent aussitôt pour céder la place au vide sidéral, aux sem­piternelles questions des revendications de statut professionnel, du pouvoir d’achat qui cristallise tous les débats et du panier de la ménagère. La Tunisie, comme on n’aimerait pas la voir, plus préoccupée des choses de la vie que de la vie elle-même !

L’ennui est que dans l’intervalle, les communiqués assénés comme autant de bulletins de victoire par le ministère de l’Intérieur faisaient régulièrement état de démantèlements et d’arrestations de terroristes sur le point de commettre leur for­fait. On en arrive même à penser que l’hydre terroriste n’est pas loin d’être terrassée, qu’elle est aux abois et qu’à bien réfléchir, il ne s’agit plus que d’un terrorisme résiduel qui vit ses derniers instants, alors même que Daeche, qui nous a dans le collima­teur, campe à quelques encablures de notre frontière sud. Le réveil fut une fois de plus terrifiant.

L’attaque qui a pris pour cible l’hôtel Impérial Marhaba à Sousse fit l’effet d’un tsunami chez les politiques, chez les professionnels et dans le monde. L’horreur pendant plus d’une demi-heure qui paraissait une éternité, sans que les forces de l’ordre interviennent. Un terrible carnage et beaucoup d’interrogations sur les manquements, les dysfonctionnements, le professionnalisme de l’appareil sécuritaire. On ne se pardonnera jamais d’avoir laissé mourir par négligence et irresponsabilité toutes ces vies humaines. Et plutôt que de se lamenter sur les pertes encourues par le secteur et sur les inévitables dommages collatéraux, on serait mieux inspiré de nous interroger sur nos propres défaillances qui ont coûté la vie à 38 touristes étrangers, dont nous n’avons pas été en capacité d’assurer la sécurité. Nul besoin chez nous de l’incontournable principe de précaution, pourtant érigé aujourd’hui en dogme absolu.

La filière touristique acceuille des millions de touristes, représente 7 % de notre PIB et fait travailler directement 400.000 personnes ; il eût fallu la placer sous plus haute surveillance. L’après Sousse va marquer les esprits. Ce sera pour nous une véritable hantise, dont on pourra difficilement s’en débarrasser. C’est pourquoi, le pays qui a mal, pourra difficilement s’en sortir. Il est sous la menace d’une implosion sociale, frappé comme il est et avec une telle brutalité, au coeur même de son écono­mie, à l’encéphalogramme bien plat. On ne s’explique pas ces agressions terroristes conçues pour faire mal, très mal, et notre vulnérabilité, autrement que par une indifférence coupable ou des complicités conscientes ou non.

L’heure est grave : c’est l’avenir du pays, le nôtre, qui est aujourd’hui dans la balance. Resserrer les rangs ? Oui bien sûr. Faire taire, ne fût-ce que momentanément, nos divergences politiques, nos querelles sociales et nos escarmouches sociétales ? Assurément. Retrousser nos manches, donner un sens et un contenu à une véritable réconciliation nationale, faire front contre le terrorisme d’où qu’il vienne et quelle qu’en soit la nature ? Qui n’y souscrit, sauf à vouloir prêcher la haine, l ’obscurantisme, la division et l’affrontement.

La sécurité sinon rien, à moins que ce soit le chaos. Celle-ci ne se décrète pas, elle se construit intelligemment à travers, notamment, la mise en place d’une centrale de renseignement, tout en réhabilitant nos forces de sécurité, malmenées, déca­pitées à dessein alors même qu’elles étaient au lendemain de la révolution acquises aux lois et aux valeurs républicaines.

Ultime point de ralliement : produire plus, plus vite et mieux, concourir davantage qu’il n’y paraît aujourd’hui à l’effort natio­nal de solidarité via un plus grand civisme fiscal, en mettant davantage à contribution les fraudeurs patentés, l’économie informelle et de larges pans des professions libérales, informer sans renoncer aux droits et libertés mais sans s’exonérer non plus du sens de la responsabilité… On ne sauvera pas le pays et on ne s’en sortira pas sans un partage équitable de l’effort, des sacrifices et des fruits de la croissance quand elle sera de retour. Il nous faut impérativement nous mettre en cohérence avec l’urgence et l’exigence du moment.

L’état d’urgence que vient de décréter le Président de la République est une décision d’une grande gravité, dont on évalue mal l’impact sur l’investissement, le tourisme et nos échanges extérieurs. Il faut espérer qu’il éveille et renforce notre perception du danger et notre sentiment national. Il donne, certes, plus de marge de manoeuvre au gouvernement pour combattre le terrorisme, conduire le changement et entamer les nécessaires réformes. Mais à défaut d’exercer sans détour ses prérogatives et son programme, et d’affirmer pleinement l’autorité de l’Etat, on voit mal comment il pourra faire demain, état d’urgence ou non, ce qu’il n’a pas pu entreprendre la veille.

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