Tunisie : Les mots qui fâchent

Si les élections du deuxième tour auront bien lieu le 21 décembre, les prochaines semaines risquent d’être bien chargées en marchandages, profession de foi, propagande, volonté de nuire, propos maladroits, accusations malveillantes et provocations de toutes sortes. Certains de ces procédés sont déjà à l’œuvre. Moncef Marzouki a déposé, au lendemain du scrutin, huit recours pour abus et violations des élections et a sommé le président de Nidaa Tounes de désigner un chef de gouvernement en dépit du bons sens et des accords convenus. Il a fallu l’intercession du pompier pyromane, subitement autoproclamé grand partisan de la démocratie et du consensus, pour que M. Marzouki renonce à la démarche qu’il avait engagée. Quant au candidat arrivé en tête, il s’est enfoncé dans le bourbier de la colère régionaliste d’une population à bout de nerfs et qui s’est sentie visée par une phrase de trop. Car la réflexion de C. Essebsi a été interprétée par les habitants de Sfax, Kairouan, Kasserine, Gafsa ainsi que le reste du Sud Tunisien comme une provocation intolérable qui leur confère l’étiquette d’électeurs manquant de discernement, car longtemps acquis aux idées islamistes et salafistes. Une redoutable combinaison qui expliquerait le score inattendu de Marzouki.

Voilà donc la Tunisie, déjà  coupée en deux géographiquement, socialement et économiquement, qui se retrouve moralement et politiquement divisée en deux entités distinctes : le littoral nord, relativement prospère, moderne et laïque est perçu comme une enclave inaccessible aux habitants d’un sud traditionnel, frappé par l’infortune et réputé traditionnellement rebelle à toute espèce d’autorité. Les protestations des populations mécontentes des propos de BCE représenteraient un véritable exemple de sécession sociale motivée par une volonté de se désolidariser de la collectivité, déstabiliser le pays tout entier et le conduire vers la partition et la guerre civile… au cas où d’autres protagonistes viendraient les soutenir…

Cette affaire remet à jour une question  lancinante, pourtant inscrite dans tous les programmes électoraux et qui inspire tous les candidats. En effet, depuis la chute du régime, on a vu les vieux clivages remonter à la surface. Les habitants d’un  sud déshérité continuent de s’identifier comme une communauté minoritaire, délaissée,  négligemment traitée par tous les gouvernements et reléguée au second plan dans le débat public, lorsqu’il a lieu. Certains y voyaient presque un apartheid économique et social car tous les gouvernements, sans exception, se sont laissés aller à cette volonté de s’abstraire d’une collectivité pour n’avoir pas à supporter l’effort d’une solidarité au bénéfice de ses membres les plus faibles.  L’un de ces clivages se résume à cette sempiternelle indifférence des régimes successifs, les instances publiques aussi bien que les entrepreneurs privés, envers certaines régions dont la plupart relèvent géographiquement du sud et de l’ouest du pays.

Depuis l’Indépendance, les  retombées du développement en Tunisie sont évidentes: recul de la pauvreté, amélioration des conditions de l’habitat, couverture sanitaire et repli des maladies, essentiellement grâce  à l’Etat. Cependant, ces améliorations ont été inégalement réparties. On a incontestablement favorisé certaines zones plutôt que d’autres, et l’écart entre le littoral et les régions de l’intérieur n’a jamais cessé de se creuser en dépit d’une progression générale du niveau de vie des populations. Aujourd’hui, dans une conjoncture marquée par un contexte économique atone, l’État est plus que jamais condamné à des actions très ponctuelles qui ne réussiront pas à transformer la physionomie de ces régions ni à résorber son taux de chômage endémique. Cependant, cette atonie s’explique aussi par des structures culturelles et sociales locales, notamment une inertie que les habitants de ces régions ont  largement contribué à entretenir.

Le relâchement de la vigilance et la porosité des frontières, largement accentués par la passivité du gouvernement islamiste, avaient permis à certaines populations de ces régions de consolider leur vocation dans le commerce transfrontalier de marchandises en tous genres, allant jusqu’à créer des zones informelles de libre-échange à telle enseigne qu’ils ont fini par voir dans la simple application de la loi  des mesures de coercition révoltantes. Les immenses fortunes ainsi  générées par l’activité des trafiquants de Guelma, Kasserine, ou Ben Guerdane, n’ont jamais servi à la promotion de leurs communautés d’origine, mais s’investissent au contraire dans les secteurs profitables et peu créateurs d’emplois du littoral.

En rabrouant publiquement et de façon brutale et grossière un journaliste qui a eu l’outrecuidance d’interrompre l’une de ses sempiternelles digressions humoristiques ou coraniques, le candidat de Nidaa Tounes n’en est pas à sa première, et ce ne sera pas sa dernière maladresse. Or un homme politique en campagne a tout intérêt à être ouvert, doux, affable et sympathique, précis dans ses propos et qui  voit clair dans le désordre des sens divers dans lesquels les mots sont employés. Dans le cas d’une victoire de BCE au second tour, il faudrait s’attendre à ce que le poids de la fonction, son franc-parler mordant notoire, les périodes de lucidité fluctuantes d’un président âgé et les difficultés à argumenter, contribuent à l’exposer de plus en plus aux malaises potentiels, aux erreurs de jugement et d’enchaîner ainsi ses impérities langagières. A ce propos, et afin d’éviter à C. Essebsi des situations qui pourraient lui porter un préjudice considérable, à lui-même et aux intérêts de la Nation, ses dévoués collaborateurs devraient penser à lui confectionner un court traité qui lui  donnera une définition accessible des mots couramment employés dans les rassemblements et dans les médias, lui évitant ainsi  dans l’avenir quelques  bévues et qu’on intitulera  Petit glossaire de précautions sémantiques en politique, ou comment parler vrai en démocratie tout en évitant les paroles qui fâchent.

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