Tunisie : La démocratie à l’épreuve des élections

Il y a quelque chose d’assez surréaliste dans la campagne des législatives. On a peine à croire que les élections vont désigner le nouvel exécutif en charge de la destinée du pays pour les cinq années à venir et peut-être même pour plus longtemps encore. Les Tunisiens, à en juger par leur relative indifférence, ne semblent pas avoir pris l’exacte signification et mesure de ces élections, habitués qu’ils sont à la primauté des élections présidentielles. Celles-ci, même reléguées à l’arrière-plan comme pour bien marquer, consacrer et accentuer le trait du nouveau régime parlementaire, n’en suscitent pas moins davantage d’engouement auprès du corps électoral. À croire que la culture du chef de l’Etat.

– Si tant est qu’il y ait un chef au leadership affirmé et un Etat à l’autorité incontestée – est largement incrustée dans notre héritage et dans notre ADN politique.

Ainsi – on n’en est pas à un paradoxe près -, et contre toute attente, Les législatives qui vont dessiner la nouvelle architecture et la cartographie du pouvoir sont quelque peu ternies, déconsidérées, alors qu’elles sont l’expression d’un enjeu politique majeur. Serait-ce par manque de conviction des politiques en mal de repères ? Faut-il y voir aussi le peu de discernement, sinon l’inconscience des électeurs peu sollicités à cet effet ? L’absence de candidats de grande envergure politique, dépourvus de charisme et de popularité, n’est sans doute pas étrangère à cette indifférence quasi générale.

Il n’est pas non plus exclu que cet état de fait ait été voulu et entretenu par certaines forces politiques, qui cherchent à prendre ainsi à rebours leurs adversaires, en banalisant à souhait les élections législatives pour ne pas éveiller la vigilance ou susciter la mobilisation d’électeurs, loin de se ranger sous leur propre bannière.

Il n’empêche ! Ce jeu-là, s’il est avéré, est malsain et porte les germes de tensions et de conflits futurs, là où doivent régner sérénité et coexistence pacifique. La sacralisation

– à dessein -, pour des considérations électoralistes, de l’institution présidentielle dans un système parlementaire pur et dur n’est pas sans conséquences sur le futur mode de gouvernance politique et la nature de la cohabitation entre les deux têtes du sommet de l’Etat. Car, sauf à envisager le scénario le moins conflictuel, sinon le plus favorable, qui signifie une grande proximité politique entre le chef de l’Etat et le président du gouvernement issus d’une même majorité ou coalition politique, tout autre scénario serait potentiellement porteur de crises politiques larvées ou ouvertes entre les deux têtes de l’Etat. Car quoi qu’on ait pu dire sur les limites de son pouvoir, le chef de l’Etat, non pas désigné, mais élu au suffrage universel, juste après l’élection du parlement, dispose d’une légitimité politique bien plus grande qu’on ne le dit. Par ce second vote, les électeurs auront, dans tous les cas de figure, confirmé ou corrigé et rééquilibré leur choix précédent. Il n’est pas dit qu’entre l’esprit frondeur des Tunisiens et le texte de loi de la Constitution il y ait une parfaite concordance.

Le président de la République est investi, de par son élection au suffrage universel, d’une légitimité sans faille, et il n’est pas exclu qu’il le fasse savoir à chaque fois qu’il le jugera nécessaire.

On sait peu de choses sur l’issue de ces élections, mais l’on pressent déjà que les rapports au sommet de l’Etat pourraient ne pas être au beau fixe. Ce qui n’est pas sans ajouter au malaise ambiant, déboussoler encore plus l’opinion qui a tant besoin de calme, d’apaisement et de visibilité.

On imagine fort à propos, à travers l’image éclatée du paysage politique, qu’aucune formation politique, aussi représentative soit-elle, ne peut exercer un quelconque monopole du pouvoir et ne peut s’arroger le droit de présider seule à la destinée du pays. Aucun parti politique, fût-ce avec le concours de ses satellites, n’aurait la taille critique pour prétendre à un tel exercice. D’autant plus périlleux qu’il serait dépourvu de moyens, au regard de la faillite financière de l’Etat.

Les prochaines élections vont-elles consacrer une certaine forme de bipolarisation de la politique, voulue par certains et décriée par d’autres ? Quelles seraient les conséquences sur la gestion du pouvoir de ce nouveau big-bang politique, dans l’hypothèse où aucun des deux principaux vainqueurs ne dispose d’une majorité qui lui scénarios, celui d’une cohabitation soft ou d’une confrontation dure qui installerait le pays dans une crise politique, avec pour seule issue de nouvelles élections anticipées ?

Y aura-t-il un gouvernement d’union nationale, comme il se dit aujourd’hui dans les allées de certains partis et jusqu’au sein de leur direction sans qu’on soit assuré de leur sincérité ? D’autres, au contraire, privilégient, forts de leur représentativité, la formation d’un gouvernement d’ouverture qui soit élargi à des personnalités indépendantes ou à des personnalités politiques, plus tentées par le pouvoir que par les valeurs et les convictions qu’elles s’évertuaient à défendre la veille. On ne sait pour l’heure ce qu’il en serait. Seule certitude, la politique est moins affaire de conviction que de circonstance. Du coup, comment croire les politiques aux discours fluctuants, conciliants ou assez tranchés, quand ils abordent leurs intentions futures ?

En attendant le verdict des urnes, les spéculations vont bon train. Tous les scénarios sont possibles. Le plus redoutable est sans doute celui du désenchantement, du scepticisme, de l’indifférence, de la lassitude des électeurs tentés par le désaveu et le rejet de la classe politique au palmarès, pour un grand nombre, désespérant.

Aucun scénario n’est exclu, pas même celui de voir le Quartet reprendre de nouveau du service. Ce serait le pire des scénarios, car il signifiera définitivement l’échec et l’incapacité des partis politiques à assumer le rôle qui doit être le leur. La transition démocratique n’y gagneraitpas grand-chose. On peut même imaginer que ce qui fut une avancée politique sur la voie de la transition – ou en tout cas ce qui a été considéré comme tel – avec la désignation, sous la houlette du Quartet, du gouvernement de compétences, ne soit désormais perçu comme une régression. Cela revient à reconnaître et à admettre que le pays est, d’une certaine manière, dirigé par un Quartet

– aussi respectable soit-il – qui se serait arrogé le droit de se substituer à la consultation populaire.

A charge donc pour les partis politiques, dont c’est la vocation, de traduire dans les faits et dans la durée, le verdict des urnes plutôt que d’abdiquer et de s’en remettre à la volonté du Quartet, fût-il habité par les meilleures intentions du monde. Sinon, qu’est-ce qui aurait changé, si notre vote n’a servi à rien ? Si les politiques, aux ambitions pourtant démesurées, avouent leur incapacité à diriger le pays, qu’ils en assument la responsabilité et en tirent les conséquences !

C’est ici que le rôle du chef de l’Etat, élu au suffrage universel, garant de l’unité, de la stabilité du pays et de sa transition démocratique prend tout son sens, fût-ce dans le cadre d’un système parlementaire comme celui qui a été taillé sur mesure par l’Assemblée nationale constituante, sans se soucier des risques d’instabilité qu’il fait courir à un pays qui fait ses premiers pas dans l’apprentissage de la démocratie.

Nous sortons d’une période très difficile, comme le sont tous les lendemains de révolution et de rupture politique. Rien ne nous a été épargné : querelles et tensions politiques portées à leur point d’incandescence, instabilité sociale chronique qui n’a pas l’air de s’atténuer, régression économique dont on portera longtemps encore les stigmates. L’ombre de l’insécurité et du terrorisme plane en permanence sur le pays, alimentant peur et inquiétude, comme si la dégradation des conditions de vie, sous l’effet du chômage et de l’inflation, n’y suffisait pas. Les Tunisiens n’en veulent plus et n’en peuvent plus. Il faut sortir au plus vite de cette spirale infernale, pour ne pas hypothéquer pour toujours nos chances de redressement.

Les prochaines élections doivent clore ce douloureux chapitre. Il n’y a aucune fatalité à se laisser submerger par cette crise multiforme : politique, économique, sécuritaire, sociale, sociétale et morale. Nous pouvons et nous devons nous en sortir.

Les élections du 26 octobre doivent ouvrir une voie balisée, plus sûre, plus porteuse et moins aléatoire, donner une perspective aux jeunes et aux régions.

Le nouvel exécutif doit impérativement et au plus vite assurer la sécurité, la stabilité, l’Etat de droit, réhabiliter le travail, redresser l’économie, retrouver le sens de l’intérêt général, nous redonner confiance en nous-mêmes, en nos moyens et en notre capacité de nous réinventer notre propre avenir.

Les partis politiques, projetés aujourd’hui dans le feu de la compétition électorale, qui se préparent à gouverner le pays – si tant est qu’ils y parviennent – savent ce qui les attend et à quoi s’en tenir, sans jamais s’exonérer de l’éthique républicaine et de l’exigence morale.

Sans la garantie de la sécurité, de la stabilité, de l’Etat de droit, du devoir civique pleinement assumé et de la confiance retrouvée, leurs programmes, si élaborés soient ils, ne seraient qu’une simple vue de l’esprit, incapables de faire bouger les lignes de la pauvreté, du chômage, des inégalités et du déclin économique. C’est comme s’ils prêchaient dans le désert.  ƒ

 

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