« Nous voulons un partenariat gagnant-gagnant »

L’Economiste Maghrébin (Magazine) a interviewé, dans son dernier numéro (637), Tahar Sioud, actuellement en charge de la Conférence Investir en Tunisie Start-up pour la démocratie, élu domicile pour préparer l’organisation de la conférence « Des amis de la Tunisie », initiée par la France et aussi par l’Allemagne. De prime abord, il a changé l’appellation de cette importante rencontre internationale ainsi que le lieu et la date de sa tenue. Ainsi, il nous apprendra que « Invest in Tunisia : start-up of democraty » (Conférence sur les investissements en Tunisie : start-up pour la démocratie) se tiendra à Tunis le 8 septembre 2014.  Vu l’intérêt de cette manifestations,  nous publions la l’interview  dans sa version intégrale. 

L’Economiste Maghrébin : Où en êtes-vous avec l’organisation de la conférence internationale dite « Des amis de la Tunisie » ?

 Tahar Sioud : Dès le départ, j’ai constaté trois ano­malies, à savoir la date, l’appellation et le lieu. Certes, l’initiative a été prise après la visite du chef du gouvernement en France et en Allemagne et celle des ministres des Affaires étrangères de ces deux pays en Tunisie. D’ailleurs, le jour même de cette visite, on m’a contacté pour me demander si j’acceptais la mission d’organiser la conférence. J’ai répondu par l’affirmative pour le pays et pour l’équipe gouvernementale qui est actuellement en place. En contrepartie, je ne veux absolument rien du tout.

Vous êtes quand même la personne idoine, vu les différentes fonctions et postes que vous avez occupés au ministère des Affaires étrangères, à la Banque centrale, à la tête du commerce

C’est vrai, j’ai occupé plusieurs postes, mais certains aussi ont déclaré que l’on m’avait « sorti des tiroirs ». Je suis quand même à la retraite depuis un bon bout de temps. Ceci étant, j’ai accepté de le faire d’une manière spontanée, si je puis dire, et en me disant qu’il fallait essayer d’aider le pays du mieux que je le pouvais. Ma première réaction a été de reconsidérer d’emblée la date proposée pour la réunion, à savoir au cours du mois de juin, dans la mesure où c’était impossible  C’était très tôt. Même pour le mois de septembre, c’est-à-dire le 8 septembre (certains ont proposé la date du 11 septembre), cela semble difficile, mais nous allons essayer de relever le défi. Il y a aussi l’appellation de la réunion « Conférence des amis de la Tunisie ». Je pense que des conférences du genre, il y en a eu pas mal et elles n’ont abouti à rien. Il fallait donc changer l’intitulé  trouver la formule appropriée à savoir : « Conférence sur les investissements en Tunisie, start-up pour la démocratie » (« Invest in Tunisia : start-up of democracy »), dans le but d’asseoir l’économique et le politique. Le troisième élément à confirmer, c’était le lieu : ce ne sera ni Paris, ni Berlin, mais Tunis.

S’agissant maintenant de l’objectif de la conférence : c’est une conférence pour les investisseurs. Ceci étant réglé, nous avons entamé le processus. Des invitations ont été envoyées déjà à une bonne partie de ceux qui sont en relation avec nous, ceux qui connaissent le plus notre pays. Nous n’avons pas invité tout le monde parce que nous ne voulons pas d’une assemblée générale des Nations Unies chez nous. C’est l’efficacité que nous recherchons. Nous voulons avoir parmi nous ceux qui s’intéressent à la Tunisie et qui nous intéressent aussi, qui soutiennent notre pays et continuent à y investir, même si c’est à un rythme un peu plus lent. Les pays invités donc sont au nombre de 30, sans oublier les insti­tutionnels internationaux et un certain nombre de sociétés, d’investisseurs pri­vés et de grands fonds d’investissement. Au total, une centaine d’invitations a été lancée. Nous avons bon espoir que la moitié répondra. Il y aura un noyau d’intéressés à qui nous demanderons effectivement de prendre pied dans le pays. Ce que nous cherchons, c’est un partenariat, essentiellement un inves­tissement gagnant-gagnant.

Ce qui va profiter au prochain gouvernement…

Oui, c’est le prochain gouvernement qui en profitera, mais c’est surtout le pays et le peuple qui en profiteront. En effet, grâce aux investissements, nous voulons combattre le chômage, promouvoir des activités dans les nouvelles technologies qui sont à même d’employer les diplômés du supérieur et par la même remédier un tant soit peu à l’inégalité régionale. Pour ce faire, nous allons probablement présenter des programmes structurants.

Des investissements seraient faits par des institutionnels et des organismes pour donner à la Tunisie la possibilité d’accueillir dans de bonnes conditions ceux qui répondront à notre appel. Nous cherchons aussi des partenariats entre privés tunisiens et étrangers. L’expérience en la matière a été tentée auparavant et nous avons eu quelques réussites que nous voulons renforcer et relancer. Voilà l’objectif de cette confé­rence. C’est la première du genre depuis l’indépendance du pays. C’est une confé­rence internationale qui porte essentiellement sur toute la structure économique telle qu’elle se présente actuellement, avec une mondialisation devenue en définitive la voie obligée. Nous voulons montrer aussi que la Tunisie reste un pays d’accueil, avec une réglementation et une législation favorables aux inves­tissements étrangers, sans pour autant spolier l’investisseur tunisien, bien au contraire. Notre objectif sera, je pense, atteint. Ceux que nous avons invités et qui ont les ressources nécessaires vont, je le pense aussi, jouer le jeu. Cette ren­contre sera positive pour le pays.

Concrètement, comment allez-vous vous y prendre ? Vous allez présenter des projets bien ficelés ? Y aura-t-il des investisseurs tunisiens présents ?

Comme je l’ai déjà dit, c’est une première en son genre. Nous allons présenter notre programme, les réformes entamées et celles à venir. Nous allons parler du futur de l’économie du pays. Comme nous l’avons fait pour le politique – et Dieu merci, le gouvernement a réussi à mettre en place une structure afin que les élections se tiennent d’ici la fin de l’année -, nous le ferons aussi pour l’économique. Nous tracerons également le chemin. Le gouvernement actuel ne va pas demeurer indéfiniment en place, mais je pense qu’il est dans la bonne direction, qu’il veut donner une perspective au pays pour aller de l’avant.

Comment a llons-nous a gir ? N ous allons préparer une note stratégique qui évoquera toutes ces questions. Nous allons de même présenter quelques pro­jets essentiellement structurants mais aussi des projets intéressant les fonds souverains ou la mise en place de par­tenariats entre Tunisiens et étrangers, dans divers secteurs d’activité.

Nous avons quand même quelques champions nationaux qui pourraient être intéressés par ces partenariats, qui pourraient être impliqués.

Bien sûr. On insistera, à l’occasion, sur les nouvelles technologies qui peuvent employer, comme je l’ai déjà dit, une main d’oeuvre plus qualifiée. Des projets de ce genre ont la capacité d’absorber les diplômés du supérieur actuellement au chômage.

Aujourd’hui, l’agitation sociale n’est pas pour vous aider dans votre mission. Certaines grandes enseignes étrangères comptent même aller ailleurs. Qu’en pensez-vous ?

Le gouvernement en place a eu l’appui et la confiance non seulement des partis politiques, mais également de ce qui est communément appelé le quartet. Donc l’Utica et l’Ugtt principalement, et la société civile représentée par l’Ordre des avocats et la Ligue des droits de l’homme. Ce quartet devrait, dans tous les cas de figure, je ne veux pas rentrer dans les détails, appuyer ce cabinet qui, en définitive, comme il a déjà répondu à ses appels politiques, essayera de répondre à ses appels sur les plans économique et sécuritaire. Une fois la réponse à ces appels engagée, j’espère qu’il réussira à remettre le pouvoir le moment venu au prochain gouvernement issu des urnes.

Pour revenir au 8 septembre, la date de la réunion de la conférence, et comme vous nous l’avez présentée, on a l’impression que cette manifestation va s’inscrire dans la durée, qu’elle va se tenir tous les deux ans, trois ans … Un Davos tunisien en quelque sorte?

C’est une conférence internationale qui se tiendra le 8 septembre mais qui aura des retombées. Ce sera l’application, la concrétisation, le suivi de ce qui va être décidé. L’environnement, les structures que va favoriser cette rencontre et qui vont en principe être agréés seront à même de réunir investisseurs et parte­naires pour le suivi et la concrétisation.

Justement à ce propos, n’est-il pas tout indiqué de penser à créer une cellule de suivi auprès de la présidence du gouvernement ?

La cellule est là, elle existe actuelle­ment, il faut juste la pérenniser. Il y a un ministre auprès du chef du gouver­nement chargé de la coordination sur le plan économique qui va s’en occuper. Il faut pérenniser aussi les autres struc­tures relatives au suivi des problèmes essentiels. La conférence sera donc un élément de synergie pour toutes les ren­contres qui se tiendront après.

Reste que cette conférence sur l’inves­tissement a été initiée pour remettre la Tunisie à niveau, afin que l’on s’y intéresse un peu plus et pour donner une image grandeur nature et positive de notre pays. La BEI, la BAD, la Banque mondiale,… sont intéressées par cette réunion, il faut juste les conforter dans leurs idées. Sans parler des pays. Récemment, j’étais à Bruxelles où j’ai constaté que les pays de l’UE nous soutiennent véritablement. Nos amis américains et de l’Extrême-Orient, la Chine, la Corée du Sud, le Japon, nos frères du Golfe,… tous sont intéressés par ce projet.

La Chine finance actuellement le projet de l’hôpital universitaire de Sfax et elle attend d’aller encore plus loin dans cette direction. C’est donc à nous d’essayer de les conforter dans leurs idées et de les accueillir comme il se doit. Par ailleurs et comme nous avons établi la démocratie, il faudrait que l’on rétablisse la sécurité, cet élément essentiel.

Les banques de développement, dont on avait fait des banques généralistes, si on les avait regroupées en une seule banque arabo-tunisienne par exemple, celle-ci aurait aujourd‘hui contribué justement à financer des projets…

L’idée en elle-même était merveil­leuse. Vous savez, j’ai fait partie des négociations pour une bonne demi-douzaine de ces banques. C’était une idée de Si Mansour Moalla, justement pour drainer les investissements pour le développement. La difficulté est venue des circonstances qui prévalaient à l’époque. En effet, après la constitution de ces banques, que quelqu’un appelait des méga-banques, nous avions connu des difficultés économiques énormes, celles des années 86 -87. Les pays qui les avaient soutenues, c’est-à-dire les pays du Golfe, en l’absence d’un retour sur investissement, ont décidé de les laisser oeuvrer à l’international. Ils n’étaient plus leur support direct. Ces banques ont alors perdu de leur dynamisme et n’ont pas été à la hauteur des attentes. Nous avons alors pensé à les transformer en banques universelles, généralistes, pour essayer de leur redonner vie moyennant une compression du coût de leurs res­sources. Aujourd’hui, je suis d’accord avec nos amis de la Banque centrale et avec Si Chedly Ayari, le gouverneur, qui affirment que nous sommes sur-bancari­sés. La réforme bancaire à venir pourrait favoriser le regroupement.

L’UE souhaiterait ouvrir le dossier de l’Association de libre-échange complet et approfondi (Aleca), le moment vous paraît-il opportun ?

Dans le cadre de l’Aleca, nos amis européens doivent comprendre un peu la situation de la Tunisie et être moins exigeants. De toutes les façons, nous ne pouvons aller de l’avant sans un accès facile dans les deux sens. Il fau­drait libérer tout ce qui est encore sous plis, essentiellement l’agriculture et les services. En 1996 ou 1997, nous bénéficions d’une des quatre libertés, celle des services. Une société tunisienne avait alors soumissionné à un appel d’offres de la ville d’Anvers (Belgique) ; elle avait obtenu le contrat parce qu’elle était la moins-disante et parce que ses techniciens et agents étaient payés selon les tarifs tunisiens. Elle était donc avantageuse. Au moment de l’application du contrat, on lui a refusé de ramener le personnel tunisien, une soixantaine de personnes, en raison de l’absence de la liberté de circulation des personnes, une des quatre libertés. Elle n’a donc pas pu exécuter son contrat. Aujourd’hui, il n’est plus possible d’agir de même. Il ne faudrait plus qu’il y ait cette asymétrie.

Pour ce qui est de l’agriculture, on la libère mais on nous impose des condi­tions presqu’impossibles à tenir. Nous faisons beaucoup de bio actuellement, essentiellement de l’huile d’olive, dont la qualité bio ne lui est pas reconnue. Certes, je ne suis pas de très près la question, mais je sais que le Maroc trouve des difficultés et essaie chaque fois de retarder les échéances en matière d’accord agricole avec l’Union européenne. Le Maroc est certes en avance sur nous sur cette question, mais faut-il encore que l’on ait des structures, une réglementation et un tissu juridique qui nous permettent d’avancer

Une dernière question personnelle : nous venons de perdre quelqu’un avec qui vous avez occupé presque les mêmes postes. Vous aviez un destin presque croisé avec Si Slah Ben Mbarek.

Oui, vous me donnez les larmes aux yeux. Je l’’ai connu quand nous avions le même âge, 11 ans. Nous avions poursuivi ensemble, au collège Sadiki, des études secondaires durant six ans. Nous nous sommes par la suite retrouvés, croisés et succédé l’un à l’autre. Aujourd’hui, je lui rends un vibrant hommage pour ce qu’il a fait avec abnégation pour le pays. Et que Dieu ait pitié de son âme.

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