Journal d’un commis-voyageur

Berlin le 19/06/2014

« Comme vous l’avez constaté, tel un pèlerin sur les grands chemins, j’ai repris ma gibecière et mon bâton pour aller à la rencontre du genre humain. Mon activité de grand commis de l’Etat semble davantage tenir  du commis-voyageur : itinérant, faisant des centaines et des centaines de kilomètres, sillonnant le monde, visitant la clientèle, étalant  toute la gamme de ses produits.  Un vrai périple  des causes perdues et des démarches désespérées. Pourtant,  rien dans  mes pérégrinations n’a suscité  jusque-là  de  perspectives exaltantes,  provoqué une réflexion d’avenir, engendré des horizons audacieux. La crise continue d’affecter le pays sans le moindre signe  d’amélioration en vue.  J’ai donc décidé de repartir faire du porte-à-porte, retrouver cette bonne vieille méthode qui, si elle ne donne pas de résultats immédiats, permet au moins de faire des repérages et, qui sait, servir l’avenir».

« Je me suis repenti mille et une fois de ne pas avoir tenu un carnet de voyage, une sorte de  livre de bord dans lequel j’aurais  consigné ad verbatim  toutes  mes impressions, développé des analyses utiles qui pourraient servir un jour de référence. C’est que de vaines années d’activités administratives  ajoutées à mon manque de  maîtrise de l’art du récit, m’ont  rendu incapable d’exprimer des émotions sincères, faire un compte rendu vivant et personnel de mes tournées, transmettre un témoignage détaillé, sensible  et hautement pédagogique. Je me contentais alors, au retour de chaque mission, de relater sèchement les faits, aller jusqu’à travestir la réalité  tout en excluant ce qui me semblait de nature  confidentielle ou franchement humiliante tels les revers subis lors de la visite des ‘pays arabes frères. Au nom du principe de compétence, j’ai cru bon de m’entourer de collaborateurs réputés, des  bêtes de savoir. Mais, tant de connaissances entassées dans leurs têtes avaient étouffé leurs dispositions naturelles, et leurs réflexions n’étaient plus alors qu’un ordinaire répertoire de ce qu’ils ont appris à l’université. Il faut absolument  et rapidement  trouver ailleurs les êtres pensants et réfléchis, dotés d’une  justesse d’observation et d’analyse. J’ai d’ailleurs déclaré  publiquement à quel point je trouve abusif ce titre de technocrate qu’on ne cesse d’accoler  aux ministres  de mon gouvernement  alors qu’ils ne sont,  en matière de politique et de gestion des affaires publiques, que  des techno-ignares ».

« Cette fois, c’était au tour de l’Allemagne de m’accueillir.  Je dois avouer que ce n’est pas sans une certaine appréhension que j’entrepris la visite  de ce grand pays,  aller à la rencontre d’un  peuple de travailleurs assidus et courageux,  persévérants et  innovateurs, trimant  dur  pour  eux-mêmes  autant que pour l’Europe tout entière  et qui savent, par-dessus  tout, rester humbles. Tout le contraire en somme de ces peuples fainéants, fraudeurs,  avides consommateurs, prétentieux et agressifs. Côté accompagnateurs, j’ai décidé de réduire le contingent des membres du gouvernement.  Fini les ministres qui s’éclatent,  font les magasins ou affichent une gaieté inappropriée  au vu des difficultés que traverse le pays. A la manière de ces grands chefs d’Etat qui voyagent accompagnés des grands fleurons de l’industrie, j’ai décidé d’associer quelques entrepreneurs tunisiens  afin qu’ils explorent de nouvelles opportunités d’affaires.

« La solennité de l’accueil, tapis rouge et revue des troupes,  m’ont  fait oublier tous les déboires passés, toutes les déconvenues vécues  lors des visites précédentes.  Les mésaventures vécues lors de mes derniers voyages m’ayant appris à ne plus compter sur  les synthèses de nos ambassadeurs, j’ai décidé par conséquent de me documenter  personnellement sur l’histoire des pays à visiter,  seule manière d’aborder avec le plus de rigueur et de professionnalisme  les séries d’entrevues et de rencontres programmées avec les grands de ce monde ».

« J’ai ainsi appris en premier lieu que l’Allemagne n’est pas une nation comme les autres. D’un pays ruiné et entièrement détruit après 1945,  elle est redevenue puissance économique  mondiale bien avant l’unification de 1990. Aujourd’hui, alors que toute l’Europe est en récession, le chômage y recule,  le déficit est revu à la baisse et la réduction des dépenses est engagée sans toucher aux budgets de l’Education nationale, de la Recherche et de l’Environnement. De plus, les  Allemands se disent tous heureux au travail. Et si parfois la sécurité de l’emploi leur cause des soucis, l’épanouissement personnel leur importe bien plus que le montant de leur salaire, car ce qui compte à leurs yeux, c’est le respect et la reconnaissance que leur vaut leur labeur. Pays hautement industrialisé, c’est  aujourd’hui une vertu  que d’être une marque allemande.  Pour ne citer qu’un seul exemple, toutes les publicités sur les voitures revendiquent  cette qualité allemande comme un gage de qualité, de fiabilité, d’efficacité, de performance et de haute technologie. Les compétences acquises se font au sein de l’entreprise et grâce au système de formation continue, les expériences professionnelles sont plus valorisées que les diplômes ».

« Pour  les Allemands, le temps est primordial. Ils détestent improviser, apprécient le sérieux, la simplicité et l’honnêteté. Très méthodiques, ils accomplissent une tâche à la fois et  n’aiment pas les gens mal  organisés et  peu fiables qui ne respectent  jamais les délais.  D’ailleurs la langue allemande, qui  ne permet pas les sous-entendus, ignore le verbe  « se débrouiller »,  devenu chez nous un élément  déterminant de notre mode de vie. J’évite de m’attarder sur des  clichés du genre : les  Allemands sont les plus gros  buveurs de bière,  radins ou ne mangent que des saucisses, mais  plutôt sur les valeurs les plus  appréciées  comme leur ultra-ponctualité,  leur amour de l’ordre, cette grande vertu prussienne  où l’on considère que  si tout va bien c’est  parce que tout est en ordre. Je ne m’attarderai pas non plus sur leur civisme, tellement  il est évident à chaque pas, qui  nous fait passer pour  un peuple grossier et nos villes de vraies décharges publiques. Jeter un papier sur le trottoir ou traverser à un feu rouge est pour eux une véritable incivilité. Ce sont ces  petits riens qui font ce qu’on appelle la culture et se répercutent incontestablement sur d’autres plans et  d’autres activités pour assurer la renommée du made in Germany. C’est pour toutes ces raisons que les produits allemands ont toujours revêtu une image d’excellence. Avec des industries de haute technologie et des prix Nobel à foison,  l’Allemagne, produit  moins de hauts diplômés que la Grèce pays de feta et de moussaka. Le  système allemand d’apprentissage n’a pas l’ambition de former  les élites, mais de trouver un débouché professionnel aux jeunes Allemands. C’est pour cette raison que 7,9% des Allemands de moins de 25 ans sont au chômage contre plus de 44,4% en Espagne. Chez nous, en revanche, au nom du droit pour chaque bachelier d’entrer à l’université et le refus de voir le secteur privé  s’immiscer dans les choix du monde éducatif, vient l’inadéquation entre la formation des jeunes et la demande des entreprises. Quant à nos écoles et la plupart de nos universités, elles sont d’un niveau si lamentable  qu’elles font la fortune de ceux qui donnent des cours particuliers. D’ailleurs le classement de Shanghai n’a jamais compté  d’établissements arabes ».

« Retournons maintenant  au bilan de ce voyage. Des questions lancinantes n’ont jamais cessé de me tarauder l’esprit : comment développer davantage nos échanges avec  une puissance comme l’Allemagne ? Comment donner un sens nouveau à une coopération entre deux  partenaires si disproportionnés ? Qu’avons-nous à leur offrir excepté une main-d’œuvre dont ils ne veulent plus ?  Quel argument  invoquer  pour les sensibiliser à notre réalité et nos difficultés alors qu’ils sont au courant de tous nos travers ?  Comment après plus de 60 ans d’indépendance nous nous retrouvons encore à découvrir avec émerveillement le savoir-faire allemand ?  Allons-nous rabâcher une fois de plus les mêmes refrains sur la révolution et le soutien à la transition démocratique ? Sommes-nous encore en mesure de les rassurer sur nos capacités à  relancer l’économie alors que nous sommes au bord du gouffre, à les  tranquilliser en leur promettant le rétablissement définitif de la sécurité au lendemain de chaque attentat ?  Pour ma part, la réponse est évidente : « Pour une politique stable, il faut une économie forte », autrement dit  qui soit tributaire d’une aide substantielle.   Même si les lois de l’hospitalité  commandent  aujourd’hui aux Allemands d’admettre pareilles tautologies,  ils ne manqueront sûrement pas de nous rappeler,  le moment venu,  que pour s’en sortir il suffirait simplement de travailler plus et de dépenser moins ».

 

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