Tunisie : Un gouvernement aux abois, une société réduite au désespoir

On attribue souvent l’épanouissement des pratiques magiques aux époques de décadence et d’impuissance des gouvernants. Des hommes et des femmes, dépourvus de moyens et réduits à l’impuissance, s’assurent alors le concours des devins et autres saints thaumaturges. De telles pratiques étaient d’un usage courant et la superstition, ainsi que la croyance à la magie et à la sorcellerie qui était très commune et très répandue, même dans la meilleure société. Qu’un vide se crée dans le domaine religieux, et c’est l’occasion propice de voir fleurir la superstition, de voir s’introduire des dieux nouveaux. Le lamentable épisode islamiste, celui d’un pouvoir d’obédience religieuse à l’issue duquel la fortune du pays s’est abîmée toute entière, a démontré que l’invocation et la prière ne sauraient tenir lieu de mode de gouvernement, et devant l’immensité des dégâts on a dû se résoudre à substituer à la foi du croyant la puissance du technocrate dont le principe directeur est la raison.

Désespérés d’un régime dont la liturgie n’est plus une modalité d’établissement des relations entre gouvernants et gouvernés ;  partis politiques, société civile et médias ont unanimement salué l’arrivée d’hommes nouveaux, appelés à façonner le pays, regardant au loin et en avant: des spécialistes de l’engineering politique qui revendiquent une culture de polyvalence car capables de tout gérer. Réputés être les produits de la force efficace et sans merci pour ceux qui prennent du retard, ils prétendent ramener les choix politiques à de pures opérations arithmétiques. Mais, malgré cette exaltation de la compétence inégalable du technocrate, la gestion de la totalité sociale d’un pays, de surcroît sous-développé, exige d’autres opérations mentales et d’autres conduites que celles effectuées par le technicien. Mais peu importe, l’essentiel n’est-il pas de se débarrasser des islamistes et d’inaugurer une nouvelle ère ? Une authentique caste de techniciens politiquement émasculés, résolus à garder leur neutralité et à ne partager ni les inquiétudes ni les aspirations de leurs compatriotes, s’était ainsi hissée au pouvoir. Dans l’espace politique, une esthétique du sourire, une philosophie de l’humeur à la fois combative et enjouée s’est immédiatement imposée à tous et à chacun. Les portraits collectifs et autres selfies sont devenus le reflet de l’optimisme confiant et du bonheur partagé. Les membres du gouvernement ne cessent, en effet, de confier aux photographes le soin de porter une image d’eux-mêmes conforme aux aspirations de la société et de ses élites : promettre le bonheur public, soutenir la croissance, établir la confiance, garantir la sécurité et réaliser l’efficacité et le retour au travail. C’est vers eux que se tournent désormais les régions déshéritées et oubliées, les classes défavorisées, les générations sacrifiées. La certitude de la reprise imminente de la croissance succèdera immanquablement à la fatalité du déclin et les sourires de satisfaction en disent long sur cette quête du bonheur instantané dans laquelle la société entière se renvoie l’image du meilleur des mondes.

Lorsqu’on parle de technocrates, on soupçonne des esprits forts rationnels appelés au chevet d’une nation, à son secours. Dans la mesure où les difficultés économiques ne sont pas un mal mystérieux dont le pays est la proie, attribuées à la fureur du destin ou à un quelconque maléfice, mais sont causées par des raisons objectives : structurelles ou conjoncturelles, dépendant de notre seule volonté ou de la situation géopolitique, exigeant des réformes profondes ou tributaires d’une action rapide, leur solution ne peut être envisagée que de manière rationnelle. Certes, la situation financière dont ce gouvernement a hérité était loin d’être enviable, mais son arrogance et son assurance en sa capacité à promouvoir la bonne gouvernance, restaurer la confiance et créer une dynamique nouvelle lui vaut aujourd’hui, au vu des résultats bien trop modestes, d’être l’objet d’une irrévérence bien méritée. Voilà donc nos compétences coincées entre la dureté des chiffres, le devoir de vérité et l’optimisme affiché. Face à l’intensité de la crise, les réponses apportées par le gouvernement, loin de la contrer, l’amplifient. On tente alors de contraindre la crise à nous quitter et la croissance à revenir par la seule puissance de la parole. Incapables de faire face aux problèmes, les incantations, les tours de passe-passe et autres sortilèges deviennent le remède suprême, un dernier recours  contre la menace des démons malfaisants.

Maintenant que constatons-nous au-delà des larges sourires d’autosatisfaction ? D’abord, la conviction que pour qu’un pays soit administré, il doit avant tout être gouverné. C’est-à-dire dirigé par des hommes capables de résoudre des problèmes en s’assignant des objectifs précis. Pourtant, nous ne voyons rien dans le fonctionnement du présent gouvernement qui puisse correspondre à ces desseins. Certes, pour assurer ces conditions essentielles d’un minimum de bien-être et de prospérité, il faut des moyens suffisants, mais il faut aussi et surtout une politique cohérente et suivie, appliquée avec l’autorité nécessaire.

Presque six mois après son investiture, de quels résultats ce gouvernement peut-il encore se prévaloir ? On peut dérouler à l’infini le triste chapelet  des reculs de ces hommes dits « de pouvoir  » : la capitulation devant la fronde des hauts fonctionnaires refusant le plan de suppression des voitures de fonction et des bons d’essence annoncé pourtant avec fracas comme une mesure phare de la rationalisation des dépenses ; le repli devant l’indispensable réduction des subventions jugée inopportunes de peur des réactions sociales ;  la soumission au dictat de quelques employés qui avaient congédié le PDG d’une entreprise publique, sans écoper de la moindre sanction ; le retard mis dans l’exécution de la feuille de route notamment la révision des nominations partisanes ; le rendement plus que dérisoire de la souscription à l’emprunt obligataire, annoncée pourtant comme un devoir civique et un acte de solidarité nationale. Enfin, bien plus préoccupant, l’absence de mesures sérieuses des autorités pour mettre fin au recrutement des djihadistes qui vont combattre en Syrie et pour neutraliser les risques liés au retour d’un contingent de plus de 3000 apprentis-terroristes. Dans un autre registre, l’art du gouvernement consiste à créer des illusions et à recourir aux boniments. Ainsi la satisfaction affichée du ministère du Tourisme sur la hausse, bien dérisoire, des recettes touristiques sur la base de chiffres erronés est aussitôt démentie par la Fédération Tunisienne de l’Hôtellerie estimant que les prévisions du ministère du Tourisme pour 2014 ne sont plus d’actualité, « tout en considérant que l’efficacité du travail se mesure par les décisions importantes et non par la présence médiatique ».

Autrefois, on tâchait d’apaiser la divinité par l’insinuation de la prière et du sacrifice. Avec l’actuel gouvernement on essaie de plier la nature à ses volontés par la simple force des charmes et des enchantements. Après avoir complètement raté son pari de redresser le pays, le gouvernement est acculé à racler les fonds de tiroirs, alors que les tiroirs sont vides. Incapable d’engager de plans stratégiques précis pour sortir le pays du marasme, manquant de courage pour prendre les mesures structurelles impopulaires, mais néanmoins nécessaires pour favoriser la croissance et l’emploi, le Premier ministre s’est résolu à fouiller les poches, en décidant d’opérer des ponctions sur salaires pour renflouer les caisses de l’Etat. C’est l’histoire du serpent qui se mord la queue, qui ne cesse de tourner sur lui-même, qui s’enferme dans son propre cycle et se condamne à ne jamais y échapper. Bravo les pickpockets !

 

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