Le spectre de la fin de l’Irak

En 2003, au nom de la guerre contre le terrorisme, une coalition anglo-américaine dirigée par l’administration Bush décidait, sans l’aval de l’ONU, d’agresser et d’envahir l’Irak. Dans un contexte post-11 Septembre propice à la rhétorique manichéenne du « bien contre le mal », cette expédition militaire fut motivée par les constructions intellectuelles fallacieuses des néoconservateurs. Onze ans plus tard, les fantasmes néoconservateurs accouchent d’une bête immonde : derrière la façade « démocratique » – les Irakiens se sont rendus aux urnes, le 30 avril dernier, à l’occasion des premières élections nationales depuis le départ des troupes américaines, en décembre 2011 – l’heure est au sacre du djihadisme sunnite incarné par un État islamique en Irak et au Levant (EIIL), alimenté par la guerre civile syrienne et par la défiance d’une minorité sunnite tentée par le soulèvement contre le pouvoir central.

Ancré sur un vaste territoire incluant des régions pétrolières, à cheval entre deux États en décomposition – la Syrie et l’Irak – l’EIIL symbolise à lui seul la dimension tragi-comique, cruelle, de cette image historique d’un président George W. Bush plastronnant sur le pont de l’ « Abraham Lincoln » sous la banderole « Mission accomplie » (1er mai 2003). Ultime ruse de l’histoire, l’entreprise sécessionniste des forces de l’EIIL – désormais situées à moins d’une centaine de kilomètres de Bagdad – et le spectre de la chute du régime chiite irakien de Nouri Al-Maliki (qui vient de remporter son troisième mandat consécutif) rapprochent les (intérêts) Occidentaux des régimes iraniens et syriens. La Maison-Blanche exclut néanmoins l’hypothèse de renvoyer des troupes américaines dans le bourbier irakien. Reste l’option des frappes aériennes. Une option militaire qui risque de s’avérer pour le moins difficile à réaliser sans « dommages collatéraux », compte tenu de la capacité des combattants djihadistes à se mélanger aux populations des régions concernées.

La dynamique djihadiste transnationale « guidée » par l’Irakien Abou Bakr Al-Baghdadi et soutenue par une partie de la population sunnite de la région menace le tracé de frontières étatiques imposé, il y a près d’un siècle, par les Européens et les accords Sykes-Picot. Le passé glorieux de l’Irak (Bagdad, faut-il le rappeler, était la capitale de l’Empire islamique sous l’ère abbasside) ne le protège pas contre le spectre de l’implosion. Alors que le territoire irakien était sous le contrôle de l’Empire ottoman depuis le XVIe siècle, les Britanniques l’envahissent après la Première Guerre mondiale. Le 25 avril 1920, la Société des Nations confie un mandat au Royaume-Uni pour administrer la Mésopotamie. Le mandat britannique, durant lequel la monarchie irakienne est proclamée, assure la transition du pays vers l’indépendance, effective en 1932. En 1920, l’État irakien, constitué de deux provinces : Bagdad et Bassora, essentiellement arabes, avec une large majorité chiite, voit s’établir de facto la domination des sunnites. En 1925, en raison de la présence d’importants gisements de pétrole, les Britanniques décident l’adjonction au territoire initial de la province de Mossoul, à population mixte arabe et kurde, entraînant une domination des Arabes sur les Kurdes, le royaume hachémite d’Irak faisant de l’arabité le socle unique de la construction d’un État-nation. Ainsi, l’État irakien est né sur la base d’une construction territoriale qui portait en germe les déséquilibres actuels, en faisant fi des anciens clivages entre nomades et sédentaires, entre Kurdes et Arabes, entre chiites et sunnites.

L’invasion anglo-américaine (2003), puis le retrait des troupes américaines (fin 2011) ont laissé un État fragilisé et une société meurtrie, toujours en quête de stabilité et de sécurité. Une société dont la double fracture ethnique et confessionnelle s’est propagée dans le système politique et institutionnel, sans apaiser les tensions entre sunnites et chiites, entre Arabes, Kurdes et Turkmènes. Derrière l’exécutif bicéphale par le président (kurde) Jalal Talabani et le Premier ministre Nouri Al-Maliki, le pouvoir dans l’Irak post-Saddam est caractérisé par deux éléments : il échappe désormais aux sunnites, en faveur des chiites (évolution prolongée par un rapprochement stratégique avec le voisin iranien) ;  malgré l’élection d’une Assemblée nationale en décembre 2005, le pouvoir connaît rapidement une dérive autoritaire loin du modèle démocratique promis par la propagande américaine pour justifier l’invasion du pays. L’Irak reste confronté à l’insoluble répartition du pouvoir politique et financier entre les différentes composantes ethniques et religieuses du pays. Cette équation est impossible à résoudre pour un appareil d’État à peine viable (dont les finances dépendent de la fluctuation du prix du baril), gangrené par la corruption et guetté par un soulèvement des anciens maîtres sunnites du pays. Sur ce dernier point, le Premier ministre (chiite) Nouri Al-Maliki porte une lourde responsabilité dans la situation actuelle au regard de son incapacité à nouer un quelconque dialogue avec la communauté sunnite. Avec des Kurdes à l’affût pour réaliser leur rêve historique d’un État indépendant, plus que jamais, c’est la question de l’existence de l’État irakien comme État-nation qui se pose aujourd’hui. La contre-offensive de l’armée irakienne – ou ce qu’il en reste – vers le nord du pays ne peut être considérée comme une réponse suffisante face à un tel spectre.

 

 

 

 

 

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