Le salaire de la peur

L’Etat serait-il au bord de la faillite, incapable de faire face à ses dépenses, de payer les prestations et de rembourser ses dettes ? Des rumeurs de plus en plus persistantes, relayées il y a quelques jours par un quotidien du matin et accueillies par le commentaire à la fois pudique et inquiétant du premier argentier du pays, laisseraient croire que c’est  bien le cas. Les ressources de l’Etat étant tributaires de l’activité économique, la dégradation de celle-ci risque de compromettre son engagement à honorer cette obligation. Il y aurait ainsi des chances qu’on aille rejoindre les réalités financières chaotiques d’un tas  de pays africains, réputés en déficit chronique, qui rétribuent leurs fonctionnaires à coups d’arriérés et de compléments de salaires.

Ce désastre annoncé, au vu de la situation alarmante des Finances publiques, a surtout jeté l’émoi  au sein d’une classe qui se croyait jusque-là à l’abri des turpitudes de l’économie et protégée par son bouclier statutaire. Pour un fonctionnaire, l’idée même que l’Etat puisse faillir à son devoir d’assurer les salaires mensuels de ses agents est franchement impensable. Cette rumeur est d’autant plus insupportable qu’elle concerne une catégorie sociale qui n’eut jamais à souffrir des vicissitudes de la santé financière de l’Etat. Privilégiés, malgré le maigre salaire de la majorité d’entre eux, les agents de l’Etat étaient peu concernés par les crises, à l’abri des réductions d’effectifs, de la mise au chômage et de la casse sociale. Contrairement aux artisans, et aux petits industriels, ils sont libérés de l’obsession de trouver des marchés pour payer les salaires. Malgré les aléas économiques, ils étaient assurés qu’à moins d’un cataclysme ils percevraient leurs salaires à la fin de chaque mois et jusqu’à la fin de leur vie. C’était là à la fois la principale spécificité et le grand avantage du statut de fonctionnaire : la sécurité de l’emploi et l’Etat comme employeur. Montrés du doigt par les chômeurs, détestés par le public, convoités par les diplômés sans emploi, enviés par les contractuels, il aurait suffi d’une rumeur pour que les fonctionnaires soient pris de panique : des projets peut-être repoussés à plus tard, des crédits non remboursés, les études des enfants compromises, des vacances annulées, des mariages moins fastueux et autres frustrations et renoncements douloureux. Malgré tous les sacrifices consentis au service du public, les voilà renvoyés sur le gril de l’incertitude des lendemains à chaque alerte sur l’état du budget.

C’est le moment de parler d’une réalité devenue peu reluisante pour cette aristocratie réputée faire tourner l’État à son profit, mais qui provoque des sentiments ambivalents. Jadis considérée comme la colonne vertébrale de l’Etat, parée d’une aura de sacralité, réputée au service de l’intérêt général, elle était reconnue pour son dévouement absolu pour l’intérêt général et son désintérêt de l’enrichissement personnel. Ne relevant ni du marché du travail ni de la valorisation de la propriété lucrative par la production de marchandise, cette caste, dont les performances sont  désormais mesurées par rapport à celles du secteur privé, se distingue de plus en plus, aux yeux de l’opinion publique, par ses effectifs pléthoriques, son caractère parasitaire,  son inertie devenue légendaire car manquant de  motivation et de conditions de travail attirantes. On lui reproche aussi son manque d’inventivité et d’audace, son absence d’initiative et son mépris du public. Improductive et coûteuse, l’administration est devenue l’exact reflet des tares du mode de fonctionnement du pays, grève considérablement le budget d’un Etat surendetté qui cherche désespérément les moyens de s’en sortir. Elle est aussi la cible privilégiée des bailleurs de fonds qui exigent des réformes courageuses destinées à assainir les Finances publiques.

Aujourd’hui, nos fonctionnaires s’ennuient ferme, pratiquent assidûment l’absentéisme, usent de propos peu amènes à l’adresse du public, se montrent acariâtres, sont réputés irresponsables et pratiquant un absurde excès de zèle. Ils sont également inefficaces et manquent de plus en plus des qualifications requises qui ont fait la grandeur de la fonction publique d’antan pour assurer convenablement leur mission. Ils représentent en somme l’esprit délétère censé animer les salariés du public. Ils sont perçus pour certains comme un ramassis de ronds-de-cuir en manches de lustrines, pour qui la vie n’est qu’un long fleuve tranquille parce qu’ils ne font rien. Si par miracle il leur arrive de manifester, ce n’est pas parce qu’ils sont frappés par la crise, puisqu’ils ne craignent rien. Ils manifestent pour eux-mêmes, c’est-à-dire contre les réformes qui pourtant ne menacent ni leur salaire ni leur emploi. Mais on oublie souvent qu’en Tunisie les fonctionnaires sont les plus mal payés, essuient plus que toutes les autres catégories la rigueur de la crise, de la cherté de la vie et voient leur salaire fondre comme beurre au soleil. Ces leitmotivs menaçants de temps de crise finissent par exaspérer ces 500.000 fonctionnaires qui représentent pour l’Etat une charge salariale mensuelle de plus de 600 millions de dinars au détriment des investissements productifs.

La réduction des salaires et le dégraissage de l’Administration n’étant pas à l’ordre du jour, quelle solution demeure pour un pays pratiquement en cessation de paiement et harcelé par des bailleurs de fonds ? Quelle marge de manœuvre a le gouvernement pour alimenter efficacement le budget de l’Etat par une gestion rationnelle des ressources publiques, alors qu’il n’arrive plus à immobiliser davantage les recettes d’impôts, les recettes douanières et autres revenus parapubliques ? Un Etat qui aujourd’hui craint par-dessus tout, la fronde des syndicats et les protestations sociales.

Aux fonctionnaires qui, pour une raison ou une autre, se retrouveraient privés de salaire, ou doivent subir des retards  intenables, conseillons-leur de s’adonner, comme beaucoup de Tunisiens, aux joies de l’informel. Un secteur en pleine expansion, libéral, hautement lucratif, au caractère polymorphe, dont le matériel d’exploitation est infime, ne nécessitant aucun emplacement fixe, utilisant parfois les ressources et les équipements de l’administration. Ils peuvent se spécialiser dans les prestations de services, parfois dans les propres locaux de l’administration, dans la production des marchandises, ou dans les activités de commerce et de transport. Ils peuvent être détectives, musiciens, voyants, guérisseurs, spécialisés dans la réparation et l’entretien, marchands de fringues de contrebande, ou fabricants des tongs faites avec des pneus de récupération. Dans le domaine du soutien scolaire, instituteurs et professeurs de l’enseignement public sont devenus les symboles de la réussite dans ce domaine. Véritable aristocratie ouvrière, ils ont fait de l’informel une activité hautement profitable. Marginale à l’origine, elle est devenue leur source essentielle de revenus,   générant de véritables fortunes non déclarées. Il y a enfin les hauts fonctionnaires, détenteurs de postes clés. Ceux-là n’ont même pas besoin de faire l’effort de quitter leurs bureaux car s’ouvre devant eux un boulevard d’activités plus rémunératrices les unes que les autres…

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