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Leconomiste Maghrebin > Blog > Idées > Chroniques > TRIBUNE – Sécurité sociale en Tunisie : du diagnostic actuariel à une réforme pilotée sur trente ans
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TRIBUNE – Sécurité sociale en Tunisie : du diagnostic actuariel à une réforme pilotée sur trente ans

Abdelwaheb Ben Moussa
2026/10/30 at 11:32 AM
par Abdelwaheb Ben Moussa 15 Min Lecture
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L’entretien accordé par le Pr Hafedh Lamouri à L’Économiste Maghrébin, publié le 26 octobre 2026, remet au centre du débat une question fondamentale : comment préserver durablement le système tunisien de sécurité sociale face au déséquilibre croissant entre cotisants et bénéficiaires, sans renoncer à sa vocation solidaire ?

Le diagnostic est déterminant. L’intégration des travailleurs de l’économie informelle constitue un objectif social légitime, mais elle ne suffira pas, à elle seule, à rétablir l’équilibre financier des caisses. De même, une restructuration institutionnelle, une augmentation des ressources ou une modification des paramètres de retraite ne produiront des effets durables que si elles s’inscrivent dans une stratégie cohérente, assortie de responsabilités clairement définies et d’indicateurs de résultats. L’enjeu dépasse donc la recherche de recettes supplémentaires ou la réorganisation administrative. Il s’agit de construire une architecture de réforme capable de concilier solidarité, soutenabilité financière et efficacité de l’action publique.

Un déséquilibre démographique devenu un enjeu économique

Selon les chiffres avancés par le Pr Hafedh Lamouri dans son entretien, le rapport entre cotisants et retraités, qui atteignait historiquement six à sept cotisants pour un retraité dans les années 1970 et 1980, s’est fortement dégradé pour se situer autour d’un à deux cotisants par retraité aujourd’hui.

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L’entretien accordé par le Pr Hafedh Lamouri à L’Économiste Maghrébin, publié le 26 octobre 2026, remet au centre du débat une question fondamentale : comment préserver durablement le système tunisien de sécurité sociale face au déséquilibre croissant entre cotisants et bénéficiaires, sans renoncer à sa vocation solidaire ?Un déséquilibre démographique devenu un enjeu économiqueHafedh Lamouri : « L’intégration de l’économie informelle ne sauvera pas les caisses sociales »Économie informelle : élargir la protection sans créer de nouvelles fragilités… Une compensation entre régimes pourrait également être envisagée, à condition de reposer sur des règles transparentes, des évaluations actuarielles et une identification précise des transferts financiers. Restructurer les caisses : clarifier les missions et les responsabilitésUne gouvernance actuarielle pour éclairer les décisions publiquesCette gouvernance suppose également un dialogue régulier entre les organismes sociaux, les administrations concernées, les partenaires sociaux et les institutions chargées de la politique budgétaire.Le Compte Social Unique : une infrastructure de confianceTRIBUNE – Protection sociale 2030 : la Tunisie doit-elle créer une Autorité nationale des retraites ?PLF 2027 : diversifier les ressources et sécuriser leur affectationLa transparence budgétaire doit permettre de rapprocher les ressources mobilisées, les dépenses financées et les résultats obtenus. Elle est indispensable pour renforcer la crédibilité de la réforme et éclairer les arbitrages entre solidarité, fiscalité et contributions sociales.Une feuille de route mesurable, organisée en trois étapesLa soutenabilité, condition de la solidaritéL’intégration de l’économie informelle est nécessaire, mais elle doit s’accompagner de mécanismes de financement adaptés. La restructuration des caisses peut améliorer la gouvernance, mais elle doit clarifier les responsabilités et s’appuyer sur des données fiables…

Hafedh Lamouri : « L’intégration de l’économie informelle ne sauvera pas les caisses sociales »

Cette évolution reflète plusieurs transformations : vieillissement démographique, allongement de la durée de vie, évolution du marché du travail, progression de l’emploi informel et difficultés de création d’emplois déclarés suffisamment nombreux et productifs.  La question des retraites ne peut dès lors être isolée de celle de la croissance économique. Un système de protection sociale fondé principalement sur les cotisations a besoin d’une base contributive suffisamment large, d’emplois formels et de revenus déclarés permettant de financer les prestations.
La réponse ne saurait donc se limiter à modifier l’âge de départ à la retraite ou à relever les cotisations. Ces leviers doivent être évalués à partir de leurs effets sur l’emploi, les revenus, la compétitivité des entreprises et l’équilibre financier de chaque régime.

Économie informelle : élargir la protection sans créer de nouvelles fragilités

L’intégration des travailleurs de l’économie informelle répond à un impératif de justice sociale. Elle permettrait d’élargir la couverture sociale, de sécuriser les parcours professionnels et de renforcer progressivement la base contributive. Mais l’affiliation ne garantit pas automatiquement l’équilibre financier. Lorsque les revenus sont faibles ou irréguliers, les cotisations collectées peuvent demeurer insuffisantes pour couvrir les droits ouverts. Une politique d’intégration mal calibrée risquerait ainsi d’accroître les engagements futurs sans apporter les ressources correspondantes.
Il convient donc de concevoir des mécanismes adaptés aux réalités de ces travailleurs : contributions proportionnelles aux revenus, modalités de paiement souples, droits clairement définis et accompagnement progressif vers la formalisation. Une compensation entre régimes pourrait également être envisagée, à condition de reposer sur des règles transparentes, des évaluations actuarielles et une identification précise des transferts financiers. La solidarité doit être organisée et financée explicitement, et non reposer sur des déséquilibres difficiles à mesurer. L’objectif est double : étendre effectivement la protection sociale et préserver la viabilité financière des régimes qui la financent.

… Une compensation entre régimes pourrait également être envisagée, à condition de reposer sur des règles transparentes, des évaluations actuarielles et une identification précise des transferts financiers.

Restructurer les caisses : clarifier les missions et les responsabilités

La réorganisation institutionnelle évoquée par le Pr Lamouri, notamment le rapprochement de la CNSS et de la CNRPS dans une structure dédiée aux retraites, mérite un examen approfondi. Une fusion peut favoriser la mutualisation des moyens, l’harmonisation des processus et une meilleure visibilité sur les engagements. Elle ne constitue cependant pas une réforme suffisante en elle-même. Sans clarification des missions, des responsabilités et des mécanismes de contrôle, elle pourrait simplement déplacer les difficultés existantes.
La réforme devrait donc commencer par une cartographie des fonctions et des flux financiers : collecte des cotisations, gestion des droits, liquidation des pensions, contrôle, recouvrement, financement des déficits et suivi des engagements à long terme. La séparation fonctionnelle entre gestion des prestations, collecte et contrôle peut contribuer à renforcer la transparence, à condition d’éviter la multiplication des structures et les chevauchements de compétences.
La CNAM appelle, elle aussi, une démarche de réforme cohérente, tenant compte de ses spécificités et de l’articulation entre assurance maladie, financement des soins et protection des assurés. Toute évolution institutionnelle devrait être précédée d’une étude d’impact opérationnel, financier, juridique et humain. La réussite ne se mesurera pas au nombre d’organismes supprimés ou créés, mais à l’amélioration effective du service rendu aux assurés et à la maîtrise des engagements financiers.

Une gouvernance actuarielle pour éclairer les décisions publiques

Une réforme sur trente ans exige une capacité permanente à anticiper les évolutions démographiques, économiques et financières. Les projections actuarielles ne doivent pas être de simples études ponctuelles produites à l’occasion d’une réforme. Elles devraient constituer un instrument régulier d’aide à la décision, actualisé à partir de données fiables et de scénarios clairement documentés.
Un dispositif national de suivi pourrait s’appuyer sur les structures d’observation ou de coordination envisagées dans le débat actuel, en précisant leur mandat, leur indépendance technique, leurs moyens et leurs obligations de publication. Il aurait notamment pour missions de produire des projections à long terme, d’évaluer les conséquences financières des mesures envisagées, de comparer les scénarios de réforme et de suivre les écarts entre prévisions et réalisations.
Les hypothèses retenues devraient être explicites : évolution de l’emploi formel, croissance des salaires, taux de cotisation, rendement des placements, espérance de vie et évolution des dépenses de santé. Des scénarios alternatifs permettraient de mesurer la sensibilité des équilibres à une dégradation de la conjoncture ou à une évolution démographique moins favorable.
Cette gouvernance suppose également un dialogue régulier entre les organismes sociaux, les administrations concernées, les partenaires sociaux et les institutions chargées de la politique budgétaire. Les arbitrages politiques doivent s’appuyer sur des données comparables et des conséquences financières rendues lisibles.

Cette gouvernance suppose également un dialogue régulier entre les organismes sociaux, les administrations concernées, les partenaires sociaux et les institutions chargées de la politique budgétaire.

Le Compte Social Unique : une infrastructure de confiance

La transformation numérique peut jouer un rôle structurant dans la modernisation de la sécurité sociale. Un Compte Social Unique, adossé à une identité fiable et à des systèmes interopérables, permettrait de mieux retracer les droits et les cotisations d’un assuré tout au long de son parcours professionnel. Un tel dispositif pourrait faciliter la continuité des droits en cas de changement de statut, de passage entre emploi salarié et activité indépendante, ou d’alternance entre périodes d’emploi formel et informel. Il améliorerait également le rapprochement des données, la détection des anomalies, le suivi des cotisations et la qualité des services proposés aux assurés.

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TRIBUNE – Protection sociale 2030 : la Tunisie doit-elle créer une Autorité nationale des retraites ?

Sa mise en œuvre exige néanmoins des préalables précis : qualité des données, référentiels communs, règles d’échange entre organismes, sécurité des systèmes, protection des données personnelles et traçabilité des accès. L’interopérabilité ne signifie pas que toutes les données doivent être centralisées sans distinction. Les accès doivent être limités aux finalités légitimes, les responsabilités clairement attribuées et les contrôles régulièrement réalisés.
Le numérique n’est donc pas une finalité autonome. Sa valeur dépend de sa capacité à réduire les délais, à fiabiliser les droits, à limiter les erreurs et à renforcer la confiance des citoyens dans les institutions sociales.

PLF 2027 : diversifier les ressources et sécuriser leur affectation

Le projet de loi de finances pour 2027 propose de nouvelles mesures fiscales destinées notamment à diversifier les ressources de financement de la sécurité sociale. Parmi les dispositions annoncées figurent la révision des droits de consommation sur certaines boissons alcoolisées, le relèvement de la taxation des jeux et concours ainsi que l’augmentation du droit de timbre sur les voyages à l’étranger. À la date de rédaction de cette tribune, ces dispositions demeurent des propositions soumises à la procédure législative. Leur portée devra être appréciée à la lumière du texte finalement adopté, de leur rendement effectif et des modalités d’affectation des recettes correspondantes.
La diversification des ressources peut contribuer à réduire la pression exercée sur les seules cotisations, notamment lorsque les marges de contribution des entreprises et des salariés sont limitées. Elle ne constitue toutefois une solution structurelle que si les recettes mobilisées sont suffisamment prévisibles et adaptées aux engagements qu’elles doivent financer. Il faut distinguer les recettes ponctuelles des financements pérennes et éviter de fonder des engagements de retraite à long terme sur des ressources volatiles ou difficiles à prévoir.

La transparence budgétaire doit permettre de rapprocher les ressources mobilisées, les dépenses financées et les résultats obtenus. Elle est indispensable pour renforcer la crédibilité de la réforme et éclairer les arbitrages entre solidarité, fiscalité et contributions sociales.

Chaque mécanisme devrait ainsi être accompagné d’une estimation de son rendement, d’une évaluation de ses effets distributifs et d’un dispositif de suivi permettant de vérifier que les recettes attendues sont effectivement collectées et affectées aux objectifs annoncés.
La transparence budgétaire doit permettre de rapprocher les ressources mobilisées, les dépenses financées et les résultats obtenus. Elle est indispensable pour renforcer la crédibilité de la réforme et éclairer les arbitrages entre solidarité, fiscalité et contributions sociales.

Une feuille de route mesurable, organisée en trois étapes

Une réforme de cette ampleur ne peut réussir sans calendrier, responsabilités institutionnelles et indicateurs de suivi. Une démarche progressive permettrait de limiter les risques et d’ajuster les décisions à partir des résultats observés.
Une première étape devrait être consacrée au diagnostic partagé : consolidation des données, actualisation des projections actuarielles, inventaire des engagements, évaluation des systèmes d’information et identification des écarts entre les régimes.
La deuxième étape porterait sur la mise en œuvre des réformes prioritaires : clarification des responsabilités, adaptation des mécanismes de financement, amélioration du recouvrement, expérimentation de dispositifs d’affiliation adaptés aux travailleurs informels et lancement progressif de l’interopérabilité numérique. La troisième étape viserait la consolidation du système, à travers l’évaluation régulière des mesures, la correction des écarts et l’adaptation des paramètres aux évolutions démographiques et économiques.
Cette feuille de route devrait s’appuyer sur un tableau de bord public comprenant notamment le rapport entre cotisants et bénéficiaires, le taux de recouvrement, le coût de gestion, les délais de liquidation des pensions, les dépenses de santé, les transferts entre régimes et les projections de solde à moyen et long terme. Les objectifs chiffrés devraient être fixés après établissement d’une situation de référence vérifiée. Chaque indicateur doit être associé à une institution responsable, à une échéance et à une méthode de mesure. Sans cette discipline de suivi, les engagements de réforme risquent de rester déclaratifs.

La soutenabilité, condition de la solidarité

La réflexion engagée par le Pr Hafedh Lamouri rappelle une réalité essentielle : la pérennité de la sécurité sociale tunisienne dépend d’une combinaison de leviers démographiques, économiques, financiers, institutionnels et numériques.
L’intégration de l’économie informelle est nécessaire, mais elle doit s’accompagner de mécanismes de financement adaptés. La restructuration des caisses peut améliorer la gouvernance, mais elle doit clarifier les responsabilités et s’appuyer sur des données fiables. La diversification des ressources peut contribuer à l’équilibre, mais elle exige une évaluation de leur rendement et de leur pérennité.

L’intégration de l’économie informelle est nécessaire, mais elle doit s’accompagner de mécanismes de financement adaptés. La restructuration des caisses peut améliorer la gouvernance, mais elle doit clarifier les responsabilités et s’appuyer sur des données fiables…

La réforme ne sera durable ni par la seule fusion des caisses, ni par l’ajout de nouvelles taxes, ni par la multiplication des études. Elle le deviendra lorsque les responsabilités seront clairement définies, les engagements financièrement documentés et les résultats régulièrement mesurés.
La protection sociale est un pilier de la cohésion nationale. Préserver sa vocation solidaire suppose précisément de garantir sa capacité à honorer ses engagements dans la durée. C’est à cette condition que le diagnostic pourra se transformer en une réforme crédible, progressive et effectivement pilotée.

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