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Collaborer avec l’industrie sans sacrifier la science : le double impact, mode d’emploi à inventer

Hamza Marzouk
2026/10/24 at 12:29 PM
par Hamza Marzouk 9 Min Lecture
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Loin d’être une double contrainte, la collaboration entre science et industrie peut produire, de façon systématique, des bénéfices dans les deux sphères. C’est l’enseignement central que le Pr Pascal Le Masson (MINES ParisTech-PSL) a tiré de son ouvrage Science et Société à l’aune du double impact.

Il l’a présenté le 20 octobre 2026 à Tunis, dans l’amphithéâtre de la Business School, lors du cycle « Science et Société » organisé par le Centre de Recherche Collaborative et d’Innovation (CRCI) de l’Université Centrale Group. Deux séries de résultats étayent cette thèse : un lien avec l’industrie figure dans l’histoire de nombreux travaux couronnés par le prix Nobel, et les thèses menées en partenariat avec une entreprise ne sacrifient pas la production scientifique.

Contents
Loin d’être une double contrainte, la collaboration entre science et industrie peut produire, de façon systématique, des bénéfices dans les deux sphères. C’est l’enseignement central que le Pr Pascal Le Masson (MINES ParisTech-PSL) a tiré de son ouvrage Science et Société à l’aune du double impact.Des ferments lactiques à CRISPRLes prix Nobel : un lien avec l’industrie plus fréquent qu’attenduLes thèses CIFRE : l’industrie n’empêche pas la science

Pour l’industriel, s’associer à la science semble synonyme de lenteur, d’exigence de publication et de résultats peu opérationnels. Pour le scientifique, devoir en plus se rendre utile à l’industrie est une charge sans garantie de gain. Les laboratoires de l’École des Mines laissaient pourtant entrevoir une autre réalité. Selon Pascal Le Masson, travailler avec l’industrie y fait naître des idées originales et des énigmes nouvelles, étrangères à la science normale comme à la science à la mode. Les partenaires industriels, eux, n’attendent pas des solutions, mais des connaissances surprenantes dont ils règlent ensuite les détails d’application. Restait à savoir si cet échange gagnant-gagnant était exceptionnel. L’ouvrage entend montrer qu’il peut être systématique et qu’il faut en comprendre le fonctionnement.

Des ferments lactiques à CRISPR

Le chercheur l’illustre par l’histoire des « ciseaux ADN » CRISPR-Cas9, qui ont valu à Emmanuelle Charpentier et Jennifer Doudna le prix Nobel en 2020. La représentation spontanée y voit une science fondamentale dont les applications découlent en cascade. Quentin Plantec, dont la thèse porte sur ce sujet, raconte une autre histoire, qui commence en amont.

À l’origine, une entreprise produit des ferments lactiques, ceux des yaourts et des fromages. Un ferment de qualité ne fait pas « tourner » le lait, ce qui suppose qu’il ne soit pas attaqué par des virus de bactéries, les bactériophages. En étudiant de longues lignées bactériennes, l’entreprise repère des comportements de résistance qu’elle ne parvient pas à interpréter et s’adresse à un laboratoire scientifique.

Les chercheurs préviennent qu’ils ne résoudront pas son problème, mais l’anomalie les intéresse, car les théories de l’immunité prévoyaient que cela ne devait pas fonctionner ainsi. Leur étude révèle que l’ADN de la bactérie contient des marqueurs CRISPR, entre lesquels s’intercalent des séquences très inhabituelles, variables d’une lignée à l’autre. Ce sont des fragments découpés dans l’ADN des virus attaquants, conservés puis réintégrés dans le génome bactérien. Il s’agit d’une immunité acquise, apprise au contact du virus, qui permet ensuite à la bactérie de lui résister.

Pour la science, la publication correspondante a été bien plus citée, et pendant très longtemps, que celles de Charpentier et Doudna. L’industriel a pu en retour optimiser la résistance de ses bactéries et obtenir des ferments de bien meilleure qualité, grâce à une assurance qualité fortement accrue, le tout bien avant le prix Nobel.

Ce qui intéresse Pascal Le Masson, ce sont les conditions de ce double gain. À aucun moment les deux parties ne se sont entendues sur un objectif commun : les scientifiques visaient l’immunologie et la reconnaissance académique, l’industriel la qualité de sa production. Il a suffi de s’accorder pour discuter, des objectifs divergents pouvant coexister. Les connaissances apportées par l’industriel surprenaient et enrichissaient les scientifiques, tandis que celles des scientifiques offraient à l’industriel des pistes originales à exploiter. Selon le chercheur, les théories de la conception permettent de rendre compte de ce résultat contre-intuitif.

Les prix Nobel : un lien avec l’industrie plus fréquent qu’attendu

Pour savoir si ce cas est isolé, Quentin Plantec a soumis l’hypothèse à deux tests opposés. Le premier porte sur la recherche dite fondamentale, avec une épreuve volontairement exigeante : les prix Nobel. Le doctorant a pris tous les prix décernés depuis l’origine en physique, en chimie et en médecine, jusqu’à 2016. Pour chacun, il a recherché si l’article princeps, rédigé alors que son auteur était encore peu connu, avait été produit en lien avec l’industrie, puis il a compté ces cas décennie par décennie.

Contre toute attente, ces prix ne relèvent pas du passé. On cite volontiers IBM ou General Electric, mais comme un phénomène propre au milieu du XXe siècle. Or, depuis le début du siècle, une part significative des prix Nobel est obtenue en lien avec une collaboration industrielle. Pour Pascal Le Masson, la recherche à double impact est présente sans qu’on en ait toujours conscience, et elle contribue au moins en partie à expliquer ces distinctions. Une première communication en tirait une provocation : collaborer avec l’industrie serait une nouvelle recette pour obtenir le prix Nobel.

Les thèses CIFRE : l’industrie n’empêche pas la science

Le second test prend le chemin inverse avec une recherche réputée très appliquée, celle des thèses relevant du mécanisme  Convention Industrielle de Formation par la Recherche (CIFRE). Dans ce dispositif français, le doctorant est embauché par une entreprise et travaille avec un laboratoire académique, dans un cadre tripartite. Une thèse sur dix lancée en France est une thèse CIFRE, soit un quota d’environ 2000 par an, pour un dispositif peu coûteux et discret dans le budget de l’État. Selon Pascal Le Masson, les travaux de Quentin Plantec, parmi d’autres, ont contribué à souligner son intérêt, et le nombre de thèses CIFRE augmente régulièrement depuis quelques années. Il précise avoir travaillé de près avec la directrice de l’agence qui le gère.

L’étude repose sur un échantillon de 613 thèses CIFRE, dont le doctorant a examiné, à l’arrivée, l’impact industriel et l’impact scientifique. L’hypothèse de départ était une corrélation négative : des thèses scientifiques qui publient mais déposent peu de brevets, des thèses appliquées riches en brevets mais pauvres en publications, et peut-être quelques thèses intermédiaires.

Les résultats infirment ce schéma et dessinent trois groupes. Le premier réunit des thèses surtout académiques, peu productrices d’applications, ce qui n’étonne pas le chercheur : les entreprises, notamment les groupes industriels très scientifiques, ne s’intéressent pas aux seules applications. Le deuxième regroupe des thèses à fort impact industriel, matérialisé par des brevets. Il n’existe pas de relation entre le degré d’implication industrielle d’une thèse et son volume de publications : ces thèses publient autant que les autres. Le troisième, de l’ordre de 10 à 15 % des thèses, associe collaboration industrielle et excellentes publications, ce que Pascal Le Masson qualifie de double impact intensif. Un même dispositif produit ainsi des profils très divers. Le chercheur y voit une boîte à outils riche, que les acteurs configurent selon leurs préoccupations, là où l’on supposait un modèle pauvre de recherche impliquée.

 

 

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