Ancien Premier ministre roumain, commissaire européen à l’Agriculture et député européen, Dacian Cioloș est l’un des quatre candidats à la succession de Louise Mushikiwabo au poste de secrétaire général de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF). Face à trois candidates africaines, la sortante Louise Mushikiwabo (Rwanda), Juliana Lumumba (RDC) et une candidate mauritanienne, Dacian Cioloș défend une vision pragmatique : transformer le français en “langue d’opportunité”pour les jeunes, au-delà de l’héritage culturel. Interview exclusive :
Quel est, selon vous, le but de la francophonie aujourd’hui, et comment la situer dans un ordre mondial en mutation ?
La Francophonie réunit des pays de continents, d’histoires et de niveaux de développement différents, liés par une langue commune, le français, utilisée comme langue de travail et de connexion. Grâce à cet atout linguistique, ces États diversifiés peuvent coopérer sur des objectifs partagés, dans le cadre d’une coopération multilatérale fondée sur cette spécificité.
L’OIF constitue le cadre politique qui rassemble les chefs d’État et de gouvernement. Mais la Francophonie dépasse cette instance : elle forme un réseau incluant des opérateurs universitaires, médiatiques, non gouvernementaux, économiques et entrepreneuriaux.
Autour de cette langue commune, ces pays partagent des valeurs, droits de l’homme, démocratie et valorisent un héritage culturel francophone. L’enjeu est désormais d’identifier, sur ces bases communes, des objectifs concrets pour répondre de manière pragmatique aux besoins des citoyens, malgré leur diversité géographique et historique.
En quoi votre candidature se distingue-t-elle ?
Je ne souhaite pas me comparer aux autres candidatures. Chaque profil a sa spécificité ; ce sera aux États membres et aux chefs d’État et de gouvernement de choisir la vision la plus adaptée à leurs attentes pour cette organisation.
Je viens d’un pays francophone par choix, qui voit dans la francophonie une opportunité, comme cela a été mon cas personnel. Je suis ce que je suis aujourd’hui parce que j’ai eu accès à la langue française. Grâce à elle, j’ai acquis une formation, des expériences professionnelles et administratives et je souhaite désormais mettre cela au service de la francophonie. Ma vision est celle d’une francophonie utile pour les États. Chaque État membre appartient déjà à d’autres organisations régionales ou sectorielles ; je souhaite que les pays membres trouvent une utilité concrète à leur appartenance à la francophonie. Et que le français devienne une langue d’opportunité pour les jeunes d’aujourd’hui, comme elle l’a été pour moi. C’est sur cette base que j’ai construit mon projet.
L’espace francophone peut-il devenir un espace économique capable de renforcer ce multilatéralisme ?
Oui, et je pense que c’est une évolution inévitable et naturelle. La francophonie a commencé par une coopération autour de l’apprentissage d’une langue commune, puis s’est enrichie de valeurs humaines et d’une richesse culturelle. Longtemps, cette coopération s’est concentrée sur l’éducation et la formation, ce qui était essentiel pour beaucoup de pays francophones. Aujourd’hui, cette éducation en langue française doit créer des opportunités pour les jeunes.
L’avenir de la francophonie dépend du choix des jeunes d’apprendre ou non le français. Si un jeune ne trouve pas d’intérêt à apprendre le français, aucun décret ni résolution ne changera cela. Un jeune apprendra le français si cela lui apporte quelque chose : un emploi, une opportunité d’entrepreneuriat, une meilleure connexion au monde. La coopération économique au sein de la francophonie est donc inévitable si l’on veut créer ces opportunités pour les jeunes, les femmes et les communautés.
Elle est favorisée par l’expérience déjà acquise en matière d’éducation et de formation. Il faut désormais orienter ces formations vers des domaines économiques, marketing, technologiques, numériques, liés à l’intelligence artificielle, afin de déboucher sur des emplois ou des opportunités d’entrepreneuriat et d’investissement. En parallèle, il faut encourager le secteur privé à investir dans les pays francophones et rapprocher autant que possible les politiques économiques, fiscales et commerciales de nos États.
La Tunisie a certains objectifs de développement économique, le Vietnam d’autres, tout comme le Canada, la Roumanie, la Belgique ou la Suisse. Ce qui importe, c’est de mettre autour de la table les ministres de l’Économie et du Commerce pour échanger des bonnes pratiques en matière de politiques économiques et commerciales. Nos pays appartiennent à différents blocs économiques ayant négocié des accords de partenariat, avec des règles communes pour le commerce et l’investissement. Il est important que nos États communiquent autour de ces politiques, tentent de les aligner et facilitent l’accès des investisseurs canadiens, belges ou roumains aux normes et règles des pays d’accueil comme la Tunisie ou le Sénégal. C’est là que je vois le rôle de la francophonie : encourager les échanges de bonnes pratiques économiques, comme cela a été fait pour l’éducation, et faciliter les contacts entre entrepreneurs et investisseurs. C’est ainsi, de manière pratique, que l’espace francophone pourra devenir un espace de coopération économique.
Que faudrait-il faire pour renforcer davantage cet espace francophone ? Prenons l’exemple de la Tunisie et de la Roumanie : quels points de similitude peuvent être renforcés et quels mécanismes mettre en place ?
En tant que candidat à la tête de la francophonie, je m’adresse à tous les pays francophones avec un objectif clair : si je suis élu secrétaire général, je créerai des espaces de dialogue et de coopération entre pays comme la Tunisie et la Roumanie, afin qu’ils se connaissent mieux, comprennent leurs avantages comparatifs et travaillent ensemble. Cela passe par des mécanismes d’échange d’expériences et de bonnes pratiques entre fonctionnaires, entrepreneurs, responsables de la formation et jeunes, ainsi que par la mise en commun de projets concrets.
Je propose la création d’un opérateur de coopération économique au sein de la Francophonie, à l’image de l’AUF pour l’université, de l’AIMF pour les collectivités ou de TV5Monde pour les médias. Cet instrument devra valoriser et structurer la coopération économique.
Des réseaux existent déjà : Alliance des patronats francophones, fédérations de femmes et de jeunes entrepreneurs. En associant ces acteurs aux ministres de l’Économie, des Finances et du Commerce, et en créant un espace de partage des politiques économiques, la Francophonie pourra faciliter foires, forums, missions économiques et coopérations entre pays et régions, puis accompagner la concrétisation des projets issus de ces rencontres.
Il s’agit aussi d’appuyer un investisseur francophone qui souhaite recruter des jeunes formés dans un pays francophone et d’aider les jeunes à identifier des filières menant à un stage, puis à un emploi, dans une entreprise francophone. La Francophonie n’est pas la seule organisation capable de porter cette coopération économique. Mais elle est celle qui peut le faire spécifiquement dans l’espace francophone.
Quelle place occupe aujourd’hui la diplomatie dans l’espace francophone ?
Tout ce que nous faisons relève de la diplomatie : dialogue, écoute, définition d’objectifs et recherche de partenaires partageant des objectifs proches. La diplomatie, c’est faire comprendre ce que je sais faire. Elle fonctionne tant que nous sommes capables de nous écouter et de nous entendre, ce qui suppose un effort pour comprendre la culture de l’autre.
Dans la Francophonie, la langue commune nous donne accès à cette culture. En tant que Roumain, je n’ai pas besoin d’apprendre le vietnamien, le cambodgien ou l’arabe : à travers le français, en dialogue avec des Tunisiens, des Vietnamiens, des Sénégalais, je peux comprendre leur façon de penser et partager un objectif commun, sans contrainte. C’est ainsi que j’ai utilisé la diplomatie pour renforcer l’entente et la coopération entre les pays, sans tensions ni conflits. Le dialogue reste primordial.
Comment la francophonie peut-elle renforcer son poids diplomatique et contribuer davantage au dialogue entre les pays du Nord et du Sud ?
Il n’y a pas que les pays du Nord et du Sud ; il y a les pays de l’Est et de l’Ouest, les pays continentaux et insulaires, les petits et les grands pays, les pays multiculturels et monoculturels. Ce qui est important, c’est de créer des opportunités pour toutes ces régions francophones.
Dans mon programme, j’ai dit : « La francophonie avec l’Afrique au cœur », parce que c’est là qu’on a le plus de pays francophones, la dynamique démographique la plus importante et le plus de jeunes. Mais il est important que cette organisation ne soit pas perçue comme une organisation régionale africaine soutenue par quelques pays du Nord. J’aimerais qu’on dépasse cet esprit de partage Nord-Sud et qu’on crée une organisation comme une opportunité de coopération de l’ensemble des pays francophones.
Tout en reconnaissant et en mettant en valeur le poids africain, qui est important, on ne doit pas se limiter à l’Afrique et dire que l’Afrique, c’est le reste du monde francophone. Non, c’est l’Afrique et l’Asie, l’Afrique et l’Europe, l’Afrique et les Amériques, mais aussi l’Asie et l’Europe, et l’Asie et les Amériques.
De toute façon, de manière pratique et pragmatique, c’est l’Afrique, à mon avis, qui sera la grande gagnante de ce processus, en raison de sa domination démographique, de son potentiel économique et de ses ressources à mettre en valeur. Cette coopération multicontinentale et multi pays de la francophonie serait surtout au bénéfice de l’Afrique. Mais faut-il encore le faire ! Et faut-il amener l’organisation de la francophonie en visibilité, à l’échelle d’une vraie organisation multilatérale et internationale.
Le mot de la fin ?
Le besoin d’apprendre à travailler ensemble pour des intérêts communs. Tout ce dont je viens de parler ne peut pas être fait juste par un pays ou par un groupe de pays contre les autres. L’enjeu à l’avenir, c’est qu’on arrive à travailler ensemble pour des intérêts communs, avec comme cible notamment les jeunes générations, l’autonomisation des femmes; mais surtout les jeunes générations, parce que c’est le choix que les jeunes feront qui déterminera l’avenir de notre organisation.