Le monde spatial reste, pour beaucoup, un domaine lointain et abstrait. Pourtant, il façonne déjà notre quotidien: télévision, téléphonie mobile, navigation, surveillance du climat ou gestion des ressources. Interrogé par téléphone, le Pr Kamel Besbes, membre de la Commission nationale de l’espace extra-atmosphérique et expert reconnu du secteur, dresse un état des lieux de cet écosystème en pleine mutation et de la place qu’y occupe la Tunisie. Interview:
Aujourd’hui, quelles sont les transformations qui façonnent le secteur spatial ?
Kamel Besbes : On peut les regrouper en quatre domaines. Le premier domaine, c’est tout ce qui relève de l’observation de la Terre : l’utilisation des satellites pour suivre l’agriculture, les littoraux, la mer, le changement climatique, les transports, etc.
Le deuxième domaine, c’est la communication. On assiste actuellement à une véritable révolution avec l’Internet par satellite. Il ne s’agit plus seulement de communications gouvernementales ou entre banques et institutions : désormais, tous les citoyens vont pouvoir accéder à des services de communication par satellite.
Le troisième domaine, c’est le positionnement par satellite, autrement dit la navigation.
Enfin, le quatrième domaine, c’est la maîtrise technologique : tout ce qui concerne les satellites, les lanceurs, l’intelligence artificielle embarquée, les terminaux de connectivité et de positionnement, c’est-à-dire l’ensemble de l’électronique qui sera commercialisée et compatible avec le domaine spatial.
De manière générale, on distingue le upstream et le downstream, c’est-à-dire d’un côté les infrastructures, de l’autre l’utilisation des services et toute l’économie qui en découle. C’est cela que l’on appelle aujourd’hui le « New Space ».
En quoi consiste l’intelligence artificielle embarquée ?
Dans le domaine de l’observation de la Terre, nous recevons énormément d’informations, des volumes considérables de données. Or, il faut des moyens importants pour recevoir, stocker et traiter ces informations. Le grand défi, aujourd’hui, est donc d’intégrer des cartes d’intelligence artificielle directement sur les satellites, afin de ne recevoir que les informations réellement intéressantes.
Concrètement, nous n’aurons plus besoin de télécharger toutes les données. Nous ne recevrons que les changements significatifs : les algorithmes analyseront d’eux-mêmes ce qui est pertinent et ne nous enverront que l’information importante, et non plus toutes les images, à chaque instant et pour chaque lieu.
Et qu’en est-il de la présence de la Tunisie aujourd’hui dans cet écosystème spatial ? Où en sommes-nous ?
La Tunisie est organisée sous la tutelle de la Commission nationale de l’espace extra-atmosphérique, présidée par le ministre de la Recherche. C’est en vertu d’un décret de 1984, adopté à l’époque du président Bourguiba, que cette commission a été créée.
Pratiquement tous les ministères concernés par le domaine spatial siègent au sein de cette commission. Son secrétariat est assuré par le CNCT ( Centre National de la Cartographie et de la Télédétection ) c’est-à-dire le ministère de la Défense. La commission traite des questions prioritaires pour la Tunisie dans le domaine spatial.
Son rôle est de protéger les intérêts nationaux et de promouvoir le secteur. Elle comprend plusieurs sous-commissions, notamment celles de la recherche et de la technologie. Ainsi, chaque fois qu’une question se pose, c’est cette instance qui est saisie.
C’est dans ce cadre, par exemple, que la Tunisie est devenue membre du COPUOS (Comité des Nations Unies pour l’utilisation pacifique de l’espace extra-atmosphérique), dont l’acronyme officiel en français est CUPEEA( Committee on the Peaceful Uses of Outer Space), mais qui reste plus connu sous son sigle anglais. La Tunisie siège à ce comité depuis 2010, et cette adhésion constitue l’une des activités majeures de la commission.
Actuellement, la commission travaille à l’élaboration d’une nouvelle réglementation spatiale, face à des changements structurels importants. À l’origine, le spatial était avant tout une question de souveraineté, réservée aux institutions gouvernementales.
Aujourd’hui, les acteurs privés, les entreprises et les universités interviennent de plus en plus dans ce domaine. Il est donc nécessaire de mettre en place un cadre réglementaire qui encourage les applications économiques, la création d’entreprises et d’emplois, ainsi que l’usage des données spatiales pour développer des startups et générer de la valeur ajoutée.
Pour l’instant, la réglementation spatiale en Tunisie évolue au fur et à mesure, en fonction des questions soumises à la commission. Mais une stratégie nationale est en cours de développement.
D’ailleurs, la stratégie nationale dans le domaine spatial a été élaborée en 2018, lors d’une grande conférence initiée par la commission, puis validée en mars 2019. Plusieurs institutions travaillent déjà dans ce domaine.
Chaque année, au mois de novembre (cette année du 11 au 13 novembre), nous organisons une conférence nationale pour réunir les acteurs tunisiens du spatial. L’objectif est de rapprocher la communauté, de discuter de gouvernance, d’économie, d’applications scientifiques, etc.
Par ailleurs, des formations spécialisées se développent. L’INAT a lancé un master appelé Géomag, dédié à la géomatique appliquée, qui combine géographie, informatique et technologies de mesure pour collecter, traiter, analyser et diffuser des données géographiques. Cette formation s’inscrit dans le cadre du programme Erasmus, ce qui en fait un cursus international.
Nous disposons également d’une école d’ingénieurs en géomatique à l’Université de la Manouba, la Manouba School of Engineering, qui dispense un enseignement en anglais, centré sur la géomatique. La géomatique constitue, en effet, l’une des applications directes du domaine spatial.
Pour revenir à cette filière, forme-t-on autant d’ingénieurs ou leur nombre reste-t-il limité ? Observe-t-on une tendance à s’orienter vers la géomatique ?
Oui. En réalité, il ne s’agit pas d’une formation entièrement nouvelle. Auparavant, il existait déjà des formations d’administration supérieure et d’ingénieurs au niveau de l’École d’aviation de Borj El Amri. Aujourd’hui, la demande est devenue de plus en plus forte, tant au niveau national qu’international. C’est pourquoi l’École de la Manouba a créé cette section spécifiquement pour répondre à ces besoins.
Quelles conditions faut-il réunir aujourd’hui pour structurer la filière spatiale nationale ?
Ce qui manque aujourd’hui à la filière nationale, c’est un bras opérationnel. Actuellement, le secteur est dispersé : des entreprises travaillent dans le domaine spatial, des universités mènent des recherches, et plusieurs ministères utilisent les outils de l’espace.
L’APAL (Agence de protection et d’aménagement du littoral) utilise l’imagerie spatiale (télédétection par satellite) et les systèmes d’information géographique (SIG) pour surveiller le trait de côte face à l’érosion et à la pression anthropique.
Le service du Cadastre recourt au spatial pour déterminer les différents éléments cadastraux.
Le ministère de l’Intérieur a utilisé les données spatiales pour délimiter les frontières des communes lors de la création des municipalités en Tunisie.
On utilise donc le spatial, mais de manière éparpillée. Ce qui nous fait défaut, c’est un bras opérationnel capable de coordonner ces efforts. C’est précisément l’objectif de la création d’une agence spatiale nationale. La réglementation sur laquelle travaille actuellement la commission vise à instituer cette agence, qui viendra en complément des structures existantes, sans les remplacer, et qui encouragera l’usage du spatial.
Elle aura pour mission de réguler tout ce qui relève du domaine spatial. Or, c’est exactement ce qui nous manque aujourd’hui. En l’absence d’une telle agence, la Tunisie ne bénéficie pas d’une visibilité internationale suffisante.
Que dit le volet législatif ?
La commission a travaillé sur un projet de loi. Personnellement, en tant que membre de cette commission, j’ai beaucoup discuté et travaillé sur ce texte avec mes collègues.
Cependant, nous ne maîtrisons pas le calendrier politique. Nous ne contrôlons que le temps qui nous est imparti pour proposer, réfléchir et discuter. Nous attendons donc, probablement, que le Conseil des ministres l’ examine et l’adopte avant que le texte ne soit soumis au Parlement pour examen et adoption.
Comment est perçu aujourd’hui l’écosystème spatial, notamment en ce qui concerne les satellites, la communication par satellite et les transformations en cours ? Comment cette connectivité spatiale est-elle appréhendée, tant à l’échelle nationale qu’internationale ?
La question de la connectivité est aujourd’hui critique. Actuellement, nous recevons Internet via des réseaux terrestres. En Tunisie, trois opérateurs officiels nous fournissent des services de communication Internet et téléphonique. Demain, cette situation changera : la communication spatiale entrera en concurrence directe avec ces réseaux terrestres.
Deux problématiques majeures se posent alors :
- Une transformation économique : une part du marché des télécommunications sera absorbée par la communication par satellite.
- Un enjeu de souveraineté : ces communications ne transiteront plus par des datacenters locaux, mais par des infrastructures gérées par des opérateurs spatiaux internationaux.
Prenons l’exemple de Starlink, la constellation de satellites en orbite basse développée par SpaceX, l’entreprise d’Elon Musk. Les données transiteront par des datacenters placés sous une réglementation internationale, notamment celle des Nations Unies.
Les opérateurs de Starlink auront accès aux données transmises via leur réseau. En revanche, le gouvernement tunisien comme n’importe quel autre État aura difficilement la main sur ces flux. En cas de cybercriminalité, par exemple, il sera complexe d’identifier l’auteur d’un crime numérique transitant par ce réseau.
Il en va de même pour la protection des données personnelles et stratégiques du gouvernement ou des institutions, qui pourraient être absorbées par ces communications.
A titre d’exemple: comment autoriser une communication qui n’est pas entièrement traçable ? Concrètement, nous recevrons un signal descendant (downlink) du satellite, mais nous devrons également renvoyer des données vers le satellite (uplink) pour accéder à Internet. Sommes-nous autorisés à envoyer ces informations ? Allons-nous simplement « nous accrocher » au satellite pour bénéficier d’Internet ? Cela rappelle, d’une certaine manière, l’arrivée des paraboles domestiques à leurs débuts, avant que leur usage ne soit encadré.
Nous sommes donc face à une forme de crise de transition. Nous sommes passés de la télévision par antenne terrestre à la réception par satellite ; aujourd’hui, très peu de gens utilisent encore l’antenne terrestre.
La même transformation est en train de se produire avec Internet.
Face à ces mutations, de nombreux pays réfléchissent à des cadres réglementaires adaptés. Ce n’est pas seulement une question nationale : l’Union internationale des télécommunications (UIT) qui est l’ agence spécialisée des Nations Unies pour les technologies de l’information et de la communication, travaille à l’élaboration de réglementations permettant la communication par Internet via satellite, tout en protégeant les intérêts des pays qui y adhèrent.
Autrement dit, nous devons agir vite avant qu’il ne soit trop tard aussi?
Entre autres. Oui, oui, nous avons besoin d’une veille scientifique et technologique sur la question. Et donc, évidemment, il faut se préparer à ce changement-là.
Par exemple, nous, dans une autre activité de recherche, nous travaillons avec l’Agence nationale des fréquences sur des projets d’analyse de la communication par satellite, pour être à jour sur ces questions-là.
Quelle conclusion peut-on faire?
A mon avis, je pense qu’il faut considérer aujourd’hui le spatial comme l’électricité, comme l’eau. C’est un service nécessaire de tous les jours à tout le monde. Nous l’avons sur nos télévisions, nous l’avons sur nos téléphones portables, sur nos ordinateurs. Ainsi il faut lui donner l’attention nécessaire et ne pas considérer que c’est un domaine lointain qui ne nous intéresse pas et c’est les grandes nations du monde qui s’en occupent. En tant que pays émergent, nous pouvons énormément profiter du domaine spatial et nous devons nous armer à ça.