
Depuis 1956, nous parlons d’une « Tunisie unifiée ». Mais qu’en est-il réellement ? Derrière les chiffres, que révèle la réalité du terrain ? Faouzi Abderrahmane, ancien ministre de l’Emploi et de la Formation professionnelle, dresse un bilan économique via sa page officielle Facebook.
Il part du constat suivant concernant le tissu industriel : 85 % des entreprises industrielles et 87,5 % de la main-d’œuvre industrielle se concentrent dans seulement 13 gouvernorats côtiers. Quant à l’indice de développement régional 2024, il s’établit à 5,39 pour Tunis, contre 1,36 pour Kasserine, soit près de quatre fois moins.
L’investissement privé est quatre fois moins important à l’intérieur du pays, malgré un investissement public par habitant plus élevé dans l’ouest de la Tunisie. En matière d’investissement direct étranger (2025), 64 % du total des investissements étrangers (hors énergie) sont dirigés vers la seule région du Grand Tunis et sa périphérie.
Le chômage par région montre des écarts marqués : Tataouine arrive systématiquement en tête (32 %), suivie de Gafsa (28,2 %) et de Kebili (25,8 %), contre Monastir (6,6 %) et Sfax (9,8 %). Mais l’essentiel ici n’est pas le chiffre en lui-même, mais ce qu’il révèle : Tunis même (19,5 %) et Ben Arous (18,4 %) enregistrent un taux de chômage supérieur à la moyenne nationale. « Ce n’est pas une contradiction avec la « malédiction de la géographie », mais une confirmation plus profonde de celle-ci : les grandes villes elles-mêmes sont entourées de ceintures de quartiers populaires (comme El Tadamoun, Douar Hicher et certaines parties de Ben Arous et de la Manouba) dont les indicateurs sont tout à fait similaires à ceux de l’intérieur du pays. La malédiction de la géographie ne se limite pas à l’opposition entre l’Est et l’Ouest ; elle se répète au sein même de l’Est, entre le centre-ville et sa périphérie », explique-t-il.
Quant au taux de pauvreté (2021), il est de 4,7 % dans le Grand Tunis contre 37 % dans le Centre-Ouest, soit près de huit fois plus.
Par ailleurs, l’analphabétisme serait en hausse. Il est d’environ 10 % à Tunis et à Ben Arous. Tandis qu’à Jendouba et à Kasserine, il dépasse les 25–28 %.
L’économie informelle, quant à elle, dépasse les 50 % à Mahdia, à Sidi Bouzid, à Kairouan et à Médenine. Du côté de la croissance démographique, alors que le taux national affiche une croissance annuelle de 0,87 %, les gouvernorats du Kef et de Siliana connaissent une croissance démographique négative, traduisant un véritable recul de la population.
Au baccalauréat 2024, Sfax arrive en tête, tandis que Kasserine et Gafsa ferment la marche (29,87 % et 28,82 %). L’écart est moins marqué que dans d’autres domaines (près de deux fois plus important), mais il reste bien réel et récurrent depuis des décennies.
Concernant les hôpitaux universitaires, les neuf hôpitaux universitaires historiques sont tous situés dans des villes de l’est du pays. Un premier correctif partiel ? Une décision prise il y a quelques jours à peine, le 31 juillet 2026, confère pour la première fois le statut d’hôpital universitaire à l’hôpital de Jendouba ainsi qu’à certains services de Kasserine et de Kébili.
En matière d’hébergements touristiques, plus de 51 % des 895 établissements se trouvent dans trois régions touristiques côtières seulement ; le reste se répartit principalement sur d’autres zones côtières, avec une présence quasi inexistante de l’intérieur du pays dans l’ensemble du secteur.
Tout cela nous amène à dire que l’histoire se répète et ne change pas : entre 1956 et 2011, 80 % à 90 % des crédits de développement ont été alloués à la Tunisie orientale; contre seulement 10 % à 20 % à la Tunisie occidentale. Aujourd’hui, les gouvernorats du nord-est et du littoral attirent plus de 70 % des investissements privés déclarés. Tandis que la part cumulée de plusieurs gouvernorats de l’intérieur ne dépasse pas 15 % du total des investissements nationaux. Ce chiffre est inchangé depuis des décennies.
Sept décennies d’indépendance, quatre programmes de développement successifs, un système politique qui a radicalement changé à plusieurs reprises et la seule constante qui n’ait jamais varié est cette concentration de la richesse à l’est. Mieux encore, cette concentration se reproduit à plus petite échelle au sein des grandes villes, entre leur centre et leurs banlieues populaires.
En guise de conclusion, Faouzi Abderrahmane souligne que « la Tunisie n’a pas besoin d’une énième réforme partielle. Elle a besoin d’être reconstruite à partir de ses fondements, selon un modèle de développement entièrement nouveau, et non d’un simple rafistolage d’un modèle qui a prouvé son échec répété au cours de sept décennies entières : un modèle à deux vitesses, ou deux modèles pour un seul pays ».
Et voici l’une des amères ironies avérées : « seules les prisons restent les plus équitables en termes de répartition géographique avec 30 établissements pénitentiaires répartis dans 22 des 24 gouvernorats. « L’État qui n’a pas réussi à construire un hôpital dans chaque région a réussi à construire une prison dans presque chaque région » conclut Faouzi Abderrahmane.