Un malheur n’arrive jamais seul. À croire que les coupures brutales d’électricité et d’eau en pleine canicule – et sur une période qui paraît une éternité – ne suffisent pas à nos peines. On n’en finit pas d’endurer les affres des pénuries qui s’incrustent dans tous les recoins de l’économie et de la société. L’ennui, c’est qu’il n’y a pas que les pics prolongés de chaleur pour lever le voile sur l’étendue des dysfonctionnements, des défaillances et des échecs en matière de gestion d’eau et d’électricité, deux des trois principaux défis auxquels est confronté de tout temps le pays.
Le troisième, en l’occurrence celui de l’enseignement supérieur, nous renvoie aujourd’hui à notre triste réalité et à nos propres limites qui ne sont inscrites nulle part si ce n’est à travers les coupes budgétaires dont est victime notre système d’éducation. Ces restrictions font craindre le pire : elles ajoutent à nos interrogations et à nos appréhensions.
Pour preuve et comme pour faire écho à ces inquiétudes, le classement de Shanghai 2026 des 1000 premières universités dans le monde. Passent encore les trois premières universités américaines, talonnées par les deux prestigieuses universités britanniques, les universités françaises qui améliorent leur rang dans le top 10, sans oublier l’ascension fulgurante des établissements chinois qui évoluent à l’image du pays sur le toit du monde des technologies émergentes. On chercherait en vain la moindre trace d’universités tunisiennes alors même que deux ou trois d’entre elles faisaient, il y a si peu, partie de l’élite, quoique en fermant la marche du top 1000. Pourtant, on voit se positionner de nouveaux pays émergents d’Asie, du Moyen-Orient, d’Afrique sans grand passé universitaire. Des pays neufs en émergence rapide qui affichent haut et fort leur ambition planétaire à travers le levier universitaire. Et ils s’y distinguent, accentuant du coup notre déclassement.
Pour preuve et comme pour faire écho à ces inquiétudes, le classement de Shanghai 2026 des 1000 premières universités dans le monde… On chercherait en vain la moindre trace d’universités tunisiennes alors même que deux ou trois d’entre elles faisaient partie de l’élite…
Il y a moins de deux décennies, on figurait dans l’univers universitaire en bien meilleure position. Nos universités les plus en vue étaient perçues comme de réelles promesses d’avenir et suscitaient beaucoup d’espoir. Nos diplômés étaient au niveau des standards mondiaux. Nos doctorants en Europe, en Amérique et ailleurs, passés par le filtre local, brillaient de mille feux au point que cela limite considérablement leur retour au pays.
Le séisme révolutionnaire, l’instabilité politique, les troubles sociaux, les difficultés de l’économie écrasée par le poids des intrigues politiques, la déliquescence de l’État, qui aurait perdu la maîtrise et le contrôle des rouages, des mécanismes et de la régulation des transformations économiques et sociales, ont détruit les anciens repères et modifié la structure du budget de l’État. La révolution, avec son cortège de désordre, de chaos, de montée du terrorisme, d’ici et d’ailleurs, a sonné le glas du capital humain qu’elle est censée valoriser et hisser au plus haut de l’échelle des valeurs nationales.
La santé et l’enseignement auront été paradoxalement les victimes expiatoires de la révolution de décembre 2010-janvier 2011. La défense et la sécurité nationales ont pris le dessus sur la santé et l’enseignement. C’est la fin d’un cycle de plus de 50 ans où nos préférences structurelles privilégiaient le beurre au détriment des canons. Depuis 2011, on assiste à une inversion des priorités, ce qui n’est pas d’ailleurs sans rapport avec la chute inexorable de l’investissement et le ralentissement de la croissance. La sécurité du pays, dira-t-on, est à ce prix. On en mesure aujourd’hui l’impact désastreux sur l’infrastructure en matière de santé et d’éducation dont on ne saurait décrire l’état de délabrement. Hôpitaux, écoles, lycées, universités, centres de formation, hier joyaux de la couronne, font aujourd’hui peine à voir.
La défense et la sécurité nationales ont pris le dessus sur la santé et l’enseignement. C’est la fin d’un cycle de plus de 50 ans où nos préférences structurelles privilégiaient le beurre au détriment des canons.
Nos établissements universitaires, nos grandes écoles portent la marque de l’usure du temps, les stigmates de la faillite financière et des contraintes budgétaires. Figures emblématiques du pays dès les premiers stades de sa reconstruction, fierté nationale, vitrines de notre volonté d’émergence rapide et voies d’accès au futur, ces établissements, nés sous le dôme d’un centralisme étatique, sont aujourd’hui victimes d’inextricables restrictions budgétaires. Privés d’autonomie financière, de marges de manœuvre et accablés d’un mode de gouvernance d’un autre âge, ils manquent de ressources financières, là où il faut beaucoup de moyens matériels et humains, d’enseignants de valeur promus d’ici et venus d’ailleurs. Nos institutions universitaires font ce qu’elles peuvent, dans la limite du possible, sans se résigner. Elles sont contraintes de réduire la voilure au point d’être concurrencées par la montée en puissance d’universités privées qui progressent sur les décombres de l’enseignement public. Qui n’en continue pas moins d’afficher quelques îlots d’excellence : les études d’ingéniorat, de science, d’informatique, de robotique, de médecine constituent une véritable éclaircie dans le ciel universitaire brumeux.
Ironie de l’histoire, ces foyers d’excellence, legs des temps héroïques et cœur battant de la nation, profitent moins au pays qui les a formés au prix d’énormes sacrifices qu’à ceux qui se préparent à les accueillir. Les difficultés de tout ordre, le brouillard politique, l’incertitude du lendemain, l’absence d’un grand projet économique, d’un vaste dessein national et de perspectives pour les jeunes et moins jeunes, si ce n’est l’éphémère et inconsistante idée de sociétés communautaires au frais de l’État et à contre-courant de la marche du siècle, laissent peu de choix aux jeunes diplômés tentés par une vie meilleure à l’étranger.
Nos institutions universitaires font ce qu’elles peuvent, dans la limite du possible, sans se résigner. Elles sont contraintes de réduire la voilure au point d’être concurrencées par la montée en puissance d’universités privées qui progressent sur les décombres de l’enseignement public.
Finalement, peu de nouveaux élus universitaires et davantage de candidats au départ sous des cieux plus cléments. L’Europe, les pays du Golfe, le Canada et bien d’autres puissances, embarqués sur les nouvelles technologies et en quête de compétences humaines, n’ont d’autres fins que d’écrémer chez nous le marché des nouveaux diplômés et pas qu’eux. Au nom du droit à la mobilité – du reste à géométrie variable – et sous de fallacieux programmes ou préceptes d’immigration voulue ou choisie, ils attirent celles et ceux à qui le pays ne pouvait offrir de meilleures perspectives d’emplois, de véritables plans de carrière et de meilleures conditions de travail et de vie. Pour beaucoup, quitter le pays sans en être dans le besoin c’est aussi le signe d’une manifestation de défiance à l’égard des politiques. Manière de voter avec leurs pieds.
Retour à la case départ. Face à la frénésie de la rentrée scolaire et universitaire qui s’empare du pays et devant le sacrifice que consentent les familles souvent pas loin de la précarité, pour voir éclore ces graines de génies, nous assistons impuissants à leur départ en fin de parcours. Sans aucune compensation financière de nos partenaires européens plus prompts à nous confiner au rôle de soutier de la sécurité et de gardien des côtes européennes pour combattre – au mépris du droit – l’immigration irrégulière. On est bien loin du discours et des proclamations de foi en faveur de la politique de voisinage, de solidarité euro-méditerranéenne, d’une communauté de destin et de prospérité partagée.
Ainsi va le monde. Hier, l’occupant faisait main basse sur nos ressources extractives. Ses héritiers n’en font pas moins, l’hypocrisie en plus, sans jamais couper les ponts avec le passé. La prédation des ressources extractives a la vie dure. Aux minéraux d’hier s’ajoute, sur une vaste échelle au nom du droit à la mobilité, celle des compétences humaines. Un pan entier de l’intelligence nationale s’envole et disparaît au moment où le pays a le plus besoin de ces architectes et de ces acteurs du futur. À qui la faute ?
Ainsi va le monde. Hier, l’occupant faisait main basse sur nos ressources extractives. Ses héritiers n’en font pas moins, l’hypocrisie en plus, sans jamais couper les ponts avec le passé. La prédation des ressources extractives a la vie dure. Aux minéraux d’hier s’ajoute, sur une vaste échelle au nom du droit à la mobilité, celle des compétences humaines.