Pénuries d’hier, pénuries d’aujourd’hui, pénuries de toujours. Sauf que d’une vague à l’autre, les tensions, les considérations morales, les drames humains, les coûts économiques et financiers gagnent en complexité, en intensité et en gravité, au point de menacer d’asphyxier l’appareil productif. Des pénuries en temps de paix – de pain, de lait, de sucre, d’huile végétale, de médicaments, en dépit de leur impérieuse nécessité, avec leur cortège de frustration et d’humiliation humaine – paraissent de peu d’importance et de gravité comparées aux coupures d’électricité et d’eau sans aucune indication ni information préalable au gré des capacités de résistance du réseau électrique à bout de souffle.
Les 12 millions de Tunisiens pèsent peu dans le processus d’improvisation. Rien, ni les dégâts, ni les pertes économiques et financières, ni la mise en danger de vies humaines, pas même d’éventuels troubles sociaux, ne semble égratigner l’indifférence et troubler pour ainsi dire la sérénité des dirigeants de la compagnie nationale d’électricité et, au-delà, des gouvernants. Ils sont contraints de naviguer à vue face à l’urgence pour éviter l’effondrement de tout le système qui fera plonger le pays dans le noir, ce fameux black-out, le pire de ce qui peut arriver.
Entre deux maux, la STEG choisit celui qui lui convient le mieux sans qu’il soit perçu comme tel par les ménages, les entreprises, les exploitants agricoles, les cliniques, les laboratoires d’analyses, les hôpitaux et les sociétés de services, qui sont victimes d’énormes dégâts physiques, humains et financiers. La compagnie nationale et son autorité de tutelle exacerbent les tensions à cause de leur silence assourdissant en cherchant à se faire bonne conscience à peu de frais, comme si nécessité faisait loi. Elles semblent vouloir se dédouaner, sans avoir à rendre des comptes. Ce serait céder à la fatalité, au mépris de tous les principes de réalité.
D’une année à l’autre, la consommation d’électricité augmente de près de 4 %, moins que le passé en raison de l’atonie de la croissance, mais paradoxalement plus que l’évolution du PIB, phénomène du reste inédit. Ce décalage justifie à lui seul d’élever le niveau de l’offre d’électricité, moyennant de nouveaux investissements d’extension, de capacité, qui n’eurent jamais lieu.
On savait depuis longtemps que les étés seraient très chauds, caniculaires même – et celui-ci particulièrement – à cause du réchauffement climatique. Les experts prédisaient, à raison, des pics de température localisés dans le temps et l’espace, frôlant les 50 degrés. Le reste est une affaire de gestion et de mode de gouvernance. D’une année à l’autre, la consommation d’électricité augmente de près de 4 %, moins que le passé en raison de l’atonie de la croissance, mais paradoxalement plus que l’évolution du PIB, phénomène du reste inédit. Ce décalage justifie à lui seul d’élever le niveau de l’offre d’électricité, moyennant de nouveaux investissements d’extension, de capacité, qui n’eurent jamais lieu. Les derniers en date remontent à plus de six ans. La STEG, forte de son expérience, de ses compétences humaines, ne pouvait l’ignorer, elle s’y serait pleinement engagée en dépit de ses difficultés financières.
L’ennui, c’est qu’il lui fallait l’aval de son autorité de tutelle. Celle-ci a longuement traîné, pour des raisons qui lui sont propres, avant de lancer un appel d’offres global en cohérence avec l’impérieuse transition énergétique. Problème : beaucoup d’eau a coulé sous le pont de Carthage avant le dénouement de l’opération. Ce n’est que tout récemment – 7 ans après ou presque – que furent octroyées cinq concessions pour donner plus de chair à notre mix énergétique. Dans l’intervalle, le pays subissait chaque année, à pareille époque, les mêmes scènes de désagrément et de désolation : chute de la productivité, moins de création de richesse, destruction d’emplois, d’outils de production. Et suprême sanction : perte d’attractivité du site Tunisie, peu compatible avec les pratiques à la hussarde de la STEG. Qui s’arroge le droit de couper le courant sans autre forme d’indication et de prévention, au motif que dans l’urgence elle ne pouvait agir autrement. Le gouvernement, pour sa part, se drape dans un silence effarant, loin d’être à son honneur.
Aucun pays n’est à l’abri des aléas et bouleversements climatiques, qui provoquent d’énormes dégâts humains et matériels. À cette différence près que, le jour d’après, les responsables aux commandes des pays sinistrés en tirent les enseignements. Passé le choc initial où il faudrait agir dans l’urgence, parer au plus pressé pour sauver et sauvegarder ce qui peut l’être, commence alors le temps fort de la réflexion, de l’anticipation, des préventions et de l’action sur la durée.
Ce n’est que tout récemment que furent octroyées cinq concessions pour donner plus de chair à notre mix énergétique. Dans l’intervalle, le pays subissait chaque année, à pareille époque, les mêmes scènes de désagrément et de désolation : chute de la productivité, moins de création de richesse, destruction d’emplois, d’outils de production.
Leur message est clair : envoyer un signal fort à l’adresse du pays pour le rassurer et le sécuriser quant à l’avenir. L’État ne peut se soustraire à une telle mission. Sinon à quoi servirait un gouvernement qui ne saurait assumer une telle responsabilité. Il en a le devoir et l’obligation. Il est comptable de son propre bilan et doit être jugé à l’aune de ses résultats et réalisations. Pour l’heure, ils ne plaident pas en sa faveur : pas de quoi susciter le moindre enthousiasme. Rien qui puisse nous faire rêver ou réenchanter. Où que l’on porte notre regard, il y a très peu d’indices qui puissent nous donner la moindre assurance et nous restituer notre fierté passée. L’économie est à la traîne, l’infrastructure économique et sociale est d’une autre époque quand elle ne menace pas effondrement, les finances publiques sont au plus bas, les entreprises – notamment les PME, fers de lance de l’économie – sont à l’agonie, l’inflation et le chômage achèvent de détruire ce qui reste de la cohésion sociale. Les grands conglomérats économiques et financiers, hier figures de proue de l’économie nationale, ont beaucoup perdu de leur aura, de leur puissance de feu et de leur assurance, faute de visibilité politique.
À quoi s’ajoutent l’incertitude économique et technologique, l’arbitraire administratif et fiscal… Le pays n’investit plus ou à peine, à dose homéopathique. Le taux d’investissement est descendu en dessous de la barre des 10 %. L’épargne nationale s’est volatilisée pour se situer à moins de 6 %. Et personne pendant ce temps dans le corps gouvernemental pour sonner l’alerte au regard de l’étendue du désastre.
Le pays n’investit plus dans l’avenir, dans les technologies émergentes, dans l’IA, dans les entreprises 4.0, dans l’éducation et la santé. Les ingénieurs, les universitaires, les médecins, les techniciens qui quittent chaque année le pays dépassent en nombre les nouveaux diplômés.
Seul rayon de soleil dans le ciel chargé de nuages, l’annonce du Plan 2026-2030, qui, hélas, pour louable et nécessaire qu’il soit, n’efface pas craintes et appréhensions. Et pour cause : l’essentiel est ailleurs, moins dans les hypothèses sur lesquelles il est construit et qui font débat que sur notre incapacité de réformer et d’oser les transformations économiques et sociales. Celles-ci sont d’autant plus d’une absolue nécessité que le remboursement cette année du service de la dette – 23 M de dinars – équivaut à près de 4 fois la valeur des richesses créées en 2025, année du reste à « forte croissance » : 2,5 %. Résultat des courses : le pays s’enfonce dans un processus de destruction de valeurs, en clair d’appauvrissement structurel. Qu’il persiste encore quelques îlots d’apparente prospérité – mais pour combien de temps encore ? – ne doit pas faire illusion. La précarité, la pauvreté et le déclassement social achèvent de fracturer le pays de long en large… La cohésion sociale se fissure de partout. Le pays n’investit plus dans l’avenir, dans les technologies émergentes, dans l’IA, dans les entreprises 4.0, dans l’éducation et la santé. Les ingénieurs, les universitaires, les médecins, les techniciens qui quittent chaque année le pays dépassent en nombre les nouveaux diplômés. Notre capital humain se rétrécit comme peau de chagrin. On comprend qu’à ce rythme, à cause de cette implacable mécanique, on compromet gravement les chances de redressement de l’économie nationale et le développement du pays. Il est des signes qui ne trompent pas : le recul inquiétant de notre croissance potentielle est à cet égard très significatif et aurait dû nous alerter bien plus tôt.
Que faire ? Laisser le temps au gouvernement pour qu’il puisse se « réinventer », agir, réfléchir et travailler sur la durée. Encore faut-il qu’il ait la volonté, la maîtrise de son sujet et la détermination de casser des codes devenus caducs et désuets. Il doit avoir au fond suffisamment de leadership et d’autorité pour oser les nécessaires transformations structurelles qui sont de son ressort.
Que faire ? Laisser le temps au gouvernement pour qu’il puisse se « réinventer », agir, réfléchir et travailler sur la durée. Encore faut-il qu’il ait la volonté, la maîtrise de son sujet et la détermination de casser des codes devenus caducs et désuets. Il doit avoir au fond suffisamment de leadership et d’autorité pour oser les nécessaires transformations structurelles qui sont de son ressort. Une chose est sûre : l’économie, pas plus que le pays, ne peut plus supporter un tel immobilisme. Tout laisse à penser ces derniers jours qu’il n’est pas loin de son point de rupture. On l’aura compris, les coupures d’électricité et d’eau sans discernement aucun, devenues pour ainsi dire la norme et la règle, ont exacerbé les frustrations, les tensions, sociales et déstabilisé la marche d’une économie qui peine à se redresser. Il n’en fallait pas plus pour briser tous les espoirs. Le mal est devenu endémique faute de le traiter à la racine par injection annuellement d’investissements conséquents. Où sont passés le mode de gouvernance de la STEG et son autonomie, les politiques sectorielles et publiques en charge du futur ?
Les pertes en heures de travail, en productivité et en destruction de richesses, en souveraineté nationale et en attractivité du site Tunisie devraient l’inciter à plus de vigilance et d’humilité… La facture est si lourde qu’elle doit lui faire perdre le sommeil.
De tout temps, l’électricité et l’eau ont été les principaux facteurs d’émancipation, de développement, de transformation économique, sociale, sociétale et de souveraineté. La moindre négligence à ce niveau nous expose à des dérapages dont on imagine mal la fin. Le gouvernement serait bien inspiré de faire entendre sa voix et d’évaluer les dégâts, les pertes encourues par les ménages, les acteurs économiques et le pays tout entier, victimes qu’ils sont de ruptures à n’en plus finir d’électricité et d’eau. Les pertes en heures de travail, en productivité et en destruction de richesses, en souveraineté nationale et en attractivité du site Tunisie devraient l’inciter à plus de vigilance et d’humilité. Comme si être la lanterne rouge en matière d’IDE ne suffisait pas au décrochage de l’économie nationale. La facture est si lourde qu’elle doit lui faire perdre le sommeil.
Souveraineté limitée ou volontarisme politique ? Le choix se pose en ces termes. Si le gouvernement persiste dans le déni, il y a peu de choses à attendre et à espérer. Être amené à se poser cette question au moment de la commémoration du 69e anniversaire de la République n’est pas d’un bon présage. L’état de décomposition du pays et la montée de la défiance font craindre le pire.
Cet édito est à retrouver dans le magazine L’Economiste maghrébin n°950 du 29 juillet au 26 août 2026, sous le titre “Ruptures !“