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Orientation universitaire en Tunisie en 2026 : crise, emploi et tentation de l’exil

Hamza Marzouk
2026/07/17 at 3:20 PM
par Hamza Marzouk 12 Min Lecture
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Un élève avec dix-sept de moyenne qui délaisse la médecine pour les sciences infirmières et un visa pour l’Allemagne : voici le symptôme d’une génération qui choisit d’abord la sortie. Entre un marché de l’emploi local à courte vue et un désir pressant d’ailleurs, l’orientation universitaire tunisienne se cherche un cap. Jilani Lamloumi, professeur émérite et ancien vice-directeur de l’enseignement supérieur, et Walid Dahdah, conseiller en information et en orientation scolaire et universitaire, décortiquent cette problématique majeure.

Le baccalauréat 2026 s’est refermé sur un chiffre en demi-teinte. Après les sessions principale et de contrôle réunies, le taux de réussite global s’établit à 50,72 %, soit 78 575 nouveaux bacheliers. Ce résultat est en recul par rapport aux deux années précédentes, quand le seuil des 52 % avait été franchi, mais il reste toutefois supérieur à celui de 2022.

Contents
Un élève avec dix-sept de moyenne qui délaisse la médecine pour les sciences infirmières et un visa pour l’Allemagne : voici le symptôme d’une génération qui choisit d’abord la sortie. Entre un marché de l’emploi local à courte vue et un désir pressant d’ailleurs, l’orientation universitaire tunisienne se cherche un cap. Jilani Lamloumi, professeur émérite et ancien vice-directeur de l’enseignement supérieur, et Walid Dahdah, conseiller en information et en orientation scolaire et universitaire, décortiquent cette problématique majeure.Un système d’orientation universitaire tunisien à bout de souffleUniversité, formation professionnelle et marché de l’emploi : des passerelles à construireLe poids grandissant de l’emploi et de l’émigration dans les choix des bacheliersLes filières universitaires délaissées : sciences humaines, musique et théâtreRepenser l’orientation en Tunisie : entre coordination institutionnelle et refonte en amont

Derrière cette statistique brute se cache un moment charnière pour près de quatre-vingt mille jeunes Tunisiens. C’est celui du choix d’orientation, où se joue la trajectoire professionnelle et parfois géographique de toute une génération, bien au-delà d’un simple classement de vœux. L’orientation universitaire est ainsi le premier pas vers le marché de l’emploi. Car si le baccalauréat sanctionne une fin de cycle, c’est bien l’orientation qui ouvre, ou referme, les portes de l’avenir. Reste à savoir si les difficultés que rencontrent aujourd’hui les bacheliers tunisiens relèvent uniquement des mécanismes d’orientation universitaire, ou si elles sont le symptôme d’une crise plus ancienne et plus profonde, celle de l’ensemble du système éducatif.

Un système d’orientation universitaire tunisien à bout de souffle

Pour Jilani Lamloumi, le principe fondateur devrait rester intangible : chaque citoyen tunisien doit pouvoir trouver sa place à l’université. Mais il reconnaît que cet idéal se heurte à une réalité matérielle têtue, celle de la capacité d’accueil restreinte de certains établissements, qui verrouille de fait l’accès aux filières les plus demandées.

Walid Dahdah pousse l’analyse plus loin. Il estime que le système actuel ne s’oriente pas véritablement vers l’emploi mais vers le marché du travail entendu au sens le plus étroit. Il cherche à combler des postes vacants plutôt qu’à répondre aux véritables besoins en emplois des jeunes diplômés. Cette nuance structure l’ensemble des dysfonctionnements observés aujourd’hui.

Les deux experts convergent néanmoins sur un point essentiel : le problème ne se limite pas à l’université. Walid Dahdah insiste sur l’impossibilité de dissocier le système d’orientation scolaire de celui de l’orientation universitaire. Tant que le premier reste en crise et n’a pas connu de révision en profondeur, il juge impossible d’imputer au seul système universitaire la responsabilité de la situation actuelle. C’est précisément dans cette articulation entre les deux échelons, scolaire et universitaire, que Jilani Lamloumi situe également sa proposition phare. Il conseille d’introduire la dimension professionnelle bien avant le baccalauréat, dès trois ou quatre ans avant la fin du secondaire, afin de laisser aux élèves le temps de mûrir un projet d’avenir et de mieux connaître les centres de formation professionnelle, publics comme privés.

Université, formation professionnelle et marché de l’emploi : des passerelles à construire

Cette exigence de coordination trouve un écho institutionnel dans le discours de Jilani Lamloumi, qui appelle à une synergie rigoureuse entre les ministères de l’Éducation, de l’Enseignement supérieur et de la Formation professionnelle. Sans harmonisation des parcours académiques et techniques, avertit-il, la cohérence des choix d’orientation restera compromise et la transition des jeunes diplômés vers l’emploi continuera de s’opérer dans l’incertitude.

Sur le terrain, Walid Dahdah observe déjà les effets de cette recherche de débouchés souvent empirique. Les sciences de l’éducation et de l’enseignement enregistrent désormais un niveau de satisfaction élevé dans la quasi-totalité de leurs filières, porté par des perspectives professionnelles jugées comparables à celles des sciences infirmières ou des filières scientifiques. L’informatique et les sciences de l’information suivent une dynamique similaire. Ces choix dessinent en creux la carte des filières que les bacheliers jugent aujourd’hui porteuses.

Le poids grandissant de l’emploi et de l’émigration dans les choix des bacheliers

C’est sur ce terrain que l’analyse de Walid Dahdah prend un relief particulier. Il cite l’exemple devenu emblématique des sciences infirmières, une filière qui attire désormais, dans toutes les régions du pays, des élèves ayant obtenu seize ou dix-sept de moyenne au baccalauréat. La raison tient à une forte demande de sortie, notamment vers l’Allemagne, où le vieillissement de la population génère un besoin structurel en personnel infirmier. Un très bon élève, qui aurait auparavant pu s’orienter vers médecine, choisit désormais les sciences infirmières dans le seul but d’obtenir une licence, puis un diplôme d’allemand, avant de quitter le pays. Ce phénomène n’est plus marginal, c’est une tendance en expansion.

Walid Dahdah y voit un droit légitime, celui de vouloir s’assurer un avenir professionnel, mais aussi un signal préoccupant à deux niveaux. On note d’abord un désir prononcé de la nouvelle génération de quitter le pays, qu’il qualifie de dangereux et de déroutant. On constate ensuite un désintérêt croissant pour les parcours universitaires longs et exigeants comme la médecine ou l’ingénierie, pourtant réservés aux profils les plus brillants. Il y lit également l’absence d’une réflexion collective sur de nouvelles filières et de nouveaux métiers réellement en phase avec les aspirations des jeunes générations. Alors que le système continue trop souvent à se contenter de pourvoir des postes dans des filières traditionnelles.

Autre variable longtemps considérée comme déterminante : le facteur financier. Walid Dahdah ne le nie pas, mais estime qu’il pèse aujourd’hui bien moins qu’autrefois. Toutes les filières attirent désormais des élèves issus de milieux sociaux très divers, et la logique d’un choix de filière courte pour subvenir rapidement aux besoins de la famille a nettement reculé. Il relève même un renversement générationnel du sacrifice. Alors que c’était autrefois l’enfant qui se sacrifiait, devenant par exemple instituteur pour soutenir ses frères et sœurs, ce sont désormais les parents qui investissent considérablement, dès l’école primaire et jusqu’au baccalauréat, quitte à orienter leurs enfants vers des universités privées lorsque le score obtenu ne permet pas d’intégrer la filière souhaitée dans le public.

Les filières universitaires délaissées : sciences humaines, musique et théâtre

Si certaines filières bénéficient d’un engouement nouveau, d’autres restent marquées par une désaffection persistante. Interrogé sur les sciences humaines et sociales, Walid Dahdah pointe la persistance, chez les parents comme chez les élèves, d’un regard dévalorisant hérité d’une pensée dépassée, qui considère ces disciplines comme peu utiles. Il nuance toutefois ce constat pour les filières de sciences humaines rattachées au cycle préparatoire, qui débouchent sur des parcours d’élite exigeant un score très élevé et affichant un taux d’insertion professionnelle avoisinant les 80 %.

Le cas des filières artistiques comme la musique et le théâtre illustre un problème d’une autre nature. Une procédure existe pourtant : après la session finale d’orientation, un élève peut déposer un recours accompagné d’un dossier justifiant sa pratique artistique, une demande en général acceptée. Cette voie, connue sous le nom de session des talents, reste néanmoins mal connue faute d’information suffisante.

Walid Dahdah illustre les limites du dispositif par un cas concret survenu au Kef. Une bachelière, musicienne accomplie et détentrice de plusieurs certificats, n’a pu s’inscrire dans cette filière ni au Kef, faute d’atteindre le quota légal minimum, ni à Tunis, faute d’un score suffisant, se retrouvant ainsi sans solution. Pour le conseiller, ce blocage renvoie à un manque persistant de considération, de la part de l’État comme des parents, pour le théâtre et la musique, ainsi qu’à une insuffisance d’instituts spécialisés répartis sur l’ensemble du territoire. Ce qui pousse nombre d’élèves à renoncer plutôt qu’à s’éloigner de leur région.

Repenser l’orientation en Tunisie : entre coordination institutionnelle et refonte en amont

Face à ces constats, les deux intervenants convergent vers une même conclusion : la réforme ne peut se limiter à l’échelon universitaire. Jilani Lamloumi la conçoit comme une question de coordination institutionnelle, plaidant pour une meilleure articulation entre les ministères concernés et une initiation précoce, dès le secondaire, aux systèmes de formation technique. Walid Dahdah, de son côté, situe le nœud du problème plus en amont encore, dans le système d’orientation scolaire lui-même, dont il estime que les filières actuelles ne répondent plus ni aux besoins du marché du travail ni aux grandes évolutions en cours et encore moins aux nouveaux métiers qui émergent. Toute révision du système d’orientation universitaire doit nécessairement commencer par une révision préalable de l’orientation scolaire.

Sur ce terrain de la coordination institutionnelle, une initiative récente illustre les efforts engagés par les pouvoirs publics. La Tunisie a lancé le Référentiel Tunisien des Métiers et des Compétences, abrégé en RTMC. A savoir, un outil conçu avec l’appui du ministère de l’Emploi et de la Formation professionnelle pour rapprocher les besoins du marché de l’emploi des compétences disponibles.

Cette cartographie des métiers, qui décrit pour chaque profession les compétences, savoir-faire et connaissances requis, ambitionne d’améliorer l’orientation des demandeurs d’emploi. Elle permet également d’accompagner les entreprises dans leurs recrutements et d’aider les organismes de formation à adapter leurs programmes aux évolutions économiques. Une telle démarche, sans se substituer aux réformes structurelles évoquées par les deux experts, témoigne d’une volonté de resserrer le lien entre formation et emploi tout en renforçant l’employabilité des jeunes diplômés tunisiens.

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