L’économie est souvent perçue comme un univers de statistiques macro-financières (*), de pourcentages et de tableaux réservés aux spécialistes. Pourtant, derrière chaque indicateur se cache une réalité bien concrète qui touche la vie quotidienne des citoyens. Une évolution des réserves en devises influence le prix des produits importés. Une baisse des taux d’intérêt conditionne la capacité d’une entreprise à investir ou d’une famille à accéder au crédit. Une progression des recettes touristiques soutient des milliers d’emplois dans les régions côtières comme à l’intérieur du pays.
Les indicateurs monétaires et financiers publiés par la Banque centrale de Tunisie au 29 mai 2026 (**) dessinent ainsi le portrait d’une économie qui, sans être sortie de toutes ses difficultés, semble entrer progressivement dans une phase plus sereine. Cette amélioration demeure fragile et incomplète, mais elle constitue néanmoins un changement notable après plusieurs années marquées par les tensions financières, l’inflation élevée et les inquiétudes récurrentes concernant les grands équilibres macroéconomiques. Cette photographie de la conjoncture nationale prend tout son sens lorsqu’elle est replacée dans un environnement international qui, lui aussi, cherche encore son point d’équilibre.
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Un contexte mondial moins tendu mais toujours incertain
L’économie mondiale traverse actuellement une période de normalisation progressive. Les grandes banques centrales occidentales, après avoir mené des politiques monétaires extrêmement restrictives pour combattre l’inflation, commencent à assouplir graduellement leurs conditions financières. Cette évolution est importante pour des pays comme la Tunisie. Lorsque les taux d’intérêt internationaux diminuent, les coûts de financement des États et des entreprises tendent à se réduire. Les investisseurs deviennent également plus enclins à prendre des risques dans les économies émergentes.
Cependant, cette amélioration demeure relative. La croissance mondiale reste modérée. L’Europe, principal partenaire économique de la Tunisie, continue d’afficher des performances limitées. Les tensions géopolitiques persistent au Moyen-Orient, en mer Rouge et dans plusieurs zones stratégiques du commerce international. Les prix de l’énergie, bien qu’inférieurs aux sommets observés lors des crises précédentes, restent exposés à de fortes fluctuations. Autrement dit, le monde économique de 2026 n’est plus celui de la crise permanente, mais il n’est pas encore celui d’une prospérité pleinement retrouvée. Dans ce contexte, la capacité des économies nationales à renforcer leurs propres fondamentaux devient plus importante que jamais.
Une Banque centrale qui semble reprendre progressivement la maîtrise du jeu
Parmi les enseignements les plus encourageants des données du 29 mai figure la stabilité du marché monétaire tunisien.
Le taux directeur de la Banque centrale est désormais fixé à 7 %, contre 7,5 % un an auparavant. Le taux du marché monétaire s’établit pratiquement au même niveau, preuve que les mécanismes de transmission de la politique monétaire fonctionnent correctement.
Pour le grand public, ces chiffres peuvent paraître abstraits. Pourtant, ils sont loin de l’être. Derrière cette détente monétaire se profile la possibilité d’un accès au financement moins coûteux pour les entreprises. Cela signifie potentiellement davantage d’investissements, davantage de projets et, à terme, davantage d’emplois.
La Banque centrale semble aujourd’hui dans une situation plus confortable qu’il y a un an. Le recours au refinancement demeure important, mais les besoins du système bancaire apparaissent moins critiques. Les interventions exceptionnelles se réduisent progressivement et les banques semblent retrouver davantage d’autonomie dans leur gestion quotidienne de la liquidité.
Cette amélioration ne signifie pas que toutes les tensions ont disparu. Elle indique simplement que l’économie tunisienne est sortie de la phase la plus aiguë de stress monétaire qui avait caractérisé les années précédentes.
L’argent liquide : le révélateur silencieux des limites de la transformation économique
Un chiffre attire particulièrement l’attention : celui des billets et monnaies en circulation. Près de 29,7 milliards de dinars circulent aujourd’hui sous forme d’espèces dans l’économie tunisienne. C’est un niveau record. Cette progression impressionnante est riche d’enseignements. Elle reflète certes la croissance naturelle des besoins monétaires de l’économie, mais elle traduit également la persistance d’un phénomène plus profond : la place considérable qu’occupe encore le secteur informel.
Dans de nombreux marchés, commerces ou activités de services, les transactions en espèces continuent de dominer. Cette réalité révèle une confiance encore insuffisante dans les instruments de paiement modernes; mais aussi l’existence d’une partie de l’activité économique qui échappe aux circuits formels.
Derrière ce chiffre se cache donc l’un des grands défis structurels de la Tunisie : réussir à intégrer davantage d’activités dans l’économie organisée, améliorer l’inclusion financière et moderniser les modes de paiement. Car une économie qui fonctionne largement en espèces se prive d’une partie importante de son potentiel de financement et de productivité.
Le retour de la confiance extérieure
S’il est un domaine où les indicateurs apportent une véritable note d’optimisme, c’est celui du secteur extérieur.
Les recettes touristiques poursuivent leur progression et dépassent désormais 2,4 milliards de dinars. Ce chiffre dépasse sa simple dimension comptable. Derrière lui se trouvent les hôtels qui retrouvent des taux d’occupation satisfaisants, les restaurants qui accueillent davantage de visiteurs, les artisans qui écoulent leurs produits, les transporteurs qui travaillent davantage et les milliers de familles dont les revenus dépendent directement ou indirectement du tourisme.
La Tunisie semble ainsi récolter les fruits d’une image internationale progressivement améliorée et d’une demande touristique qui demeure soutenue malgré les incertitudes mondiales.
Plus remarquable encore est l’évolution des transferts des Tunisiens résidant à l’étranger. Ces revenus dépassent désormais 3,4 milliards de dinars. Chaque année, des centaines de milliers de Tunisiens installés en Europe, en Amérique du Nord ou dans les pays du Golfe continuent d’envoyer une partie de leurs revenus à leurs familles.
Au-delà de leur importance économique, ces transferts constituent également une forme silencieuse de solidarité nationale. Ils soutiennent la consommation, financent l’éducation des enfants, participent à la construction de logements et alimentent l’activité économique locale dans de nombreuses régions du pays. Dans bien des cas, ils jouent un rôle que ni les marchés financiers ni les institutions internationales ne peuvent remplacer.
Des réserves de change qui offrent un précieux coussin de sécurité
Autre élément particulièrement rassurant : les réserves en devises. Avec l’équivalent de 105 jours d’importation, la Tunisie dispose aujourd’hui d’un niveau de protection extérieure supérieur à celui observé un an auparavant. Ce chiffre peut sembler technique. Pourtant, il représente en quelque sorte l’épargne de précaution du pays. Ces réserves permettent d’acheter les produits énergétiques, les médicaments, les matières premières industrielles ou les équipements dont l’économie a besoin pour fonctionner.
Elles rassurent également les investisseurs et les partenaires internationaux quant à la capacité du pays à honorer ses engagements financiers. Cette amélioration contribue naturellement à la stabilité du dinar. Face au dollar, la monnaie tunisienne affiche même une appréciation sur un an. Cette évolution est particulièrement importante dans la mesure où une grande partie des importations stratégiques est facturée en devise américaine.
Une stabilité retrouvée, mais pas encore une prospérité retrouvée
Malgré ces avancées, il serait prématuré de parler d’un véritable décollage économique. Les indicateurs montrent surtout que la Tunisie a réussi à consolider ses équilibres financiers. Or, l’histoire économique enseigne que la stabilité est une condition nécessaire du développement, mais qu’elle n’en constitue jamais la garantie. Le véritable défi commence précisément lorsque les équilibres sont rétablis.
Comment transformer cette stabilité en investissements productifs ? Comment convertir la baisse progressive des taux d’intérêt en création d’entreprises et d’emplois ? Comment mobiliser l’épargne disponible vers les secteurs à forte valeur ajoutée ? Comment faire en sorte que les performances du tourisme ou des transferts de la diaspora se traduisent par une amélioration durable du niveau de vie ?
Ces questions demeurent ouvertes.
L’heure des choix stratégiques
Les mois à venir pourraient constituer une période charnière pour l’économie tunisienne. Les signaux positifs existent. L’inflation est mieux maîtrisée. Les réserves en devises sont confortables. Les recettes extérieures progressent. Les tensions monétaires s’atténuent. Le système financier apparaît plus stable. Mais ces acquis ne produiront leurs effets que s’ils sont accompagnés d’une dynamique plus ambitieuse en matière d’investissement, de productivité et de réformes structurelles. La Tunisie dispose aujourd’hui d’une occasion rare : celle de passer d’une logique de gestion de crise à une logique de construction de l’avenir.
Les indicateurs du 29 mai 2026 ne racontent donc pas seulement l’histoire d’une économie qui résiste. Ils racontent surtout l’histoire d’un pays qui commence à retrouver une marge de manœuvre, une capacité de projection et, peut-être, une forme de confiance dans ses propres ressources.
Car au-delà des statistiques et des équilibres financiers, la véritable question reste celle-ci : comment transformer cette respiration économique retrouvée en une croissance capable d’améliorer concrètement la vie des Tunisiens ?
C’est autour de cette interrogation que se jouera, bien davantage que dans les chiffres eux-mêmes, l’avenir économique de la Tunisie au cours des prochaines années.
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(**)Références :
https://www.bct.gov.tn/bct/siteprod/indicateurs.jsp
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* Dr. Tahar EL ALMI,
Economiste-Economètre.
Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,
Psd-Fondateur de l’Institut Africain
D’Economie Financière (IAEF-ONG)